Charles BONN :

Le Roman algérien contemporain de langue française : espaces de l’énonciation et productivité des récits.

Thèse de doctorat d’Etat, Université de Bordeaux 3, 1982, Sous la direction du Professeur Simon JEUNE,

5 volumes, 1428 p.

Sommaire de la thèse

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Page personnelle de Charles Bonn

TROISIEME PARTIE.
Lieux de paroles : Royaumes de nulle part

INTRODUCTION.  QUELLE LOCALISATION ?. 2

CHAPITRE 1. D'UNE MENIPPEE DE L'ÉCART A L'INSTALLATION DANS LA MARGE : UN PASSAGER DE L'OCCIDENT ET LE VILLAGE DES ASPHODELES. 14

CHAPITRE 2. PAROLES D'UN LIEU VIDE : LA DANSE DU ROI ET L'EXIL ET LE DESARROI 28

CHAPITRE 3.  "AUCUN LIEU EN CE MONDE" : LE CHAMP DES OLIVIERS ET MEMOIRE DE L'ABSENT  55

CHAPITRE 4. LA PAROLE ENCLOSE : DIEU EN BARBARIE ET LE MAITRE DE CHASSE.. 88

CHAPITRE 5.  L'AUTRE COTÉ : COURS SUR LA RIVE SAUVAGE & HABEL. 127

CONCLUSION.  LE DIRE DANS LA LIMITE. 169

 


INTRODUCTION.
QUELLE LOCALISATION ?

L'ECRITURE, TENTATIVE DE LOCALISATION TERRIENNE FACE A LA VILLE ALIENANTE. 6

LA VILLE, ESPACE ET ENJEU DE LA RENCONTRE DES DISCOURS DE LOCALISATION.. 9

1) La prise de la ville. 10

2) Quelle légitimité ?. 11

3) Ville et mémoire. 12

L'ECART, DESIR ET ABSENCE DU LIEU.. 15

 

 

Comment une écriture qui ne camoufle pas son lieu d'énonciation sous une fausse transparence discursive produit­-elle sa localisation, c'est-à-dire la double inscription his­torique et spatiale de son signifiant ? Quels sont les espa­ces dont elle se réclame contre sa dilution dans des lieux d'énonciation qui ne lui appartiennent pas ? Quels sont les espaces qu'elle produit, non tant en une simple description dont on a vu qu'elle suppose cette fausse transparence ici récusée, mais par la créativité de son écart, dont le fonc­tionnement mythique est une des modalités qu'on a le plus développées ?

En fait, la véritable conquête du lieu se fait à tra­vers l'écriture, et l'on peut dégager des oppositions com­plexes, comme celle qui se dessinerait entre la ville non-lieu mais espace cependant des idéologies, et l'écriture lo­cale. L'écriture devient extensive, corps, origine, densi­té. Mais à rebours s'opère à travers elle une substitution entre le désir externe de localisation, résurgence du para­dis de l'enfance, monde clos, et la finalité propre d'une écriture ouverte à tous les questionnements. Comme la ville, l'écriture éclate dans l'impossibilité de sa propre saisie. A la limite, on pourrait dire que le désir de localisation serait une nécessité de l'écriture à trouver corps, à être réellement. Conquête du lieu à travers l'écriture, mais réa­lisation de l'écriture dans la localisation de sa signifiance : voici bien une nouvelle ambiguïté productrice, facteur privilégié de multiplication de nos lectures.

Et cependant, il est une autre ambiguïté productrice celle de la rencontre d'un espace géographique signifié, dont la structuration va à son tour prendre sens, et d'espaces de langages pourtant tout aussi présents et inséparables d'une structuration de l'espace géographique, qui ne prend de sens que par eux, mais hors duquel, objet soudain devenu sujet, ils sont proprement signes inefficaces, vides de sens, spatialité vaine.

Ainsi la ville, par exemple, est bien plus qu'un lieu ou qu'un espace référentiels : elle est langage, elle est culture (s), elle est toute entière système signifiant, ren­voyant à des ailleurs. Ailleurs temporels, en ce qu'elle est écriture d'Histoire. Mais ailleurs spatiaux également, en ce qu'elle ne se conçoit pas sans un arrière-pays dont elle se veut emblème, dont elle est possession ou fuite, mais qui, qu'elle le veuille ou non, est toujours en dernier recours son lieu ou son envers, sans lequel cependant elle ne saurait être.

Référent, certes, la ville est donc surtout, malgré l'opacité des couches d'Histoire qui se sont souvent super­posées en elle, transparence d'un signifiant. Orgueilleuse ment dressée au départ, comme la ville de Caïn que décrit Jacques Ellul [1], contre la mouvance, apparent non-lieu, d'un nomadisme qu'elle fixe, et contre la malédiction divi­ne dont elle conjure la menace de disparition, elle est ce-­pendant le non-lieu qui ne se conçoit que par sa négation de cette mouvance nomade, lieu véritable malgré son absence fixité. Elle est ainsi le non-être dans la négation d'une parole en laquelle, déjà, elle a disparu.

La ville, créée par la signifiance, ne peut lui être un lieu préexistant. En ce sens, elle est non-lieu et s'op­pose aussi bien à ce que j'ai appelé la "terre" qu'à l'"es­pace maternel". Système de signes plus qu'espace, elle est alors la "Cité" de mes "structures profondes". Elle est aus­si les langages qui s'y entrecroisent pour la maîtrise de l'espace et des lieux en l'acte de leur nomination. Or, tout langage suppose l'absence de ce qu'il nomme : système de si­gnes, la ville-Cité est aussi absence. Et pourtant la ville peut être également l'opacité des couches d'Histoire qui ma­térialisent et dessinent des espaces et des sous-espaces eux-mêmes signifiants, et cependant lieux tout en étant si­gnes : entre le signe et le lieu, le langage et sa localisa­tion, la ville est carrefour ambigu, et pas seulement dans l'écriture maghrébine.

L'ECRITURE, TENTATIVE DE LOCALISATION TERRIENNE FACE A LA VILLE ALIENANTE

La ville est d'abord absence et blessure. Dans bien des romans français contemporains [2] des romans algériens que je décris ici, de même que dans la société française actuelle, le citadin en mal de déracinement jette un regard nostalgique sur une campagne devenue magique puisqu'elle symbolise l'Ailleurs, le Paradis qu'il a l'espoir de retrou­ver et qui semble cependant se dérober quand il veut le pé­nétrer. La fuite de la ville, le refus de l'univers urbain, conséquences d'une inadaptation physiologique et psychologi­que, sont le point de départ de la quête ambiguë d'une im­possible harmonie de l'être. Cette harmonie utopique est re­cherche de la totalité perdue entre l'homme et le monde. La fuite du citadin aura pour but hypothétique plutôt l'Ailleurs que la campagne, celle-ci ne servant qu'à concrétiser un rêve de plénitude dont il veut en vain retrouver la trace. Derriè­re sa fenêtre, face aux immeubles, le citadin rêvera d'une campagne qu'il définira inconsciemment selon la forme de ses désirs insatisfaits. La campagne représente dans ce contexte l'unité par opposition à la ville qui est dissociation. La ville est la représentation mythique d'un système social, d'une technocratie, et dans ce sens elle est le symbole de notre civilisation. Le refus de la ville est donc un acte d'indépendance de l'homme vis à vis de la machine sociale, une invite à repenser à partir d'autres critères les liens qui l'associent et le rattachent au monde, à l'environnement, à la terre. Et en même temps, ce refus est recherche d'un lieu utopique idéal. Bien des romans français nous en décri­vent la nostalgie ou la réalisation fantasmatique : le meil­leur exemple en est peut-être celui du Robinson, de Michel Tournier, dont l'épanouissement cosmique de son corps le fait racine même de l'île [3].

La problématique de l'écrivain maghrébin face à la ville est a priori bien différente. Elle est d'abord cultu­relle : la ville, pour l'écrivain algérien avant l'Indépen­dance, est ressentie comme le domaine de l'Autre, comme é­trangère. Elle représente l'altérité, symbolisée dans Nedjma par l'horloge de la gare de Bône, devant qui nul ne lève la tête, et qui introduit un temps autre, celui de l'Histoire, dans le temps cyclique de la terre. Elle est une monstrueuse excroissance qui dévore ses habitants, comme dans Qui se sou­vient de la mer, et dont la présence prolongée après l'Indé­pendance est considérée par le Muezzin de Mourad Bourboune comme une trahison : "On nous avait promis de la raser à l'arrivée, de déterrer ses fondations, de l'ensemencer de sel selon le rite des grands âges : faire place nette au sanctu­aire du nouveau culte. On a menti. On ne l'a pas fait. On triche" [4].

Dans ces conditions, l'ailleurs que pouvait représenter la terre dans la rêverie du citadin des romans français est non plus rêvé mais posé radicalement en opposition comme une réalité indubitable et crue face à la ville, irréalisée de ce fait. Déjà, dans La terre et le sang de Feraoun, la ville (en l'occurrence la France, considérée globalement comme "ville", par opposition à la terre-Kabylie) où le héros a pour­tant passé vingt ans, n'a plus après son retour "d'autre si­gnification que celle d'une parenthèse gigantesque, impuis­sante à changer le sens général d'une phrase" [5]. Malgré sa réussite tant sociale que sentimentale en France, on a vu en première partie le héros du Quai aux fleurs ne répond plus de Malek Haddad se jeter du train en marche lorsqu'il apprend incidemment, par le journal, la trahison de l'épouse au village. Bien des romans plus récents nous montrent, dans la ville, des personnages directement issus de la terre, mais dont la seule présence opaque et dense frappe le paysa­ge urbain d'une soudaine et irrémédiable irréalité honteuse. Ce sont, entre autres, le "type" du premier chapitre de Qui se souvient de la mer de Mohammed Dib, ou Oncle Saddek dans Yahia, pas de chance, de Farès.

Sous toutes ces formes, l'ailleurs est d'autant plus réel, face à la ville, qu'il est le lieu véritable, originel, Ici, c'est la ville qui devient un ailleurs, car sa caracté­ristique essentielle est l'absence de lieu. Le vrai lieu du héros de Malek Haddad est le village où l'épouse le trahit. Toute l"'intrigue" de Dieu en barbarie est la quête impossible et vaine du lieu origine, à travers la ville, par Kamel Waëd. Or, ce lieu n'existe pas, ou alors il est au-delà du rempart que Kamel ne franchira jamais. Dans la ville, le lieu n'existe pas. Elle est absence. Et lorsque la ville devient l'ensemble de "ce monde", la modernité dans laquelle nous vivons tous, Nabile Farès peut affirmer, dans 1"'inscription" du Champ-des Oliviers : "Exil de la pierre en ce monde. Où l'homme tue. Faisant voler la pierre, ou l'argile, là, au­-dessus de nous, pour dire : Aucun lieu en ce monde... Aucun lieu... Que cette déflagration meurtrière de votre terre" [6].

Car la ville est également meurtre. Elle est cette "déflagration" meurtrière de votre terre par laquelle s'inscrit la blessure de la modernité. Par l'absence même de lieu qu'elle recèle, elle est blessure : séparation, arrachement, mais aussi répression. Elle est éclatement puisqu'elle pro­voque la séparation des quatre amis à la fin de Nedjma, en fait des "passagers clandestins" aux quatre points cardinaux de l'espace qu'elle investit. Elle sépare de l'unité origi­nelle et force à la migration les émigrés du Muezzin qui "bâ­tissent, rebâtissent des maisons pour les autres", et "habi­tent l'ailleurs" (p. 72), ou Abdenouar dont tout le récit, dans Mémoire de l'absent, s'adressera à Jidda, la vieille, proche de la terre, ou à Kahena la reine des Aurès, toutes deux oblitérées par l'écriture de la ville. Blessure, elle va jusqu'à s'auto amputer dans Harrouda du marocain Tahar Ben Jelloun, où la "ville à venir" déjà privée de tout passé, de toute mémoire, organise la répression-violence jusqu'à devenir un espace "sans", un espace d’absence : "une ville sans enfants, sans oiseaux, sans arbres... un-espace plat" [7].

L'absence du lieu est donc l'une des caractéristiques essentielles de la ville dans le roman maghrébin. Le lieu existe, ou a existé. Il n'est pas à inventer. C'est pourquoi la ville y est peut-être plus fortement ressentie comme bles­sure. La localisation n'est en définitive que le désir d'ef­facer cette blessure, de faire comme si cet arrachement n'a­vait pas eu lieu. L'entreprise la plus évidente dans ce sens est celle d'Ali Boumahdi, définitivement coupé de son lieu, le village des asphodèles (qui est également le titre du li­vre) puisqu'il vit en France, dont le récit est une tentative désespérée et parfois pathétique de faire revivre un monde totalement mort, de résorber la rupture spatiale, la profon­de déchirure. Boumahdi renoue avec la description ethnogra­phique telle que Feraoun l'avait inaugurée vingt ans plus tôt. Mais son écriture est appel désespéré du lieu, depuis la ville-absence, alors que celle de Feraoun était revendi­cation d'existence dans le regard de l'Autre ("Montrer que les Kabyles étaient précisément des hommes", disait-il ), et fi­nalement désir de s'intégrer dans la ville, après reconnais­sance par celle-ci. On ne peut donc véritablement parler de localisation pour Feraoun, alors que Boumahdi illustre fort bien la tension nostalgique, le désir contenus dans cette notion, et l'écriture qu'elle suppose. C'est pourquoi, mal­gré les comparaisons qu'on peut faire entre l’œuvre de ces deux écrivains, et l'anachronisme que j'ai déjà souligné du roman de Boumahdi, j'ai considéré que la description de ce dernier ne pouvait être pleinement signifiante que dans l'op­tique de cette troisième partie.

