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Compte rendu de lecture :

Fellag
C’est à Alger
(Paris, Éditions JC Lattès, 2002)

par Cécile Oumhani

    Djurdjurassique Bled et Un bateau pour l’Australie ont fait connaître le très grand talent de Fellag, comédien et homme de théâtre. Après son premier roman, Rue des petites daurades, un recueil de nouvelles intitulé C’est à Alger donne à entendre encore une fois une voix qui est aussi celle d’un écrivain. Ce livre est composé de cinq nouvelles dont la première a été écrite en 1975 et la dernière après le 11 septembre 2001.  L’auteur y campe des personnages émouvants et attachants qui sont aux prises avec les maux tragiques dont souffre leur pays, sans se départir de l’humour qui est le sien. On est frappé par l’unité et la cohérence de ce recueil dont chaque nouvelle contribue à la tension d’un ensemble qui culmine avec le dernier texte.

    Mourad, le personnage central de la première nouvelle, « La théorie des dominos », est tiré de son sommeil en pleine nuit puis emmené par deux inconnus dans une Peugeot 404 noire. Cagoulé, sous la menace d’une arme, il arrive dans les locaux d’un « service de la propreté nationale » (p.24) où il est interrogé, passé à tabac sans comprendre ce qu’on lui reproche. Il découvre finalement qu’il a menacé la sûreté de l’État en se trouvant à côté d’un inconnu, en train de rire dans un café. La preuve de son « délit » lui est présentée avec une photo prise à son insu à ce moment-là. Mourad est précipité dans les rouages d’un système policier absurde, cauchemardesque dont les règles lui échappent « Comme Alice, il est passé de l’autre côté du miroir, et comme elle, il cherche désespérément la sortie. » (p.31) La situation est assez terrible pour lui rappeler les interrogatoires auxquels sa mère fut soumise par les parachutistes français. Mais Fellag mêle à ce récit un humour grinçant qui demeure jusqu’à la fin avec le compagnon de cellule de Mourad, un marin détenu « pour avoir pissé sur la statue de Lénine à Odessa. » (p.41)

    Si Mourad est seulement comparé à Alice et de façon très ironique, dans « Le nègre de midi », Farid rejoint effectivement l’autre côté du miroir quand il est introduit par Souleiman et le guépard qu’il tient en laisse à l’intérieur du fabuleux palais du seigneur Momo. Pour mettre ses qualités personnelles à l’épreuve, Momo lui a envoyé la jeune fille dont Farid a passé des semaines à peindre le portrait en se saisissant des brefs moments où il l’apercevait devant chez lui sur le chemin du lycée. Mais il lui révèle qu’elle n’a jamais existé. Souleiman, Momo et son palais ont-ils plus de réalité ? Il suffit d’un mouvement de colère de Farid pour qu’il se retrouve dans la rue, sans aucune trace visible du lieu qu’il vient de visiter. Pourtant il revoit Momo, personnage visionnaire, qui lui parle d’une « nuit coloniale », suivie d’une « nuit des colonels » et lui annonce des événements bien plus terribles encore. Fellag crée un univers mitoyen du quotidien, où le merveilleux qui se concentre dans le  firdawus du palais de Momo sert à l’initiation de Farid et à la révélation de prophéties qu’il pourra malheureusement vérifier en se glissant à nouveau dans le réel.

    La désespérance qui règne dans les geôles du « service de la propreté nationale » où Mourad est incarcéré en pleine nuit est comme effacée par les houris du paradis dans lequel Farid est introduit en plein midi, même si la vérité à laquelle il y est initié par la parole de Momo est terrible.  Dans « La balle », Fellag pose à nouveau la nécessité d’un élément qui ne relève pas  la réalité, peut-être pour rendre possible la lecture de la tragédie mais surtout pour en éclairer le sens. Kamel et Nordine, deux amis d’enfance, se retrouvent face à face Place des Martyrs. Kamel est soldat, Nordine est islamiste. Ils se reconnaissent, alors que le soldat a déjà tiré et la nouvelle va et vient entre leurs souvenirs communs, le passé qui les unit et le mouvement au ralenti d’une balle personnifiée qui refuse par tous les moyens d’atteindre sa cible. Elle parle, tente désespérément de ne pas sortir du canon, rêve d’ailes qui lui permettraient d’éviter le cœur de Nordine. Et si elle échoue, elle parvient néanmoins à ralentir suffisamment la narration pour que l’auteur puisse montrer ce que cet instant anéantira d’amitié et de vie commune.

