Tombeau de Dib

 

 

 

 

 

 

La «chose» est donc arrivée à son heure. L'invitée s'est assise à ta table hospitalière. Vous avez partagé le repas de l'adieu. À force de te suivre et de t'aimer, nous en avions presque fini par oublier son étrange pouvoir. Tu nous avais pourtant enseignés dès longtemps ses mystères et la force de son vertige. Mais nous pensions que la beauté du poème, son immense clarté peuvent encore, peuvent parfois apprivoiser le destin. Nous avions tort et c'est justice – même si nous en pleurons, même si nos cœurs saignent – que tu nous rappelles à l'ordre aujourd'hui d'une si bouleversante manière. La grandeur du signe retrouve à présent grâce toi son unique et aride vérité.

 

Dans le vaste champ de l'être, «on n'a jamais de réponse, à rien. Il n'y a que des questions», comme l'explique si bien ta petite infante maure. Reste que certaines questions illuminent la conscience lorsqu'elles surgissent et s'imposent dans leur splendide évidence. Que de questions n'as-tu pas fait ainsi fleurir sur nos terres désolées, encombrées d'effigies! Que de traces brûlantes et sibyllines à pister dans l'étendue morne de nos déserts matériels, telles ces «atlals» sur lesquelles nous serions pourtant fous de nous lamenter! Car tu nous as précisément appris à les interroger, à en libérer le sens prisonnier à travers le labyrinthe des rêves où elles semblent dormir.

 

Non. Nous ne sommes pas les héritiers du prince-poète de la Djâhiliya et les dunes de nos royaumes recèlent tant de gisements d'astres et de mirages où ton verbe nous a toujours guidés. Depuis Vega l'Andalouse jusqu'au cœur mystique du Sahara, tu n'as pas cessé de suivre le cours fantasque et puissant de nos mémoires étoilées. Loin des citadelles de l'Identité, à l'écart des temples de la pensée, tu nous as initié aux vertus essentielles de la dépossession, aux très riches heures du doute, aux fertiles contrées de l'échange.

 

Fils de Tlemcen la Zénète, les voies de l'écriture t'avaient conduit très tôt hors des murs de la tribu, vers tes frères en souffrance sous le joug colonial, puis très vite à la rencontre de l'Autre, sur les chemins du monde où les hommes se retrouvent. Des neiges du grand Nord à la Méditerranée californienne en passant par les ruines de Sarajevo ou celles de Palestine, ton poème n'a pas cessé de défendre sa cause lumineuse et de tisser comme à l'envi sur la trame de nos désirs et de nos peurs ses motifs inimitables. Mais à qui savait voir et déchiffrer, le filigrane en était mystérieux et profond. On y découvrait les figures de l'absence et la brûlure du secret. Le néant s'y creusait d'étranges ravissements et la mort peuplait déjà d'oasis le grand silence du désert.

 

Et c'est décidément là que veux te retrouver. À la plus extrême pointe de ta course traversière. Aux confins du poème, lorsqu'il s'accomplit enfin et que ta voix s'exalte dans le verset ultime qui ramène à la source. Cette source mystique, nous le savons, c'est elle qui irrigue depuis l'aube «les jardins de l'éternité» et ceux qui y élisent résidence. Dans nos pays de lumière, quand les ombres fraternisent enfin avec la nuit, les stèles blanches sont des livres de pierre où dansent les lucioles. La tienne t'attend là-bas, quelque part entre deux cyprès flamboyants, aux côtés de Ibn M'Saïeb ou de Sidi Bou Mediène. Comme de juste, elle s'ouvrira sur une page vierge, dans un silence prodigieux où résonnera pourtant le chant de l'ardent désir. Ainsi qu'il est d'usage au Maghreb lorsqu'il s'agit de certains êtres, au moment de te saluer une dernière fois sur cette terre de l'autre couchant, je veux croire que par cette double présence, d'une rive à l'autre de nos mémoires, le destin t'aura ainsi consacré, par-delà la mort, dans ta radieuse épiphanie. Voyant et témoin. Passeur et vigie. Poète pour l'éternité.

 

 

 

Mourad Yelles

Nogent, ce 7 mai 2003