Toute autre est la localisation telle que l'illustre Kateb Yacine. Point de description physiologique du lieu chez lui, ou si peu. Le Nadhor n'a pas valeur en lui-même, comme Berrouaghia chez Boumahdi, ou tel des lieux décrits­-recréés par les romanciers français. Il a surtout valeur culturelle, car il abrite l'Ancêtre, le Fondateur de la tri­bu Keblout, personnage mythique, qui est le seul lieu véri­table. Il est spatialité inséparable de la signifiance mythi­que, au texte de laquelle il donne corps, pour s'évanouir aussi avec lui, comme on l'a vu en première partie. Cet aspect culturel de la localisation dans les romans maghrébins explique aussi pourquoi on y trouve si peu de descriptions du rapport productif de l'homme et de sa terre [8], du tra­vail-fécondation de celle-ci, que décrivent avec force certains romanciers français comme Jean Giono et surtout Jean Cayrol [9]. Et c'est aussi pourquoi la localisation, face à la ville, dans le roman maghrébin, peut se faire au sein me de la ville, tout en étant en rupture avec elle. C'est "Dar Sbitar", La grande maison [10], de Dib, îlot culturel différent dans une ville qui appartient aux "autres", c'est la ville des profondeurs, la mer, ou le personnage même de Nafissa dans Qui se souvient de la mer, la ville du "résidu gris", celle des artisans, de la mère et des enfants, face à celle des notables, à celle de l'"encre blanchâtre", dans Harrouda et, dans le même roman, Fass contre "la ville à venir" ou "Tanger la trahison", c'est Clos-Salembier "ban­lieue terrible" où règne Jidda dans Mémoire de l'Absent de Nabile Farès.

Cette localisation culturelle, qu'elle soit terrienne ou citadine, dans le roman maghrébin, s'est transformée dans l'Histoire qui le sous-tend en Révolution. L'ancêtre est, dès le départ, un mythe mobilisateur contre la ville symbole de l'autre. Face à la ville-blessure, avant ou après les in­dépendances, le seul lieu possible est l'envahissement de la ville même, sa conquête et sa négation. Le lieu occulté par la ville devient dévoration de la ville. Chez Farès, l'ogres­se du Champ des Oliviers, comme chez Kateb, est dévoration. Clos-Salembier "descend vers la ville par tous les côtés" pour en faire "le lieu sauvage immérité cité d'une meurtriè­re liberté" (p. 16). Le Muezzin de Bourboune commence "le combat contre la ville", pendant que les fellahs de Dieu en barbarie se préparent à envahir les métropoles du monde en­tier. Mais s'agit-il encore ici de localisation ? La victoi­re – d'ailleurs toujours différée – du lieu sur la ville qui le nie n'est-elle pas auto-destruction du lieu même, dans son propre éclatement ? Nous serons donc amenés à nous demander quelles sont les limites de cette localisation.

Car le lieu se dérobe au moment où l'on croyait le saisir. Venu chercher son enfance, Boumahdi ne trouve que la mort, dans Le village des asphodèles, tout comme Mokrane dans L'exil et le désarroi. Le retour est impossible : pour avoir voulu tenter une utopique conciliation des deux espaces, Mok­rane meurt, dans La colline oubliée de Mouloud Mammeri, parce que toute tentative d'harmoniser le lieu d'origine et la vil­le est nécessairement vouée à l'échec. La seule harmonisa­tion possible est la mort, mélodieuse et éblouie, dans la nei­ge du col de Tizi N'kouilal. Plus violemment, l'entreprise de communication des Mendiants de Dieu avec les Ouled Salem dans Le Maître de chasse de Dib est cassée par l'armée, qui tue Hakim Madjar. Tout ce roman était d'ailleurs le récit d’un vaste essai de localisation dont la limite est précisé­ment celle de la communication même.

Déjà dans Qui se souvient de la mer Nafissa, attachée au château de l'enfance, lieu elle-même, est également mort. Chez Kateb, le fondateur porte en lui sa propre mort. La ter­re sombre d'où il avait surgi n'aspire qu'à l'absorber de nouveau au fond de la caverne. Au Nadhor, il s'efface derriè­re le nègre meurtrier, exécuteur de sa loi. D'ailleurs, le fondateur a trahi, une fois sa vanité satisfaite. "Liquida­teur de notre armée natale, il nous aura laissé le subtil hé­ritage de ses dettes, la stupeur : l'éternelle nouveauté de vivre par milliers confondus, sans grande science, et forts de ce royaume hypothétique" disait déjà l'auteur du Polygone étoilé (p. 17). Le lieu trouvé n'est qu'une vaste duperie.

Se couper de la différence que représentait la ville, pour "vivre par milliers confondus" n'aboutit qu'au conformisme, et au silence. Au moment où l'on attendait de ce fondateur enfin rejoint une réponse, le voilà qui s'éclipse. "Il n'y a pas eu de porte" dit Le Muezzin (p. 136), dont l'entreprise portait en elle dès le début sa propre négation, sa propre mort, lui qui n'a que mépris pour les "édificateurs" et re­part vers le Sud, lieu vide, sable, sans mettre son projet à exécution. Le grand portail devant lequel les personnages de La danse du roi de Dib essaient de recréer dans le jeu théâtral leur lieu perdu s'ouvre au petit matin sur le vide. Lieu elle-même, Arfia, incarnation terrienne de la Révolu­tion, n'est plus que le lieu d'un vide. Le dialogue-désir d'Abdenouar avec Jidda, ou de Brandy Fax avec l'ogresse chez Nabile Farès est en fait adieu définitif à ces deux personnages-lieux désirés, et ce, grâce à l'écriture même : à la fin de Mémoire de l'Absent, "l'esclave est au-delà du fleuve" (p. 229), et l'écriture qui devait recréer Jidda et Kahena n'est que le lieu de leur sacrifice, de leur mort dé­finitive.

L'écriture-lieu est tragédie. Elle est interrogation de plus en plus angoissée sur sa propre origine, sur le lieu qu'elle est et dont elle procède. Or, le pays d'Ameksa ne surgit, chez Farès, que dans la mort du récitant (p. 161). Quant à Rodwan, dans La danse du roi, c'est au-delà même de la mort qu'il veut "capter le visage d'ombre d'où s'écoulait le discours", "surprendre cette parole, qui n'est autre que l'écriture, "à son véritable point d'émission, non sur un visage, mais à son origine inéclaircie, plus oubliée que l’ou­bli " (pp. 51-52). Cependant, en quête de son propre lieu, la création ne trouve que le vide – vide désirant diront cer­tains – dont elle procède. La parole finit dans la mort du lieu, comme l'entreprise du Muezzin, dans le sable, car "Nous, nous sommes assis au milieu du désert sans autre ri­chesse que notre peau", et la réponse ultime, le lieu ultime, nous dit Tijani, est : "Rien" (pp. 72-73).

Partie de l'absence à quoi se réduit la ville, l'écri­ture-localisation, après être devenue elle-même son propre lieu, s'aperçoit donc finalement qu'elle n'est que lieu vide. Impossible réalisation du Plein, le lieu éclaté préfigure donc un questionnement tragique sur la création elle-même, laquelle s'ouvre sur une ultime béance.

LA VILLE, ESPACE ET ENJEU DE LA RENCONTRE DES DISCOURS DE LOCALISATION

L’entreprise de localisation, telle qu’on vient de la décrire dans un survol de l'écriture romanesque, est donc essentiellement ambiguë. Ambiguïté d'un projet qui, feignant de chercher un lieu où dire l'être comme l'identité, mais antérieur à ce dire, finit par le chercher dans sa quête el­le-même : l'écriture. Mais ambiguïté aussi d'un projet dé­ceptif qui ne trouve de lieu que dans la mesure où il mani­feste sa vacuité, pour ne pas dire son impossibilité. La pro­ductivité de l'écriture l'est d'un sens comme d'un lieu dont la saisie sera toujours impossible, mais dont la production n'est réalisée que dans cette impossibilité même. L'impossi­bilité du lieu rejoint celle du sens : le lieu projeté n'é­tait-il pas d'abord celui qui devait donner le sens ? Or, le sens ne peut être donné que par la parole qui projette et délivre le lieu, mais le lieu ainsi délivré n'est en fin de compte que la parole elle-même, laquelle s'évanouirait dans l'instant où elle se réduirait à la positivité d'un sens.

Or, l'urgence politique réclame la définition du sens comme du lieu auquel il est attaché. La localisation de l'é­criture ne serait-elle que dans sa propre négativité ? Néga­tivité soulignée par Blanchot ou Foucault, mais incompatible avec les buts du discours idéologique, dont le rôle est au contraire d'affirmer le sens, et de désigner le lieu, quelle que soit sa propre matérialité. Cherchant sa localisation dans sa propre quête, l'écriture montrerait ainsi la négati­vité qui la distingue fondamentalement du discours idéologi­que ? Mais voyons de plus près, à partir d'un exemple précis, celui de l'image de la ville dans le discours idéologique et dans la production romanesque. Car, lieu de rencontre de discours avec la florescence desquels elle se confond, la ville est également projetée par ces discours (littéraire, ou idéo­logique), quitte, comme la localisation terrienne qu'on lui avait opposée, à se perdre à son tour en se confondant avec la parole qui la projette [11] ?

1) La prise de la ville

Il est évident qu'aucun discours idéologique de cons­truction nationale ne peut se permettre de dire la mort du lieu, puisque sa fonction est au contraire de créer le lieu en le disant. Ce discours qualifiera la ville au moyen d'un vocabulaire moral ('"frelaté") ou socio-politique ("valeurs petites bourgeoises"), mais ne se hasardera pas dans le do­maine de l'onirique, dans le non-dit collectif plus profondé­ment vécu que des catégories discursives et que seul le créa­teur qui ne se moule pas – ou ne se protège pas – dans une linéarité "rationnelle" saura dire, lui qui procède par "in­duction" et non pas "déduction". Car le propre du créateur est d'aller au-devant de l'image vécue pour la révéler, et non de déduire le concept d'une quelconque rationalité. Plu­tôt que dans une rationalité, il se situe dans une nécessité, même.- et surtout – si cette dernière n'est encore codifiée par aucun discours.

Mais s'il ne naît pas dans les chemins de l'analyse, le concept "induit" au niveau onirique peut enrichir et même susciter l'analyse objective. C'est pourquoi si la ville est altérité blessante et rupture, elle est également altérité désirée, parce que féminisée, sexualisée. La description de l'image poétique, ici, va ouvrir la voie à celle du puissant moteur d'énergie révolutionnaire que fut le symbole de la pri­se de la ville.

La ville, lieu d'une puissance qui nous annihile, est en même temps un espace féminin à prendre, à violer. "Ville" signifie d'abord celle du colon, irréelle parce qu'étrangère, mais à cause de cette étrangeté même elle est la fête, elle suggère la transgression et elle est femme. Cette femme "tou­jours fuyante en sa lascivité, tardant à se pâmer, prise aux cheveux et confondue dans l'ascension solaire", dit Kateb [12]. Or, cette ascension solaire, le psychanalyste y verra sans peine un désir mythique et compensatoire de disposer d'une puissance cosmique dont le colonisé se sent plus que tout autre spolié. Et l'on a vu comment Fanon donne sa plei­ne dimension politique à cette violence fantasmatique compen­satoire qu'il décrit à partir de son observation analytique [13]. Il n'y a plus qu'un pas à franchir pour faire de la ville le symbole du pouvoir, et de sa conquête la prise du pouvoir proprement dite. Ce que verront les politologues, entre autres Bruno Etienne [14]. Avant lui, Berque avait su décrire dans la fête de la prise de la ville à la fois la di­mension politique et 1e dimension ludique et onirique [15].

L'ennui est que cette prise de pouvoir dans et par la ville ne peut être faite que par une classe dirigeante. La ville ne peut être à tous. Elle installe le clivage social ; elle est, une fois de plus, lieu de séparation et, comme tel­le, blessure [16]. L'exode rural envahit la ville d'une popu­lation marginale dont les valeurs ne pourront jamais être les valeurs urbaines, et dont le nombre, si l'on n'y met un frein, finira par détruire de fait l'espace et les valeurs urbains à quoi la classe dirigeante s'est assimilée. Pour les ruraux qui désirent eux aussi, quoique sur un registre moins objectivé que celui de la classe dirigeante, prendre la ville, la ville est déjà occupée par ceux qui ont su l'utiliser. C'est ici que la navette entre textes littéraires et analyse idéologique ou sociologique va de nouveau s'inverser. Car si sociologues et économistes décrivent à l'aide de chiffres souvent effrayants ce flux migratoire des campagnes vers les villes et les mesures du pouvoir pour l'enrayer, l'écrivain, quant à lui, donnera à ce phénomène sa pleine dimension pla­nétaire, celle de la mort de ce que nous appelons peut-être un peu trop hâtivement "la civilisation", dont Mohammed Dib nous montre la fragilité, et aussi, le factice, dans Dieu en barbarie ou Le maître de chasse.