    Dans « Allô ! », Samia téléphone sept nuits durant à celui qu’elle aime. Telle une Shéhérazade du temps de l’horreur, elle esquive la mort, tente de déjouer la « sale guerre » en parlant à celui qu’on n’entend jamais lui répondre. À l’aube de chaque jour qui commence, elle ne sait si elle aura la vie sauve et hésite entre l’adieu et l’au revoir. En mourant, Karimou « passe de l’autre côté du miroir » (p.116), passage terrible, puisque contrairement à Mourad ou à Farid, il n’aura pas de retour possible sinon par la parole de Samia. Il devient avec la jeune Narriman le héros d’une histoire qu’elle raconte au téléphone. Comme Shéhérazade, Samia est interrompue par le soleil qui se lève. Le conte fait ainsi une brève apparition à travers cet amour qui se serait noué en plein maquis et ce jeune islamiste qui aurait abattu son émir pour sauver Narriman. Mais Samia tue bientôt elle-même ses propres personnages : « Rien n’est arrivé. J’ai tout inventé. Ce serait trop beau. Imagine un peu. La barbarie réhabilitée par la passion amoureuse… » (p.129) Il lui faut revenir à la réalité qui amène chaque jour son lot de morts atroces. Il lui faut parler au nom de toutes les femmes algériennes pour dénoncer leur castration et les souffrances qui leur sont infligées. Il lui faut répéter son amour dans un monde fait de désamour.  Shéhérazade du temps de l’horreur, il lui faut survivre par la parole : « Au-delà de la simple révolte, ces instants me permettent d’exprimer vraiment tout ce que je ressens et de trouver des appuis pour continuer à vivre. »(p.145)

    Les nouvelles qui composent ce recueil sont ainsi marquées par une gradation dans le ton. La possibilité d’un firdawus tel que le découvre Farid, même s’il s’agit d’y être informé par Momo de la prochaine arrivée de la barbarie, est désormais impossible. Samia ne peut aller jusqu’au bout de l’histoire d’amour qu’elle a commencé de raconter. La balle ne peut plus suspendre sa trajectoire pour laisser surgir dans le récit l’évocation de l’enfance et de l’amitié de Kamel et Nordine. La voix de Samia s’élève avec toute la force de son désespoir et de sa lucidité, marquant un tournant irréversible dans le recueil.

    « Alger-New York » clôt le recueil sur un paroxysme d’ironie terrible. Deux lieux et deux temps s’y entrecroisent. On y suit Hocine à Alger fin 1995 et à New York fin août-septembre 2001.  Cinq ans avant son départ pour New York, Hocine a deux amis qui lui sont très chers, Le Rouquin, un ancien professeur de philosophie, « renvoyé pour enseignement subversif » et Malik, ingénieur en énergie atomique, passionné par la question du temps. Hocine aime Farida. C’est à cette époque-là qu’il arrive dans la rue juste après l’explosion d’une bombe. Il croira sauver une fillette qui meurt dans ses bras sur le chemin de l’hôpital. La nouvelle se resserre et la narration se précipite alors que le lecteur a déjà vu Hocine assailli dans le métro new-yorkais par le souvenir d’un passé insoutenable, démuni et debout dans la queue d’une soupe populaire. Le philosophe est assassiné. Hocine est photographié aux funérailles ainsi que Malik. Sa présence aux funérailles le met en danger et l’oblige à partir, alors que le corps de Malik est retrouvé atrocement mutilé. Il reconnaît le visage de Farida parmi les victimes d’un  massacre sur une photo dans le journal. La construction de la nouvelle montre Hocine pris en tenaille entre deux années qui le plongent dans la tragédie. 1995 s’achève avec son exil pour New York alors qu’il vient de perdre les amis et la femme qui lui sont les plus chers. Presque parallèlement, la nouvelle arrive au 11 septembre 2001 puis au 12 septembre, date de l’arrestation de Hocine par le FBI.  Par la composition de son recueil, ainsi que la structure de la dernière nouvelle, l’auteur achève le tracé d’une spirale où Hocine, le dernier des personnages du recueil est broyé par la barbarie qui le chasse de chez lui et par un Occident qui le désigne comme assassin, niant ainsi toute la souffrance qu’il porte en lui du fait des terroristes avec lesquels il est confondu.

    Avec la force d’une écriture qui ne fait place à aucun mot superflu, Fellag élargit la perspective généralement laissée par le 11 septembre, celle d’une tragédie dont l’aspect « sans précédent » souligné par les Occidentaux ne fait que rappeler par la même occasion leur isolement aux Algériens, pourtant victimes de la même barbarie pendant des années. Aux yeux de l’Occident, Hocine est un coupable idéal. Est-ce parce que l’on vient d’un pays musulman de culture islamique que l’on est un islamiste en puissance, comme les glissements de langage de l’Occident voudraient parfois le suggérer ? Est-on forcément damné de la terre si on a été victime de l’islamisme ailleurs qu’à New York le 11 septembre 2001 ? 

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