La prise de la ville, moteur symbolique de la révolu­tion tant qu'elle se constitue en mythe à partir d'un manque collectif unanime, désigne les limites d'un discours lorsqu'el­le se heurte à la réalité urbaine majeure, qui est la sépara­tion. Celle des remparts qui entourent la ville de Kamal, le héros de Dib. Celle, aussi, de l'ethnophobie que Bruno Etien­ne décrit parmi les mécanismes de défense de la société ur­baine. Dans les deux cas, le discours qui fonde la ville a­près l'avoir prise est en question, radicalement. Il n'en a pas moins partagé avec l'écriture une création mythique par­ticulièrement productrice de sens. Mais contrairement à l'écriture qui sollicite la prolifération sémantique du mythe, le discours idéologique va craindre d'être débordé par cette prolifération, dont il a pourtant été nourri.

2) Quelle légitimité ?

Remettre en question le discours idéologique, non à cause de son contenu révolutionnaire, ou se réclamant de la révolution, mais parce qu'il est discours et non parole, et en tant que tel trahison du vécu, c'est bien entendu con­tester la légitimité de la ville elle-même. Car la ville est toute entière une création de ce discours qui en prend pos­session, l'assume, puis l'aménage.

Ce discours organise l'espace urbain, puis l'espace rural lui-même selon les normes de sa propre rationalité, qui doit souvent beaucoup à celle de l'Autre. Et cet Autre ressemble parfois au colon, dont la ville n'était pas telle­ment dissemblable de celle qu'on nous propose. Les textes littéraires, principalement ceux postérieurs à l'Indépendance, soulignent presque tous ­l'illégitimité et la fausseté de la ville, où pourtant se tient le pouvoir. On sait comme chez Boudjedra la ville est le lieu du mensonge et de la tricherie des pères et du clan. Mais chez ­Bourboune, les images sont bien plus fortes : c'est la ville "fausse couche, ville bâtarde affalée sur le lieu d'irruption de la vraie ville". Cette ville fait des marginaux de ceux-là mêmes qui ont per­mis de la prendre. C'était le thème du Muezzin, ce sera en­core, la même année, celui de La danse du roi.

Le discours politique ne dit pas directement, bien sûr, cette illégitimité de la ville : ne cherche-t-il pas au contraire à faire de la ville le témoin pleinement assi­milé de sa réussite, puisque la Charte nationale propose de faire de la capitale "un symbole de la souveraineté nationa­le, et une grande métropole économique d'un pays en plein développement" ? Mais ce discours n'en est pas moins implici­tement porteur, on s'en est aperçu, d'une mythologie collec­tive où la ville, surtout dans le contexte historique de l'Algérie, n'est pas véritablement légitime, ou du moins ne l'est pas encore. Ainsi les textes officiels laissent appa­raître une image de la ville que Leca nommera "néo-khaldou­nienne" [17], en ce que la légitimité politique y est toujours localisée hors de la ville, qui cependant est le siège du pouvoir.

Le pouvoir cherchera donc à se légitimer en soulignant ses liens prioritaires avec les campagnes, où il serait dan­gereux pour lui qu'un autre groupe puisse lui voler sa cré­dibilité. Mais en même temps, la ville est à la fois le lieu de son espoir économique, fondé en grande partie sur l'in­dustrialisation, et de sa reconnaissance par l'extérieur, par ces "autres" du regard de qui la classe dirigeante, com­me Kamal Waëd dans les romans de Dib, ne saurait se défaire alors que ce même Kamal ne sait, dans Dieu en barbarie, fran­chir le mur d'enceinte qui le sépare des campagnes menaçantes. Et cependant ces campagnes, lieu de ses lointaines origines occultées à cause du regard de l’"Autre", sont le seul garant de sa propre vérité, dont il se prive du même coup. Se pro­tégeant contre elles, Kamal se protège contre lui-même. Il vit déjà sa mort.

Le texte littéraire, ici, dit sans en être pour autant la lecture, ce que seule l'analyse des non-dits du texte po­litique permet d'y déceler. Il est par rapport au texte poli­tique l'envers, la profondeur onirique en fonction de laquel­le ce discours, sans le dire, se construit. Sans se prendre au contenu du discours politique, il le désigne néanmoins comme un discours s'enroulant autour d'un centre vide dont seul le créateur tient la clé. Il en désigne la transparence, dont il est lui-même l'opacité qui seule peut lui donner vie, réalité. Le texte littéraire est capable de fonder la légiti­mité du discours en lui donnant vie. Mais, par une ambivalen­ce dont le lecteur est à présent coutumier, il désigne en mê­me temps qu'il le fonde, la béance de ce discours, et en ce sens il en est la mort. Et c'est pourquoi le discours ne peut avoir avec lui qu'un rapport mortel.

C'est ici que la rupture entre le discours politique sur la ville et le niveau le plus profond de la création de­viendra irrémédiable, scellée par la fusillade que dirigent, dans Le maître de chasse, les tenants du discours citadin contre ceux qui sont allés trop loin dans l'interrogation, ou par L'exil et le désarroi du dernier roman de Nabile Fa­rès. Le discours citadin peut ignorer ceux qui n'ont jamais parlé son langage, et se conforter à l'idée qu'il le leur fera partager un jour, puisque c'est la voie du progrès. Mais il ne peut tolérer celui qui lui tourne le dos, surtout si ce n'est même pas pour affirmer une autre vérité que la sienne. Le scandale n'est-il pas surtout de ne rien affirmer, d'échapper à toute "doxa" ? C'est en ce sens que tout créateur est, proprement, un scandale. L'écriture est subversion, ruine du discours par l'intérieur, et non par l'affirmation finalement rassurante d'un discours contraire qui n'en serait pas moins discours.

Aussi le discours idéologique ira-t-il de plus en plus vers une légitimation du modèle urbain, qui préside à toute la Révolution agraire s celle-ci n'est-elle pas en grande partie une tentative d'urbanisation des campagnes, d'ailleurs nommément réclamée par la Charte nationale de 1976 (p. 14) ? Parmi les textes officiels analysés, la Charte de 1976 va le plus ostensiblement dans ce sens, mais dès le texte de la Soummam de 1956, pourtant le plus officiellement ruraliste de tous les discours algériens, l'innovation politique, l'un des cinq critères retenus par Leca pour comparer les images actuelles de la ville à l'image khaldounienne, vient toujours de la ville, puisque c'est "la présence d'éléments citadins politiquement mûrs (qui) a permis la politisation des régions retardataires", selon l'analyse que fait le Congrès du déve­loppement de la Révolution. Entre les deux textes, Leca mon­tre que la légitimité révolutionnaire paysanne régresse pro­gressivement au profit de la ville.

Ainsi, l'image de la ville vers laquelle tend le dis­cours politique, surtout depuis la proclamation de la Révolu­tion agraire, est, selon Leca, une image khaldounienne inver­sée, en ce sens que la ville, contrairement au modèle khal­dounien, détient de plus en plus la légitimité, l'idéal col­lectif de civilisation devenant citadin, même à la campagne [18].

3) Ville et mémoire

Le discours idéologique, auquel, par le mécanisme de la "doxa", se fonde en partie le discours de la rue où la mo­dernité jouit d'un fort grand prestige, diverge progressive­ment des images fondamentales du texte littéraire. Le temps où la littérature algérienne naissante n'était souvent que le relais d'une interrogation sur l'identité dite en des termes hérités de celui-là même qui mettait cette identité en ques­tion (et je pense ici aussi bien à Malek Haddad qu'à Mouloud Feraoun, pour ne pas citer Assia Djebar, et, plus récemment, Aïcha Lemsine, car il est plus facile d'invectiver les morts...) n'est plus. L'écrivain n'a plus besoin de se décri­re et de décrire sa société à la manière du sociologue pour prouver qu'elle existe. Il peut être lui-même, c'est-à-dire non pas le relais, la fenêtre ouverte de sa Société sur l'ex­térieur, mais celui qui échappe à tout discours préétabli, fût-ce en s'instaurant comme la faille, la césure dans un discours révolutionnaire auquel il a parfois participé par son action militante.

Et de fait, aucun texte littéraire récent de langue française ne donne de la ville cette image positive que le discours politique cherche à établir. Les deux derniers ro­mans de Boudjedra montrent assez habilement l'hypertrophie citadine et la névrose pouvant aller jusqu'à la mort, qu'el­le entraîne. Mais l'une des raisons pour lesquelles j'ai mis en question en fin de deuxième partie leur lieu d'énoncia­tion réside dans leur ignorance d'un questionnement de la mémoire.

Car la Cité de l'Algérie indépendante est en partie une ville sans mémoire tout comme le discours idéologique qui la sous-tend. Dans cette Société globale de plus en plus dominée par les valeurs urbaines, nous dit Leca, ces valeurs ne sont pas portées par des couches citadines anciennes et dotées d'une tradition culturelle propre. C'est l'Etat qui prétend développer à la fois la ville et la campagne "par le haut" : la nouvelle image de la ville est inséparable de l'i­mage que l'Etat veut donner de lui-même et de la Société. L'Etat est constructeur de la nation et accoucheur de la So­ciété civile dans la Charte nationale. Au lieu d'être le produit d'une Société ou d'un groupe d'intérêts, l'Etat pro­duit lui-même sa Société. Il n'a donc pas d'origine, du moins, avouée, et c'est bien la honte de Kamal Waëd, césure qui don­ne sens et vie au roman de Dib. Mais cette conséquence, cet­te absence d'origine et surtout de mémoire implicitement con­tenue dans l'analyse du discours idéologique, nous devons al­ler au texte littéraire pour la trouver dite dans sa nudité symbolique et productrice de sens. Kamal n'a pas plus de ra­cines, de mémoire que la ville dont il a fait son seul espa­ce, réduit aux lieux mêmes de sa fonction dans Le maître de chasse. L'un et l'autre (le personnage comme la ville avec laquelle il se fond) ne pourront qu'exercer une violence aus­si grande que celle par laquelle ils se sont vidés d'eux­-mêmes, sur ces "mendiants de Dieu" qui prétendent retrouver une mémoire immémoriale, hors du temps. Et c'est également une ville sans mémoire qui expulse Arfia à l'asile de fous dans La danse du roi.

Cette ville sans mémoire est bien, cependant, le lieu d'une violence dont on peut suivre la crispation progressive chez Dib, et qui est chez Farès celle du discours étatique lui-même. Car ce discours "mange dans la main d'un autre", parce qu'il s'est vidé de ce qui pourrait lui donner vie au­tre que répressive : "Si le discours étatique est un lieu vi­de, il s'inscrit dans la réalité d'un lieu de meurtre : la ville, corps-écran de sa transparence meurtrière", dit le tex­te en rupture de L'exil et le désarroi, cependant que dans Un passager de l'Occident le paganisme est à la fois ce que la Société algérienne bureaucratique et technocratique "est et n'est pas", ce qu'il lui est insupportable de reconnaître comme tel, et en même temps une instance enfouie, un contenu à propos duquel Farès développe un jeu de réponses entre con­tenants et contenus qui débouche sur la césure, l'éclatement et le meurtre. Il est l'explosion d'un contenu enfoui écla­tant son contenant-simulacre.

Si la ville est, implicitement, sans mémoire dans le schéma idéologique, c'est en partie parce qu'elle y est per­çue abstraitement comme une entité unique et homogène, que l'on oppose à tel autre type (la campagne) supposé homogène lui aussi. Elle est davantage un modèle de civilisation qu'u­ne réalité précisément vécue. Or, la ville maghrébine est plus que toute autre plusieurs villes juxtaposées ou imbri­quées, et à fonctions culturelles différentes, souvent oppo­sées. Même si les villes anciennes en Algérie ont été en grande partie détruites par la colonisation et continuent de l'être sous prétexte d'assainissement, la ville en tant que modèle de civilisation a toujours son envers, qui est soit la vieille ville d'avant la colonisation (la casbah d'Alger par exemple), soit tout simplement l'intérieur des maisons, univers parallèle et radicalement opposé à celui de la rue, univers qui se voudrait havre d'intimité, clôture maternelle, s'il n'était en général surpeuplé. Le modèle idéologique re­produit la ville européenne, que sa mémoire a déserté puis­que les "autres" sont partis. Seuls, des textes littéraires soulignent la chaude épaisseur de l'ancienne ville où Lâbane court se réfugier, chercher – mais il est trop tard car son être est déjà séparé – 1"'opacité en pleine lumière", le "noyau de pierre et de soleil, noir au milieu, concentré dans toute sa dureté" (Le maître de chasse, p. 25).

Lorsqu'il découvre ainsi l'envers de la ville et sa mémoire, qu'il en conjugue l'opacité avec la transparence de la ville nouvelle, le texte littéraire écrit, à propre­ment parler, la ville même. La ville, d'ensemble unique, ho­mogène et abstrait qu'elle était dans le discours idéologique, devient écriture, vit dans et par l'écriture qui matérialise son envers. Cette découverte, le marocain Tahar Ben Jelloun l'a systématisée dans Harrouda [19]. cinq ans avant lui, l'algérien Mourad Bourboune l'avait cependant faite avec bien plus de force et de nouveauté, on l'a vu en seconde par­tie, dans Le Muezzin. L'écriture de la ville, chez lui, ne s'inscrit pas, comme chez Ben Jelloun, dans le discours sé­miologique de l'Ecole, qui peut vite devenir une nouvelle scolastique. A cette écriture de la ville, Bourboune donne au contraire l'épaisseur du réel vécu, grâce à cette dimension essentielle qu'est la mémoire, inscrite dans les lieux.

La mémoire, chez Bourboune, est une mise en perspec­tive du présent et de sa blessure. Elle est retour avant la blessure. En-deça et au-delà à la fois du souvenir, ambiguïté essentielle, on a vu comme le creusement ultime du muez­zin le ramène à la matrice originelle, seule capable de nier la ville. Car cette matrice originelle est mort et liberté à la fois, et la ville-fausse couche des édificateurs, dans sa transparence, est répression mortelle, mais qui ne dit jamais la mort. "Le bonheur, c'est la mémoire désormais" (p. 47), mais la mémoire installe aussi l'écriture du livre dans la césure par rapport à un discours d'édification dont cette écriture ne peut être que la mauvaise conscience. Et elle l'installe aussi dans le silence obstiné que les discours constitués construisent autour de cette parole pour s'en dé­fendre.

Silence mortel dont ces discours entourent également une autre parole de rupture : celle de Nabile Farès, laquelle produit un écart encore plus meurtrier. Car l'inscription historique de sa forme narrative par Farès est véritablement pulvérisation du discours de pouvoir : sa seule existence pa­rallèle suffit à cela. Et là encore, le meurtre de la trans­parence du discours contenu dans cette écriture vient en par­tie de ce qu'elle fait siennes dans le chant la mémoire et la mort que toute mémoire contient. Une parole qui s'ins­talle dans sa propre mort est inévitablement meurtre du dis­cours parallèle qui élude la mémoire comme la mort. Nous voici revenus à cette ambiguïté fondamentale du lieu vide que découvre le désir de localisation de l'écriture quand elle se prend elle-même comme objet de sa quête. Or, n'a-t-on pas vu déjà que le sens ultime d'une écriture, celui-là même qu'elle fonde en son écart productif et désirant, est sa propre énonciation dans la spatialité de laquelle Blanchot voit l'acte précis de la mort ? Le lieu, le sens et la mémoire ne sont donnés que dans une parole qui est également leur absence, leur mort.

Cette notion de mémoire, dont le corollaire est un face-à-face avec la mort, une angoisse existentielle dont seul le créateur peut rendre compte parce qu'il ne craint pas d'inscrire sa propre mort dans le déroulement même de son écriture, est certainement ce qui différencie le plus l'écri­ture et le discours idéologique à propos de la ville. Elle est également le point sur lequel l'analyse du littéraire et celle du politologue divergeront. La mémoire et la mort n'existent dans le discours idéologique comme dans son ana­lyse que s'ils sont comptabilisables. On assiste alors à une mémoire historique dont on a assez montré qu'elle ten­dait vers une "objectivité" toujours fuyante, et de toute ma­nière située hors du propos littéraire : _, cette "objectivité" discutable est en effet une superstructure, un élément de discours, une confiscation. La mémoire historique n'est "ob­jective" qu'à l'intérieur d'un discours historique donné, et le discours historique auquel nous assistons ici a pour fonc­tion essentielle de conférer une légitimité au discours idéo­logique, mais à partir de ce discours même à quoi il ramène.

Au contraire de ce schéma tautologique, la mémoire qui nous occupe dans les textes littéraires est existentielle. Son é­paisseur ne connaît pas l"'objectivité", parce qu'elle lui préexiste.

Cependant, cette mémoire dessine un espace : cet espace où le temps historique est différent de sa présentation par un discours "objectif", espace que j'appellerai espace maternel plus qu'espace terrien, pour l'opposer, non plus à la ville comme unité géographique, mais à la Cité et à son discours, c'est-à-dire à l'ensemble des valeurs urbaines dont le discours idéologique dessine le contour. Espace maternel dont j'ai montré en première partie, à l'encontre de la sim­plification outrancière que je pratiquais dans ma thèse de troisième cycle, combien il est profondément historique, mê­me si son historicité ne peut se décrire en termes de dis­cours, car elle est la parole du réel dans l'Histoire, qui échappe à la rationalisation discursive. L'opposition, en effet, n'est pas forcément signifiante entre deux espaces, au sens géographique du terme, mais entre deux mentalités fondamentalement irréconciliables que sépare surtout le vécu de la notion de temps. La mémoire dont je parlais plus haut échappe au temps historique tel que le présente sa réduction par un discours en des catégories logiques, mais non forcé­ment vécues dans leur spatialité, leur opaque quotidienneté. Inversement, le discours idéologique qui mise sur l'Histoire, sur un progrès inscrit dans le temps, dans un déroulement vectoriel, ignore toute mémoire non confisquée par un sens. L'espace, tel qu'il est délimité par le discours idéologique en termes quantifiables (ville d'un côté, campagne de l'au­tre), est une construction discursive qui ne correspond pas à la réalité vécue. L'espace vécu n'est pas cette simplifica­tion faussement référentielle que nous en présente tout dis­cours "logique". Il est un fait de parole : l'inscription historique d'une pratique collective, sociale et individuel­le, non encore confisquée par sa réduction doxologique. Au carrefour de la mémoire et de l'espace vécu hors des simpli­fications pédagogiques des idéologies, on retrouve le double fonctionnement du mythe, réduction et productivité spatiale, que je développais en première partie : la question en fin de compte reste celle de l'inscription à la fois spatiale et historique de toute parole (y compris la mienne !), et d'a­bord celle des textes romanesques auxquels il est temps de revenir.

L'ECART, DESIR ET ABSENCE DU LIEU

Parole-mémoire et envers, l'écriture de l'écart oppo­se ainsi sa négativité à la positivité d'un discours du sens. Car son entreprise de localisation, pour la maîtrise d'un lieu d'énonciation qu'occulte le discours idéologique au nom du pré-texte du sens, a fait apparaître que le lieu de l'écriture est dans son désir même d'un lieu du dire, comme dans sa tension vers un sens qui s'évanouirait, ainsi que le lieu désiré, s'ils étaient atteints. On retrouve bien ici la définition qu'on donnait plus haut de l'écart. La littérarité, l'écart du texte lui viennent de l'ambiguïté d'une entreprise désirante qui ne vit que par sa non-réalisation. De même que la tension et le désir, le lieu de l'écriture est donc bien cette ambiguïté qui récuse le sens un du dis­cours idéologique comme la nomination positive du lieu emblé­matique par ce discours.

Le discours idéologique proclame un lieu qui, par le fonctionnement symbolique qu'on a vu dans ce discours, ne peut être qu'un lieu emblématique, qu'un dire du lieu et non le lieu référentiel lui-même, que l'énonciation de ce dis­cours du lieu a déserté. L'écriture, au contraire, va nous apparaître comme désignant l'absence du lieu, et inscrivant son dire dans cette absence. En ceci, 1a désertion du lieu référentiel par l'énonciation du discours idéologique va sin­gulièrement multiplier cette dimension d'absence propre à toute écriture assumant son propre désir comme lieu de son dire. Car, comme le lieu du dire, le lieu référentiel est un lieu vide. Dans les romans français avec lesquels on avait comparé plus haut l'entreprise de localisation qui m'intéres­se ici, l'ailleurs par rapport à la ville que représente le lieu quêté est souvent un ailleurs vide, en ce que ses habitants l’ont déserté. Cette désertion physique se retrouve romans algériens comme Le village des asphodèles ou L’exil et le désarroi, où elle constitue la blessure de l'Histoire. Mais l'Histoire, ici, est celle qui au contrai­re devait proclamer la souveraineté du lieu. Sa désertion n'est donc pas seulement une fatalité tragique, mais une tra­hison. Le lieu n'est pas vide uniquement parce que ses habitants sont partis à la ville. Le lieu est déserté par le sens, lui qui légitimait la parole de l'Histoire.

Cette trahison du sens va se traduire chez certains par l'installation tragique du dire en lieu autre. L'altéri­té du lieu d'énonciation, incontournable, ne sera plus camou­flée dans le simulacre d'un discours qui continue à se récla­mer d'un lieu qu'il a déserté, mais revendiquée avec vigueur dans un dire de la distance dont la détermination même se constituera en écart. Ecart carnavalesque d'une représenta­tion des langages du lieu autre, tragiquement affichés et parodiés par Un passager de l'Occident. Ecart d'un appel tra­gique à contretemps dans Le village des asphodèles, dont le récit voudrait faire revivre depuis l'ailleurs le lieu perdu de l'enfance tout en scellant tragiquement sa mort par la forme même de l'entreprise.

Mais ce dire de et depuis la marge ne peut et ne veut faire illusion : il souligne au contraire que la véritable parodie est celle d'une parole de la fêlure qui voudrait dire à contre-courant de l'Histoire le lieu déserté. Lieu déserté auquel il n'est pas possible de ne pas revenir, quitte à s'installer dans la parodie de son vide, seul lieu possible d'un dire mortel, dont l'énonciation est d'abord la représen­tation, encore, de sa propre disparition. C'est ainsi qu'Ar­fia, Rodwan, Wassem et Babanag continuent sans fin une Danse du roi qui voudrait ignorer le temps dans sa propre répéti­tion dérisoire. Et c'est ainsi que Mokrane, dans L'exil et le désarroi, ouvre la porte du lieu pour le trouver éventré, in-sensé comme ce chant qui ne peut plus se dire qu'en le désarroi d'une parole aussi folle que le cri de la biche blessée : Mokrane préférera retrouver le silence de l’exil, après quoi il n'y a plus de lieu.

Car "il n'est aucun lieu en ce monde » est la leçon la plus dure que nous assène en détruisant du même coup sa pro­pre parole ouverte en cette déflagration toujours plus pro­fonde, l'incision meurtrière du Champ des Oliviers et de Mémoire de l'Absent. Parole la plus marginale et en même temps la plus impitoyablement présente, l'écriture de Farès l'est parce que son chant-champ du lieu du meurtre est le meurtre même du lieu dans son désir le plus violent, comme son chant le plus doux. Ambiguïté et meurtre suprême que cet­te parole de la plus grande violence dans et par le désir le plus doux. Douceur d'un désir dont le chant tire sa violence du creux de l'absence de Malika, Kahena et Ali Saïd qui ou­vre le texte dans une blessure-béance infinie ?

Or, cette béance du texte en quoi s'engouffrent la douceur comme la violence du chant n'est-elle pas ouverte, paradoxe d'une nouvelle ambiguïté, par le meurtre même du lieu qu'opère la clôture sur soi d'un dire univoque de ville impérieuse et condamnée ? Dans Dieu en barbarie, ce dire univoque bardé contre sa mémoire par la clôture or­gueilleuse de la ville contre les steppes est celui de Ka­mal Waëd. Il devient l'espace même de la ville dans le ques­tionnement spatial sur l'origine – le lieu d'énonciation – d'un itinéraire dont la réponse ne peut provoquer que son annulation dans le rire final de Kamal, ou le meurtre de Hakim dans Le maître de chasse.

Or, c'est ce meurtre même qui libérera le sens de la quête des mendiants de Dieu : celui d'"une réponse se rédui­sant au mot « rien »", ce "rien". ce non-être dont procède l'é­criture justement, et auquel seul le meurtre du lieu par le discours univoque permet de devenir le lieu du dire infini. C'est peut-être là le secret indicible et fondamental de cet­te complémentarité, meurtre et amour à la fois, entre l'écri­ture et le discours idéologique, comme entre "l'espace mater­nel" et celui de la "Cité", couples n'existant, ne produisant dans l'amour que par le meurtre qui les fait vie et fécondi­té ?

Mais regarder ce secret en face, c'est être déjà de l'autre côté de tous les langages, de toutes les affirmations, si ce n'est celle qu'il n'y a pas de sens donné ? C'est non pas être dans le lieu ultime de la connaissance vers lequel semble, à travers sa quête orphique, tendre l'itinéraire d'Iven Zohar, mais Cour(ir) sur la rive sauvage, celle où le sens n'est donné que dans sa double perte : perte du sens et perte du quêteur, dans un lieu qui n'est que l'absence de lieu à quoi se réduit le désir. Or, si l'itinéraire d'Iven Zohar ne dit pas son lieu référentiel dont la nomination, depuis cet autre côté, pourrait sembler dérisoire (mais il n'est pas impossible cependant de l'y trouver), Habel feint de le dire pour mieux le perdre encore. La critique ne s'est­-elle pas empressée d'y voir le roman d'un immigré perdu dans Paris ? On verra cependant que ce n'est là qu'un leurre de plus, qu'une nouvelle dissolution d'un lieu du sens dans un texte dont le seul lieu. est la perte. Perte du lieu d'origine comme de son envers "citadin". Perte, surtout, du sens qui n'est proposé que pour perdre avec lui toute lecture naïve­ment dénotative. Consumation du dire dans le flamboiement ultime de son énonciation, écart le plus irrémédiablement re­belle. Et ce n'est pas le moindre paradoxe que ce texte le plus désespérément enraciné dans ce non-lieu radical qu'est l'envers ou la perte de toute parole dans l'instant de son dire, soit aussi celui qui nomme apparemment de la manière la plus directe l'"ici et maintenant" de son lieu référen­tiel. La perte du lieu comme du sens n'est-elle pas le lieu le plus sûr ?

 

 

 


CHAPITRE 1.
D'UNE MENIPPEE DE L'ÉCART A L'INSTALLATION DANS LA MARGE : UN PASSAGER DE L'OCCIDENT ET LE VILLAGE DES ASPHODELES

UN PASSAGER DE L'OCCIDENT, "ou Ali-Saïd (le Chanceux)"  18

L'INSTALLATION DANS LA MARGE. 18

LA MORT INITIALE. 19

L'ECRITURE-MOUVANCE (DESIR) 22

DE L'ECRITURE-BLESSURE A L'ECRITURE-BONHEUR.. 23

LE VILLAGE DES ASPHODÈLES, ou l'impossible appel  25

DÉSIR DU LIEU ET RETOURNEMENT DU PACTE REFERENTIEL. 25

"A MON PERE ET A MA MERE" 27

 

UN PASSAGER DE L'OCCIDENT, "ou Ali-Saïd (le Chanceux)" [20]

L'INSTALLATION DANS LA MARGE

Ali-Saïd n'est pas mort. Les flammes de sa mère et l'alouette de l'amandier l'ont projeté dans une migration à travers l'Occident dont le voici, Brandy Fax, "passager".

En compagnie de James Baldwin, il voyage : "Paris-New-York" (chapitre 1), "New-York-Paris" (chapitre 2), le tout sans quitter, ou presque, "Un café de Paris" (chapitre 3) : Henry M .ller, non plus, n'est pas loin, dont on peut voir en Bald­vin une sorte d'envers, tous deux instaurant également en littérature les "cavales frontalières" du roman. Avec Conchita Lopez, rencontrée "A la Romance" (chapi­tre 4), c'est un voyage bien réel qui le mènera à Orense (chapitre 5 : "Paris-Orense", chapitre 6 : "Orense"), puis à "La presqu'île de Cangas" (chapitre 7), où il rédige son carnet, tout en goûtant à une "ancienne gloire de vivre" dont il deviendra le héraut.

Mais Ali-Saïd-Brandy Fax était-il trop chanceux ? Voi­ci qu'au retour à "Paris, la Fleur" (chapitre 8), son dédou­blement se confirme, puisque son "ami du purgatoire" l'invi­te à un retour sur son passé, à une interrogation sur son écriture "toujours arrêtée par son état de guerre". A partir de là, c'est l'éclatement, où entre Terre et Crépuscule, cet­te écriture nargue le lecteur, pour mieux se montrer en sa gratuité première (chapitre 9 : "Légende du monde"). Et nous voici revenus, au-delà de la mémoire des morts et à travers la pratique des flammes, au piaffement premier, aux cavales frontalières où Ali-Saïd - mais avec lui tous ceux qui ne participent pas à un discours établi - semble avoir élu do­micile :

"Un goût de cendres parcourait le pays, et quelques feux, témoins frémissants, divulguaient Votre piaffe­ment. Vous ! Nos cavales frontalières..." (p. 158)

Il nous aura du moins gratifiés de quelques dénoncia­tions joyeuses. Lorsque Baldwin demande à Brandy Fax : "Com­ment ça va en Algérie ?", celui-ci répondra par un jeu de mots féroce : "Très bien... Sauf qu'il y a un Gouvernement Général" (p. 25). Dès le début du livre le ton est donc don­né. C'est celui d'une fête iconoclaste, où les habitants de la presqu'île (de Collo, pays inaccompli qui ne se réalisera que dans les bras de Conchita, et dans une autre presqu'île, celle de Cangas) feignent la stupéfaction en apprenant que "les envahisseurs des plaines (...) ont une étrange manie (...), celle de prendre le pouvoir pour une banque suisse" (p. 31). Fête iconoclaste où l'amant comblé de Conchita, pour qui "l'ancien paganisme reconduit à une croyance de vie sans entraves est cette voie par laquelle se définira une cons­cience artistique algérienne" (p. 74), déclare crûment qu'"a­près la décolonisation française de l'Algérie viendra la dé­colonisation islamique de l'Algérie" (p. 75). La dénonciation devient farce lorsqu'elle stigmatise l'association, dans la "malette révolutionnaire" de tout "algérien technocrate" de l'adoration des Puits de Pétrole et de l'adoration patri­arcale : "Vous savez parfaitement que le Puits de Pétrole a une physionomie phallique et que l'adoration patriarcale est une adoration "phallitique". C'est pour cela (soit dit en passant), qu'actuellement (toujours), l'Algérie est traver­sée de circoncisions" (p. 76).

L'échine patriarcale pèse d'autant plus lourdement qu'elle n'est qu'un faux passé, derrière lequel on tente vainement de cacher le Pays inaccompli. Or, un passé inven­té ne peut servir à rien, il"se fendille et s'écroule sous les pressions de la vie comme l'argile par temps de sécheres­se" (p. 46). Qu'est-ce que le "Pays inaccompli" ? C'est par­fois la Kabylie, "césure de la conscience nationale" (p. 33); c'est aussi le paganisme, "ancienne gloire de vivre", "croyance de vie sans entraves" (pp. 75 et 74), "un pays où on pourrait clairement vivre, aller au café, boire un coup, draguer les filles, faire des études, danser le soir, et travailler quinze heures par jour, la cigarette au bec" (p• 77), et c'est aussi, bien sûr le "pays" référentiel tout entier, l'Algérie, mais dans sa parole occultée, à la fois non-lieu et seul lieu véritable - parce que non formulé par un discours de pouvoir ?

L'écriture d'Un passager de l'Occident est donc d'a­bord, pour qui sait combien la pression sociale et religieu­se est lourde en Algérie, une écriture de fête, un entracte joyeux dont le ton est résolument neuf dans une littérature algérienne exilée qui, selon Bourboune, "habite une cicatri­ce", et se place elle-même en position de rupture, de margi­nalité, par rapport à un discours nationaliste qui l'exclut. Le Muezzin, de Mourad Bourboune justement, est peut-être le seul de ces textes à contenir, mêlé comme ici au tragique d'une analyse sans illusions, un éclat de rire comparable.

A la différence de la marginalité involontaire dans laquelle se placent certains romans décrits en fin de deu­xième partie, par non-maîtrise de leur lieu d'énonciation, marginalité qui n'instaure aucune rupture par rapport aux divers discours de pouvoir, la rupture dont il s'agit ici est la césure de ces discours de pouvoir, dont elle s'ins­taure comme la faille meurtrière. Car ce n'est point tant une rupture dans le sens, qu'un jeu sur les signifiants de ces discours de pouvoir, une mise en spectacle de ces signi­fiants. Mise en spectacle qui désigne son lien avec le si­gnifiant représenté-parodié. Distance feinte par rapport à un lieu d'identité où règne le discours de pouvoir. Lieu d'identité qu'on désigne à travers la parodie de ce discours de pouvoir. Lieu d'identité à l'intérieur duquel, seulement, la distance feinte de la parole parodique prend sens. Ici, c'est encore une fois l'ambiguïté qui signifie le lieu d'é­nonciation véritable, car afficher la distance, jouer la mar­ge, est désigner le lieu d'énonciation qui donne sens à la distance et à la marge feintes : le pays inaccompli. En ha­bitant l'ailleurs proclamé, l'écriture montre qu'elle. n'a jamais autant fait du pays son lieu d'énonciation. Sinon, pourquoi cet "ailleurs" serait-il "cicatrice" ? Mais cet ailleurs feint lui permet de transformer la rupture en écart, par le jeu sur les signifiants, et non plus seulement sur les signifiés, sur le "message" que veulent faire passer naïvement des textes plus maladroits sans maîtriser l'inscrip­tion spatio-temporelle de leur forme. L'écart est, ici, dans le jeu intertextuel qui affiche la marge, tout en la récu­sant dans l'ancrage indubitable des grilles de déchiffrement de sa parodie (Et là encore, seule une localisation de la ré­ception, du déchiffrement du texte permet de la préciser).

La fête iconoclaste est joyeuse, certes, mais cette joie même, dans la mesure où les coups qu'elle peut porter n'en sont que plus violents, est le scandale. Elle installe celui qui la provoque dans une marginalité sans retour, cons­ciente et douloureuse. Le rire est ici une manière de se cou­per consciemment du pays, des origines, et en ce sens il est tragique. Il est lieu de rupture. Il installe l’écriture dans la distance, dans l'ailleurs.

Le simple fait de provoquer, chez Farès comme chez Bourboune, le rire, est déjà conscience a priori de margina­lité. L'humour, et encore moins le rire, ne sont pas très répandus dans la littérature algérienne de langue française, et les lecteurs algériens très souvent, peu habitués à le trouver, l’acceptent mal. L'écrivain qui en use se sait a-priori en marge, en rupture. Son rapport au pays est en géné­ral un rapport malheureux. Le rire est tragique. Il est la dimension tragique du carnaval, en ce qu'il exclut l'énoncia­teur de la complicité qu'instaure le carnaval entre les lec­teurs, dans l'instant de la lecture. Il fonctionne comme une césure, une échappée dans la juxtaposition rigide d'un discours idéologique et social qui dit le lieu, et de la mar­ginalité de l'écrivain dans la lecture a priori qu'impose de fait ce discours en dehors du moment privilégié de le lectu­re effective. C'est le cas de Kateb Yacine, de Mourad Bour­boune et de Nabile Farès. Dans Un passager de l'Occident, la violence du rire est tournée autant contre son instigateur que contre l'"échine patriarcale", qu'on ne peut exploser qu'en se projetant soi-même dans la marge. Passager de l'Oc­cident, Farès choisit délibérément, par son livre qui devient de ce fait un acte, inscrit dans le réel le plus brûlant du pays, de vivre cette marge qui devient écart par son choix délibéré. Et la joie iconoclaste finira, dans les derniers chapitres, par sa propre parodie, qui est peut-être déjà une image tragique de la mort, en un écart irréversible ?

LA MORT INITIALE

Vivre l'écart, c'est d'abord tenter, comme le dit l'auteur sur la couverture du livre, "de dire, à travers des rencontres, des amitiés et un voyage, ce lieu où nous sommes appelés à vivre". Dire le lieu de la distance, l'Occident, dans une fiction de quotidienneté référentielle et "banale" qui n'est pas sans rappeler une autre écriture de la distance devenue lieu dans une fiction de quotidienneté référentielle comparable : celle d'Henry Miller. Intertextualité, cette fois, plus ambiguë encore, puisque feignant la référence culturelle en lieu autre (tout comme avec Baldwin), on dési­gne de fait davantage encore le pays, car ces références sou­lignent le mouvement d'une écriture dans l'ailleurs, qui ne prend sens que dans le pays auquel renvoie la distance qu'el­le affiche. Toute distance l'est toujours par rapport à un lieu absent qui lui donne sens et qu'elle désigne donc, en fait, dans l'instant où elle semble le plus l'avoir "oublié".

Cependant, le lieu de la distance est aussi le lieu du meurtre. "L'Occident est ici", dit encore la couverture, "non pas un pôle attractif, mais le moment historique du jeu mortel des hommes et de leurs cultures. La culture occidenta­le est en crise. Mais s'agit-il d'une crise de l'homme, ou de cette découverte que toute culture est faite de la mort des hommes ?". La culture occidentale tue, et le roman com­mence par la rencontre de deux de ceux qu'elle tue, deux "passagers", Brandy Fax et Baldwin : l'un et l'autre habitent leur propre meurtre. Autre sens de la "cicatrice" qu'on voyait plus haut : leur vie est le lieu même de leur propre mort. Mais n'est-ce pas le propre de l'écriture, aussi (tous deux sont écrivains), dont on a vu Blanchot souligner qu'elle est le lieu même de la mort de son énonciateur ? Une nouvelle ambiguïté signifiante se dessine donc ici entre cet irrémé­diablement non-choisi référentiel du meurtre qui guette Bald­win surtout, et cette nécessité de l'écriture que devient peu à peu le fait d'habiter la cicatrice. Le meurtre est ce­lui, référentiel, qui guette Baldwin, mais il est aussi celui que s'infligent en l'habitant pour dire dans cet acte même de l'habiter, les deux écrivains. L'aspect carnavalesque de l'écriture du Passager est donc aussi une manifestation ambi­guë du tragique de l'énonciation ici donnée en spectacle dans le "non-littéraire" apparent (et pourtant tellement "litté­raire", justement), de la quotidienneté référentielle que ma­nifeste la rencontre des deux écrivains en leur lieu d'exil. Rencontre qui se joue référentielle, anecdotique, banale, mais qui instaure la dimension ménippéenne d'un dire-mise en spectacle de la quotidienneté de l'énonciation [21]. Quotidien­neté qui devient le corps exposé d'un lieu d'exil qui est aussi le seul lieu et peut-être la condition du dire litté­raire. Quotidienneté, corps de l'énonciation, dont la mise en spectacle est une autre dimension, aussi, du meurtre qui constitue le lieu de l'écriture : car c'est bien le cliché d'une "littérarité" distincte de la trivialité du quotidien qui y est mis à mal : l'écriture surgit du meurtre même de ce cliché, et c'est pourquoi le meurtre est encore plus le lieu de cette écriture qui fonde son écart sur la destruc­tion de sa "littérarité".

Les deux écrivains sentent autour d'eux se fermer un cercle de mort. "Baldwin dit : "Car moi, je n'ai pas de place en ce monde". Et c'était sans doute cela la perception d'une fermeture d'un cercle : ne plus connaître sa place dans le cours meurtrier du monde" (p. 50). Quant à Brandy Fax-Farès, il reprend pour lui la phrase de Baldwin : ""Ils ont tué tous mes amis...". Les seuls que j'ai et que je n'ai plus, tous technocrates, spectateurs agrémentés de grades officiels, voyageurs en mission... mais qu'est-ce qu'ils foutent, et pourquoi est-ce si désertique d'avoir vécu un temps... " (p. 30). L'écriture de Brandy Fax se dilue à la fin du roman dans sa joyeuse mais mortelle parodie, de même que Rufus Scott, le héros de Baldwin, se suicide dans le roman de ce dernier. "Toute la Société américaine est construite sur la mort de l'homme noir", dit Baldwin (p. 23) : toute la civilisation occidentale, dit implicitement la parodie finale du Passager de l'Occident, repose sur le gommage de tout ce qui est différent, de toute opacité non-réductible à l'apparente et meurtrière transparence du modèle qu'elle s'est fixé.

Ce modèle - et ceci semble vrai, selon Farès, pour toutes les cultures actuellement organisées - tend toujours à nier que toute réalité est androgyne ("Il faut que les Etats-Unis se persuadent qu'ils sont une nation métisse", dit ici Memmi à propos de Baldwin). Et, devant l'impossible énigme de son propre métissage, devant l'insupportable éviden­ce qu'il n'y a pas de discours culturel univoque qui soit vrai, "s'annoncent la violence et le déchirement (...). Car ce que dit le Sphinx (moitié-moitié) c'est que l'homme est un être androgyne, et que la violence de l'homme est la seu­le réponse trouvée par l'homme à la question de son andro­gynie. C'est dire combien l'homme est prêt à refuser ce qu'il est et n'est pas, ou à moitié, ou, mieux, qu’il lui est INSUPPORTABLE de savoir ou de reconnaître qu’il est et qu’il n'est pas" (p. 21).

Brandy Fax, lui, subit doublement le meurtre : dans la civilisation occidentale où il vit, et d'où sa différence d'Algérien est gommée, et dans l'Algérie elle-même, qui refu­se le paganisme enfoui en elle. Le paganisme est à la fois ce que la Société algérienne bureaucratique et technocrati­que "est et n'est pas", qu'il lui est insupportable de recon­naître comme tel, et une instance enfouie, un contenu à pro­pos duquel Farès développe un jeu de réponses entre conte+ nants et contenus qui débouche sur la césure, l'éclatement et le meurtre. Depuis le meurtre qui est son lieu, l'écritu­re devient à son tour explicitement ce meurtre du discours de pouvoir qu'elle était déjà par sa dimension carnavalesque. Or, ce meurtre d'un discours abusif du lieu est bien encore manifestation du véritable lieu d'énonciation de cette écri­ture d'éclatement formulée depuis l'ailleurs où l'installent, à la fois l'usurpation du lieu d'identité par le discours de pouvoir, et l'autodestruction dont procède l'acte même de l'énonciation.

Ainsi, lorsqu'à propos des "droits des peuples à dis­poser d'eux-mêmes", il demande "pourquoi les habitants de ces peuples ne disposeraient pas d'eux-mêmes" (p. 33), la signi­fication de l'image dépasse le jeu de mots. Elle montre d'a­bord qu'une identité qui ne tient pas compte de la réalité concrète d'un vécu culturel n'est qu'une coquille vide, qu'un simulacre, une forme sans contenu, un vide face à un plein. Et la réalité de ce plein ne peut, lorsqu'elle est refusée, que faire éclater la forme vide, à la manière de la grenade de Baldwin piégée dans la poitrine de son meilleur ami, qui continue de lui sourire (p. 22) : c'est pourquoi la Kabylie et le paganisme deviennent, chez Farès, "la césure de la conscience nationale" (p. 33), car"1a pensée païenne vaincra la bureaucratie et la technocratie actuelles" (p. 74). Mais le meurtre, le choc qui résulte de cet affronte­ment n'est pas un hiatus entre deux réalités juxtaposées : il est l'explosion d'un contenu enfoui éclatant son contenant­-simulacre.

L'écriture du Passager de l'Occident est justement ce qui va permettre cet éclatement. Dans sa joie provocatrice et païenne, elle est elle-même cette "affirmation d'une ancien­ne gloire de vivre (qui) explosera l'échine patriarcale de l'Algérie" (p. 75). Elle devient ce "lieu où vivre" que ma­nifeste la matérialité de cette explosion, lieu le plus vrai en ce qu'il est l'impossibilité concrète de toute localisa­tion ayant la stabilité d'un sens établi, celui d'un discours même oppositionnel. Cette écriture - lieu de l'explosion, explosion elle-même - est le meurtre tant attendu, mais elle est aussi ce chant d'Amor la Misère à qui son cheval disait pourtant "ne l'apprends pas" (p. 41) : il le sépare défini­tivement. Et pourtant, s'il n'en enfourche pas le cheval, lui qui ne vit que pour et dans le paganisme occulté, ne serait­-ce qu 'en se livrant à "la science des contes" (p. 11), il sera toujours en recul de sa propre vie.

C'est pourquoi la rencontre avec Conchita et l'inter­view de Baldwin (et les deux récits qui en résultent) sont pour lui, dès le seuil du livre - qui sera donc lui aussi désigné par le mot -, une "aubaine" (p. 11). Interviewer quelqu'un, c'est rencontrer quelqu'un "qui de toutes les ma­nières, ne pouvait être que plus vivant que moi"; c'est donc

sortir d’un en-deça de la vie pour tenter la vie, même dans le meurtre-écriture. Aimer Conchita, et braver tous les tabous avec elle, c'est échapper "à la malédiction dont je suis issu", et "envisager, contrairement à ces derniers mois, un rétablissement" (p. 60). Écrire ces rencontres, c'est gommer à son tour la mort initiale. Mais cette écriture ne peut ê­tre que meurtre à son tour, dans la mesure où elle est répon­se à un meurtre, avant de devenir vie. Ce n'est donc pas un hasard si la rencontre de Baldwin précède dans le roman celle de Conchita : BaldWin partage avec Brandy Fax cette mort ini­tiale où les a condamnés la "civilisation". Conchita n'a pas connu cette mort, ou pas dans les mêmes proportions. Vivre avec elle, pour Brandy Fax devenu entre-temps (ou dans le même temps) Ali-Saïd le chanceux (dont la "chance" est bien, contrairement à ce qui se passe pour Yahia, cette vie-flamme, éclatement triomphal que lui confère sa mort, non pas selon un quelconque retournement métaphysique qui serait encore ce­lui d'un discours religieux de confiscation, mais dans la ma­térialité même du meurtre, que manifestait déjà la danse de tante Aloula), c'est avoir dépassé la mort, comme Ali-Saïd à la fin de Yahia, pas de chance.

Se jeter dans l'écriture-meurtre est donc pour Farès désormais la seule manière de vivre, et en même temps la plus difficile, parce qu'augmentant toujours l'écart, en quoi s'est confondue à présent la distance de l'ailleurs d'un lieu où vivre-écrire dans l'incision du meurtre. C'est pourquoi il suivra le précepte de Brecht dont il fait l'exergue de tout le roman : "présenter la vérité de façon qu'elle puisse être entre (les) mains (de ceux qui souffrent) une arme, et en même temps de façon assez rusée pour que cette transmission échappe à la vigilance et à la riposte de l'ennemi" (p. 7) : positivité du meurtre où vivre et négativité de l'écri­ture-saut de la mort se conjuguent pour échapper à la clôtu­re du sens et à la rupture d'avec le référent qu'elle instau­rerait. L'ailleurs-mort-blessure initiale est le lieu même de l'écriture la plus ancrée au lieu-pays dans sa distance mortelle devenue son écart carnavalesque et productif.

L'ECRITURE-MOUVANCE (DESIR)

Est "ruse", d'abord, selon l'expression de Brecht, la mouvance dans laquelle se situe le texte, qui en devient tout entier "cavales frontalières". Comme dans Yahia, pas de chan­ce, mais hors d'un contexte géographique lié au pays et à son Histoire, du moins à première vue (cependant, en plus de ce qu'on a dit de l'ancrage du lieu d'énonciation de cette parole de lieu apparemment autre, les parallèles entre la situation de Baldwin et celle de Brandy Fax sont évidents), les titres des chapitres désignent à la fois le mouvement et les lieux d'Ailleurs (l'Occident), dont Brandy est "pas­sager". Le mot même de "passager", dans le titre, s'il dési­gne l'exil (dans Le champ des Oliviers, il sera remplacé par "prisonnier"), ne désigne-t-il pas également le voyage ? Si le lieu de l'écriture est en partie dans le meurtre du lieu comme de l'énonciateur, le voyage et la mouvance, avatars du désir, dessinent l'absence du lieu comme de l'objet de ce désir, sens du dire.

La mouvance est aussi dans le choix des personnages Brandy Fax, Baldwin et Conchita sont tous trois d'éternels migrants. Elle est dans le nom de Brandy Fax dont s'affuble Ali-Saïd. Elle est dans le choix de la cachette du livre de Baldwin : "Une caisse Hoi Sin Sauce en provenance du Viet-Nam via les Etats-Unis et l'épicerie d'en bas" (p. 14). Or, si cette caisse est l'objet même qui dit la mouvance, tout en la ramenant, contre la tentation du cliché culturel, autre lieu "littéraire" à détruire, à la banalité de "l'épicerie d'en bas", son contenu n'est pas indifférent : c'est bien le car­net d'Ali-Saïd, autrement dit l'écriture-mort elle-même du "chanceux", qui s'inscrit dans ce non-lieu qu'est la mouvan­ce, comme le corps de son scripteur vivait dans la perte des flammes et de la danse de tante Aloula, autres négations de la fixité mortelle du sens-lieu de tout discours arrêté. On pourrait multiplier les exemples : il est évident qu'à un premier niveau, Farès joue de cette mouvance : ruse peut-être, elle est aussi en partie jeu. Autre dimension de l'écriture qui récuse la fixité du discours de l'Organisation, laquelle ne connaît pas le chant de l'alouette.

Cependant, la mouvance n'est pas que ruse ou jeu. L'é­criture du Passager de l'Occident est voyage, mais écriture et voyage sont ici tension-désir vers autre chose, même si souvent ils jouent à ne se désigner qu'eux-mêmes. On a déjà vu que l'écriture du Passager de l'Occident était une répon­se au meurtre par l'éclatement de l'échines patriarcale, qu'elle était espoir de sortir de la mort initiale du "passager", consécutive au double meurtre : meurtre par l’Occi­dent, meurtre par le pays. L'écriture devient de ce fait une trajectoire au-delà du malheur : "Je ne pouvais écrire que porté par cette envie de parvenir, une bonne fois, au-delà de tout malheur" (p. 119). Elle témoigne d'un temps autre (p. 110) qu'elle désigne de cette manière, et vers lequel elle institue une tension.

Tension-désir de combler la brisure, la cassure du meurtre. Si l'écriture du Passager de l'Occident est en par­tie celle de voyages, et principalement celle du voyage en Espagne avec Conchita, c'est que ces voyages sont tentative de réappropriation d'un passé. A Orense, Conchita cherche à retrouver son enfance, son temps d'avant son départ (p. 71), et Brandy Fax-Ali-Saïd confond ce voyage au passé de Conchi­ta avec le sien, qu'il y associe. De même, Brandy Fax vibre à cet appel à sa mère que lance Baldwin, dans sa tentative-­désir de combler la blessure du départ par la mémoire, dans un récit haché, entrecoupé de "oui, c'est ça... c'est ça... c'était horrible" (p. 47), expression répétée où le travail de la mémoire et sa tension désirante sont visibles à des­sein, l'écriture signalant son propre travail qui est, en fin de compte, sa justification et son lieu.

Le tragique est pourtant que, tout en s'identifiant au voyage, imaginaire ou réel de Baldwin ou de Conchita, Brandy Fax-Farès sait que ces voyages ne sont pas les siens. Projection-désir vers un temps d'avant la brisure, l'écritu­re est tragique parce qu'elle est représentation, parce qu'elle vit cette projection à un deuxième niveau, par l'in­termédiaire d'autres personnages, réels ou fictifs. "je dois dire, et malgré moi", confie l'auteur, installé, on l'a vu, dans la distance, "que j'ai perdu l'illusion de la vie, et que, de cette désillusion, j'ai gardé un goût appliqué en­vers les réalités de certains êtres et les mots qui les re­présentent'. Ali-Saïd en est un, par exemple" (p. 73). L'é­criture, moyen de lutter contre la "mort initiale", l'écritu­re désir de vie, génératrice de vie, ne serait-elle que la "représentation", la parodie de ce désir ? Car Ali-Saïd, le chanceux, ne vit que parce qu'il est mort. S'il est la danse de tante Aloula, s'il est flamme de joie dans Yahia, pas de chance, avant d'être l'amant de Conchita dans Un passager de l'Occident, cette danse, cette flamme sont celles de ses fu­nérailles. Ali-Saïd ne serait-il que la représentation de lui-même ? L'écriture est absentée, non seulement par son objet, le pays, mais aussi par son sujet, le scripteur. Elle est ce lieu vide qui manifeste le désir du lieu comme du sens dans la projection-représentation de leur absence.

DE L'ECRITURE-BLESSURE A L'ECRITURE-BONHEUR

L'écriture, en fait, naît de la distance et de la blessure. Ali-Saïd est peut-être "le chanceux", il n'en est pas moins vrai que son "carnet" est écrit dans une nuit de malentendu avec Conchita, une nuit-césure. Le carnet voit le jour dans la césure, dans la blessure, dans une distance (p. 101). Car, contrairement à Conchita qui fait corps avec l'instant de bonheur qu'elle vit, Ali-Saïd n'est qu'un être qui, plus près des disparitions qu'il avait traversées, "voyait" le bonheur beaucoup plus qu'il ne le vivait" (p. 94). L'écriture est pour lui un "cheminement tardif" et dé­sespéré pour rejoindre la vie, par rapport à laquelle il est, avec inquiétude, "toujours en-deça" (p. 119).

Cette position d'en-deça devant la vie se retrouve aussi devant l'écriture elle-même. L'écriture est, certes, désir de combler la distance avec la vie, avec le réel, avec le pays, avec le nom, mais si elle naît dans la césure, dans la blessure, c'est qu'elle-même est également un de ces pôles avec lesquels la distance doit être comblée, car Ali-Saïd connaît la peur d'écrire comme il connaît la peur d'Algérie (p. 121) : la faille est la même. L'écriture finit par faire corps, peut-être, avec les buts qu'elle devait servir à re­joindre, les cibles d'avec lesquelles elle devait réduire la distance, mais la faille subsiste entre Ali-Saïd et elle. L'écriture du Passager de l'Occident sera en partie celle de la blessure d'écriture, une écriture de la faille, comme de la peur d'écrire.

C'est pourtant de cette brisure, de cette blessure même que naît le chant.: la faille provoque cette tension qui est l'essence de l'écriture de Farès, laquelle a toujours pour point de départ la blessure. Pour que vive son chant, il faut que sa blessure soit toujours ouverte. La brisure, la faille qui devient ici l'écart dans tous les sens du ter­me, également et surtout celui d'écart poétique, doit être toujours maintenue : "l'amour serait plus éloigné que nos enfances pour que notre chant demeure en cet état sur nos lèvres, porté de transhumance, et nous chercherions, en-deça de nos communes semailles, cette vivacité du vent auquel nous tendions" (p. 157) : Puissions-nous longtemps partager semblables "cavales frontalières" ! Lieu de la faille, la "cavale frontalière" installe dans son absence de lieu arrê­té une véritable écriture de l'écart.

Car, écriture de l'écart, certes, l'écriture du Passa­ger de l'Occident est aussi une écriture-bonheur. C'est du bonheur en tout cas, qui peut-être n'est possible que dans l'écart, qu'elle naît. Ali-Saïd commence, certes, à rédiger son carnet dans un moment de faille du bonheur, mais cette faille n'est que césure passagère dans un voyage qui est a­vant tout - et l'écriture participe à cet effort : elle est elle-même en partie ce voyage - tentative de faire corps avec le bonheur, au-delà des "disparitions traversées", tentative de tourner le dos à la "mort initiale".

Le roman est d'abord "un journal des jours heureux". L'écriture veut faire corps avec le vécu, dans son aspect le plus quotidiennement heureux, pour vivre ce bonheur : "Là, à Cangas, 1e 29 août, j'ai eu cette pensée de tenir un journal des jours heureux, car Conchita déployait une permanence de bonheur" (p. 93). L'écriture est pour Ali-Saïd une manière de rejoindre Conchita dans son bonheur, dont la réalité pren­dra de ce fait la même densité pour lui, à qui elle permet de traverser le meurtre, que pour l'amante.

L'écriture, au-delà de la peur d'écrire, tend alors, du moins dans le désir d'Ali-Saïd, à devenir ce bonheur au­quel elle donne sa densité. L'écriture, au lieu d'être réservée à la "conscience méduse" des "idéologues réalistes", se­rait alors à qui la désire, pour que tous, par elle, puissent vivre : "J'aurais voulu (...) vaincre ma peur et gagner, sans effort, les eaux larges, talentueuses, d'un pays où l'écritu­re appartiendrait à ceux qui la désirent, non pour informer, déformer, enseigner, mais seulement pour vivre, pour dire com­bien elle leur est nécessaire (cette écriture) pour demeurer en vie" (p. 118). L'écriture d'Ali-Saïd le chanceux, à qui elle a appris à vaincre sa mort, à traverser son propre meurtre, ne dit-elle pas justement dans tout Un passager de l'0c­cident "combien elle (lui) est nécessaire pour demeurer en vie" ?

Ainsi l'écriture vidée du lieu, installée dans la mar­ge et le meurtre, s'identifie-t-elle à la douceur de vivre, au bonheur effectif qu'elle devient parce que la violence du meurtre l'a séparée d'un lieu de l'occultation. Le lieu du meurtre développe la plus grande douceur, le plus grand bon­heur. Il devient cette douceur et ce bonheur, mais il les devient par le désir même du lieu en quoi l'écriture se fonde, et auquel l'absence du lieu est nécessaire. C'est pourquoi cette ménippée de l'écart est tragique, comme peut-être tou­te entreprise d'écrire, si l'on en croit Blanchot, puisque le désir suppose l'absence, ou du moins la distance de son objet, jusque dans l'instant même où il devient son objet, où il réalise un bonheur de dire toujours voué à sa propre mort, et bonheur à cause de cette mort qui guette dans l'im­possibilité d’être du lieu qui en permet le dire.

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Il apparaîtra certes paradoxal d'associer en un même chapitre deux textes aussi différents que Un passager de l'Occident et Le village des asphodèles : l'écriture du pre­mier a été ressentie comme d'une modernité débridée jusqu'à la non-signifiance, cependant que celle du second a été pré­sentée comme une survivance attardée du roman ethnographique de Feraoun. Et bien des points de comparaison pourraient ê­tre dégagés entre Le village des asphodèles et Le fils du pauvre, là où le jeu iconoclaste du Passager de l'Occident avec tous les langages culturels du lieu d'Ailleurs récuse tout parallèle parce qu'il l'utilise dans son fonctionnement carnavalesque.

Mais la différence même de ces deux romans illustre deux réalisations scripturales d'une même entreprise de lo­calisation par le pouvoir désirant de l'écriture. Désir depuis un lieu autre, depuis l'absence, sur quoi dans les deux cas l'écriture se fonde. Mais désir de nature et d'efficaci­té antithétique en ce que le premier intègre le meurtre pour (re)trouver dans la créativité du carnaval une (ancienne) gloire de vivre hors de toutes limites géographiques, laquel­le pourrait bien devenir le lieu véritable, le pays inaccom­pli, cependant que le second voulant ignorer le meurtre que sa nostalgie contourne tout en le déplorant, le perpétue dans la transparence même de son écriture, laquelle cependant fonctionne, entre deux lieux, en sens inverse de celle de Feraoun.


LE VILLAGE DES ASPHODÈLES, ou l'impossible appel [22]

DÉSIR DU LIEU ET RETOURNEMENT DU PACTE REFERENTIEL

"Écrit à Vannes en 1969" (p. 434), Le village des asphodèles, seule oeuvre publiée d'un professeur d'anglais (double acculturation, puisque ce professeur enseigne à des lycéens français une langue et une culture qui ne sont ni la sienne ni la leur), est dédié : "A mon père et à ma mère" (p. 7). Il est le récit d'une enfance et d'une adolescence dans le Titteri, au sud d'Alger [23], comme Le fils  du pauvre l'était d'une enfance et d'une adolescence en Kabylie. Récit autobiographique d'un homme qui a définitivement quitté l'es­pace qu'il décrit, alors que, vingt ans plus tôt, Feraoun, s'il avait adopté la culture de l'Autre, tentait malgré tout de vivre dans son espace natal. Mais Feraoun n'a pas survécu à l'Indépendance, et cette dernière est également pour Bou­mahdi l'un des faits qui le séparent définitivement de son enfance et de sa mère.

Vingt ans après Le fils du pauvre, Le village des as­phodèles est donc un double retour aux enfances : enfance de l'auteur, enfance de la littérature algérienne d'expression française dont le premier courant fut celui d'une descrip­tion ethnographique. Depuis la Cité technicienne où il vit, Boumahdi évoque avec nostalgie l'espace de son enfance hors de la Cité. Aussi n'est-il jamais question dans son livre de ce qu’il a vécu en France; et la guerre n'est-elle nommée que lorsqu'elle n'est plus qu'un décompte de morts. Entre son enfance et son retour, après "le temps d'une guerre" (chap. 81) un grand silence accentue la rupture. Le "départ vers l'inconnu" (chap. 80) coïncide avec la décomposition de l'es­pace enfantin [24], la mort de Sidi et la découverte simulta­née des groupes de choc et de Ferhat Abbas (p. 424). L'enfan­ce est terminée, et l'adolescent, à l'aéroport, se retrouve brusquement seul, "en face de l'inconnu", dont le livre écrit par l'adulte ne parle point.

Le village des asphodèles n'est donc pas, comme Un Passager de l’Occident, installé dans la marge, mise en spectacle des langages de l’exil, de la rupture et du meurtre. La différence des titres indique assez, d’ailleurs, l’opposition du projet manifeste des deux romans, chacun de ces deux titres désignant en clair quel est le lieu signifié. Pourtant si Le village des asphodèles décrit le lieu d'enfance, c'est depuis l'absence, dont on vient d'énumérer les principaux é­léments biographiques. Si, contrairement au Passager de l'0c­cident, il tait le lieu d'exil, on va voir que Le village des asphodèles est écriture depuis ce silence, dans lequel s'est installée l’énonciation d'un lieu d'enfance perdu, en ce qu'il n'a plus de sens, en ce qu'il est parole morte. L e vil­ lage des asphodèles est en grande partie convocation des lan­gages-lieux de l'enfance dans le silence du lieu d'exil, où ils se figent dans une perte de signifiance proprement tragi­que. Le silence du lieu d'exil n'est pas absence de langage : il est insignifiance hermétique du meurtre auquel est convo­qué le langage de l'enfance, un peu à la manière dont le hé­ros tragique était convoqué sur la scène urbaine dans l’espace d'un langage qui n'était pas le sien, mais dans lequel il devait rendre compte d'un sens qu'il avait perdu, juste­ment, dans ce passage en l'espace d'un langage pour lui in­signifiant. C'est pourquoi le silence du lieu d'exil qui est aussi lieu d'accueil des langages d'enfance seuls énoncés dans Le village des asphodèles, est à proprement parler la mort de ces langages d'enfance comme de leur espace.

C'est par contre avec un luxe de détails que même les écrivains de la "génération de 1953" ne nous avaient pas pro­digués si scrupuleusement, qu'Ali Boumahdi évoque les "tra­vaux et les jours" de son enfance à Berrouaghia : la sépara­tion hermétique de l'univers des hommes et de celui des fem­mes, la fabrication des tapis, l'école coranique, le marché, la cohabitation distante avec les colons; ou encore la vie en vase clos, espace lourdement féminin, d'une grande maison citadine à Médéa. En ce sens, Le village des asphodèles est d'abord un document, un reflet fidèle de divers modes de vie maghrébins inconnus à Paris ou à Vannes. Description vivante, agréable à lire, pleine d'humour et de malice, parfois de nostalgie, mais dont les critères de jugement sont ceux d'un humanisme universitaire français. Aussi les brefs chapitres du récit sont-ils autant d'éléments facilement isolables contenant chacun, soit une anecdote se suffisant à elle-même, soit un aspect précis de la vie traditionnelle. Des clichés pour un reportage illustré, la chronologie de la vie du jeu­ne Ali qui leur sert de fil directeur n'étant finalement que le prétexte pour passer méthodiquement à travers tous les différents espaces où se déploient les milieux décrits.

Mais c'est bien par ce luxe de détails, dont la lec­ture pourtant n'est jamais fastidieuse à cause de la distan­ce ironique et tendre à la fois du narrateur, que le roman répond bien au pacte référentiel que réclame de lui le silen­ce même de la scène urbaine. Sommé de se dire, il se dit, mais son dire devient objet. D'abord par le fait que chaque chapitre pourrait constituer à lui seul un extrait de manuel, et se passe assez bien de ce jeu de réponses et d'entrecroi­sement de signifiance entre différents récits qu'on a pu voir dans d'autres romans. Chaque chapitre est un document en soi, prêt à être interprété ailleurs que dans l'espace propre du roman : par exemple dans l'espace d'une lecture ethnographi­que, mais surtout dans l'espace des valeurs humanistes qui sont devenues celles de l'écrivain, et au nom desquelles il juge discrètement.

Boumahdi serait-il seulement ethnologue ? C'est oubli­er qu'il est lui-même le centre du livre. En faisant revivre des images de son enfance, il cherche d'abord à la retrouver. Au-delà de la mer, au-delà du "temps d'une guerre", Le villa­ge des asphodèles est un appel. Pour résoudre la double ac­culturation dont je parlais en commençant, l'auteur se tour­ne vers son espace originel, fondamentalement différent de la Cité étrangère dans laquelle il vit, mais avec laquelle son éducation humaniste ne lui a pas permis malgré tout de faire corps entièrement. Entre deux espaces, ce récit est tentative désespérée de résorber la rupture, déchirure profonde pour celui qui procède des deux à la fois.

L’écrivain est à la fois juge et partie. Son langage, son système de valeurs sont bien ceux du lieu silencieux d'où il écrit et juge. Mais l'objet du récit est lui-même. Le pac­te référentiel est celui de l'autobiographie d'une vie exté­rieure au langage qui la décrit. Le narrateur, à la première personne, est otage de son récit, c'est-à-dire d'un espace de langage qui n'est pas le sien mais dans lequel il se prend pour objet transparent : témoin exemplaire d'un espace dispa­ru qu'on voudrait faire revivre dans ce lieu de parole autre, et qu'on n'arrive qu'à y figer; autre dimension du meurtre, mais dans des récits prodigieusement vivants à l'intérieur de leur micro-clôture, et uniquement en lecture autre. Vou­loir résorber la rupture ne fait que davantage la souligner, l'exhiber. L'écriture de Boumahdi est désir de faire revivre le lieu d'origine, mais ce désir ne peut qu'en réaliser une seconde fois le meurtre.

En ce sens, l'entreprise, qu'on avait comparée à celle de Feraoun, en est, dans une certaine mesure, le contraire. Et pourtant, le roman repose, comme Le fils du pauvre, sur la fiction référentielle de l'autobiographie exemplaire pour une lecture extérieure. Mais on a vu comme Le fils du pauvre est tout entier tension vers une reconnaissance par le lan­gage autre, celui de l'humanisme français, depuis le lieu d'origine que cette tension va ouvrir "sur le monde", à l'es­pace ouvert de la "civilisation" désirée. Le trajet du désir du Village des asphodèles est exactement inverse : il est appel du lieu perdu des origines depuis l'espace silencieux de l'ailleurs. Tentative de saisie du lieu depuis la marge, et non l'inverse. Et l'amoureuse minutie de la reconstitution dénote l'intensité du désir, tout comme son tragique.

Mais ce désir d'au-delà du meurtre manifeste l'ancrage du dire. "Ecrit à Vannes", Le village des asphodèles est bien ce pas de la mort, ce basculement dans le désir fou d'un lieu qui n'existe plus, qui n'a peut-être jamais exis­té : et si le lieu désiré, dans la minutie foisonnante de la reconstitution désespérée, était celui que dessine le déses­poir même du désir le plus fou, l'écriture ? Ecriture qui s'énonce ainsi, comme celle du Passager de l'Occident, dans la réalisation de la mort du lieu dont elle est désir ? Ecriture-désir d'elle-même dans sa quête du lieu d'origine, qui est aussi l'origine de l'énonciateur. Le lieu d'origine, ­c'est d'abord l'origine du dire et du disant, le roman fami­lial. Mais c'est aussi la restitution d'un espace-contre, échappant à ce que j'ai appelé ailleurs la Cité : la naïveté même de la dédicace est désir tragique de localisation, et double meurtre à la fois.

"A MON PERE ET A MA MERE"

Le récit est dédié : "à mon père et à ma mère". Parce que par l'un comme par l'autre l'écrivain échappe à l'espace de la Cité. "Mon père éprouvait une profonde nostalgie pour le mode de vie tribal. Il méprisait, au fond de lui-même, le citadin et tout ce qui rappelait la vie urbaine. C'était, en partie, ce sentiment ancré en lui qui expliquait son indifférence à l'égard de notre maison qui menaçait de crouler sur nos têtes comme disait ma mère" (p. 181). Le père, comme l'ancêtre, est un être de lumière. Ses rêves, qu'il raconte d'une voix "grave, riche et musicale", en sont pénétrés :

"Il décrivait des oiseaux blancs soutenus par leurs ailes immenses, qui venaient se transformer en pierres blanches et augmenter la hauteur du minaret, ou bien les bancs de poissons rouges, aux écailles éclatantes, qui montaient de toute part vers le soleil et se trans­formaient en pluie de lumière" (p. 71).                       

Des ancêtres Yacoubi, le père évoque constamment les prodi­gieuses richesses, synonymes pour l'enfant de joie de vivre et d'espaces ouverts. Et lorsqu'il s'échappe à Champlain, parmi les vergers des ancêtres, Ali sera frappé d'abord par la liberté totale de son cousin Amar, auréolé de plus d'une sorte de prestige mystique (p. 189). En ce sens, le père pourrait être lu comme une sorte d'emblème du lieu - n'est-ce pas lui qui donne l'identité ? - agressivement opposé, par le fait de le convoquer ici, à la dépersonnalisation qu'opè­re la Cité, dépersonnalisation dans laquelle est englobé le narrateur qui chercherait désespérément, par le rappel du père, à retrouver son être culturel.

Mais à la différence de l'ancêtre, le père est d'abord tyrannique, lointain et silencieux, et l'oppression qu'il exerce, par son seul silence, sur la mère et le fils, les met un peu sur le même plan, puisque pour l'un et l'autre, seule la fuite est possible (voir le parallélisme appuyé pp. 66-67). La mère est humiliée jusque dans sa féminité la plus intime [25] ; le fils, comme chez Boudjedra mais de façon moins explicite, est castré symboliquement lors de son pre­mier repas avec son père : la soupe rouge coule sur sa tuni­que blanche, "de telle sorte qu'il ne restait plus rien dans la cuillère lorsque cette dernière heurtait ses dents" (p.115). Et le fils soudain dédoublé répond à la castration par le meurtre, toujours symbolique certes, mais bien réel lorsqu'on sait ce que représente, au Maghreb, le fait de dire des mots obscènes devant son père

"Mon appréhension augmenta lorsque, sans pouvoir me contrôler, j'imaginai, tout à coup, que je criais des mots obscènes devant mon père, ou bien que j'étais en train de renverser toute la soupière sur la meïda, ou en train de fuir poursuivi par les malédictions ter­ribles de mon père.

Dans mon affolement, je me dédoublais; je me voyais sans cesse en train d'accomplir des choses insensées, absurdes, et le grand visage impassible de mon père flottait devant moi comme s'il était projeté sur un grand écran" (p. 115) [26].

Le village des asphodèles est donc en partie meurtre symboli­que du père, par l'écriture libératrice, tout comme l'intru­sion dans l'espace de la tradition d'un sens critique propre à un autre règne de valeurs, et qui accuse la déchéance du premier. C'est pourquoi les charges contre l'école coranique, contre le mouderes, ou contre la suffisance du père, sont féroces. La dernière image que nous gardons de n'est-elle pas celle de sa sieste (dernier mot du livre) pendant que la mère de ses enfants sanglote dans sa chambre, et que son fils repart à Vannes pour ne plus revenir ? En convoquant le père-emblème contre le vide de l'Ailleurs, de­puis lequel le livre est écrit, ce livre est bien représen­tation de ce garant d'identité, mais représentation-meurtre. L'entreprise de localisation, dont on a vu avec Un passager de l'Occident qu'elle requérait la distance, la différence pour que soit possible son désir productif, est aussi, comme dans Un passager de l'Occident, meurtre des emblèmes convo­qués du lieu d'origine, et ce, en partie par cette distance même qui les confronte à un langage autre, in-signifiant pour eux, et dans les termes duquel ils sont néanmoins obligés de se dire sur la scène urbaine, c'est-à-dire de mourir dans et par notre regard d'étrangers-juges.

Car le père est celui qui empêche la mère et le fils de se rejoindre. Lorsqu'il est dans la maison, il les fait fuir tous deux (pp. 66-67), mais la première vers la cuisine, et le second vers la rue. Dans le dernier chapitre, le mouve­ment est le même : la mère se réfugie dans sa chambre, et ne salue même plus son fils, qui part définitivement vers un espace d'exil, l'espace natal étant confisqué par le père, à qui les bouleversements de l'Histoire n'ont pourtant arraché qu'un aphorisme qu'il va répéter dans les cafés de la ville, manifestant par là à son insu, alors même qu'il ne croyait probablement que faire un bon mot dans un système de valeurs qu'il ne sait pas encore mort, comme est mort le sens des mots qu'il y représentait :

"- L'époque héroïque de la chevalerie est définitivement révolue, celle des technocrates, des comptables et des marchands de tapis commence" (p. 434).

Or, tout le roman est surtout un immense et pathéti­que appel à la mère. Celle-ci est la première image et l'ul­time absence,, sur quoi s'ouvre, puis se ferme le récit de Boumahdi. Première image : le retour du bain maure. La mère déjà y est écrasée, puisque ses regards, ceux de son fils et ceux du lecteur convergent vers le sol. Mais son ombre et celle de son fils y sont encore confondues (pp. 9-10). Ulti­me absence, lors du départ dont il a déjà été question : le père referme le livre sur une séparation définitive et tra­gique. Jamais plus le fils ne reverra sa mère. Cette derniè­re est donc déjà morte, et avec elle meurt l'écriture qui devait la sortir du silence, écriture impuissante en ce qu'el­le était celle d'une Cité in-signifiante. Mais cette écriture n'était-elle pas elle-même effraction dans le silence de l'es­pace maternel ? L'appel était donc voué à l'échec, et ne pou­vait se solder que par l'humiliation définitive de la mère, sur quoi se termine le livre.

Livre placé sous le signe de la mère : non seulement elle en occupe la première et la dernière page, et en prend ainsi possession, mais de plus nous sentons sa discrète pré­sence dans les différents chapitres du récit : certains lui sont consacrés [27], à d'autres elle participe indirectement : ou bien elle apparaît soudain à la fin, ou bien l'action y est vécue par le fils à travers les paroles et les jugements de sa mère [28]. Berrouaghia et Médéa, seuls lieux de l'action, dont la clôture similaire est soulignée par trois escapades dans les campagnes (chap. 28-29, 32-36, 68), sont tous deux espaces maternels. Berrouaghia parce que, même si le père y exerce sa tyrannie, le village est le cadre de l'enfance, où la mère est le plus directement présente; Médéa parce que la maison y est celle où la mère a grandi, et que son espace, où Alima et Cherifa font rêver l'adolescent, est essentielle­ment féminin.

Cependant, l'espace maternel, même double, dont le roman manifeste le désir, est un espace que ce désir même fige. C'est là tout le contraire du jeu du Passager de l'Occi­dent avec les langages falsifiés. La fête iconoclaste du carnaval parisien ouvrait un vide-à-vivre du pays inaccompli dont cette fête, même en exhibant le meurtre, était appel à la réalisation débridée. Ainsi, dans la (re)-découverte d'u­ne (ancienne) gloire de vivre avec Conchita Lopez, Un passa­ger de l'Occident résorbait la distance et les séparations. Dans Le village des asphodèles, il s'agit en quelque sorte d'espaces sans langages : le meurtre du lieu d'exil n'est que silence. Le désir, pour franchir la brisure, la dit, cer­tes, mais sur le mode mineur, s'excusant presque de la dire alors même que cette parole chuchotée est sans appel. Le li­eu appelé n'est pas un lieu où vivre, mais un lieu qui a vé­cu. Au lieu de résorber la brisure en l'exhibant, la nostal­gie qui voudrait l'ignorer et la déplore, la rend irrémédiable, et perpétue véritablement ce meurtre du lieu qu'elle an­nonçait vouloir gommer.

Dans l'inventaire de ces deux espaces maternels, l'au­teur essaie désespérément d'immobiliser le temps. D'abord, en faisant, comme on l'a vu, des différents chapitres du ré­cit autant d'unités closes, réduites le plus souvent à un évènement ou un tableau unique, dans un temps ponctuel, cha­que fois arrêté en un moment précis. Ensuite, en consacrant les deux tiers du livre (chap. 1 à 59) à l'enfance à Berroua­ghia, sorte d'âge d'or où le temps ne s'introduit que progres­sivement, à partir de l'apparition de Messali Hadj au chapi­tre 39, jusqu'au premier "grand départ" au chapitre 59. Le séjour à Médéa n'est déjà qu'un sursis, avant la brutale dé composition de ces deux espaces à la fin du livre (chap. 76 à 82) : l'Histoire a tué le paradis perdu de l'enfance, et supplicie encore la mère jusqu'à sa négation. Or, c'est bien ce refus de l'Histoire qui constitue le meurtre le plus effi­cace, dans le désir même de le restituer par la parole "en l'état disparu", de l'espace maternel comme du lieu quêté. D'ailleurs, la guerre d'Indépendance, et avec elle la rupture de l'espace maternel, va commencer par la lutte de l'oncle Saïd (frère du père) contre Sidi (grand-père mater­nel), et sa victoire (chap. 76), d'où la mère d'Ali sort hu­miliée, et qui sera suivie de la mort de Sidi (chap. 77). Cette guerre est d'abord la révolte de Berrouaghia contre Médéa. Elle est préparée par la ruine progressive de la fa­mille de Sidi après sa mort. La ruine de Médéa n'est cepen­dant que le préfiguration de la mort de Berrouaghia, espace que la mère a déserté elle aussi. L'Histoire prend le dessus. L'espace maternel est définitivement perdu. L'écriture elle-­même, par quoi l'auteur essayait de retrouver sa mère, lui a porté le coup fatal. La mère meurt avec l'espace dont cette écriture était l'impossible appel. Alors que Le fils du pauvre en 1950 débouchait sur la découverte de la Cité, alors que L'Incendie en 1953 préparait une prise de consciente imminente, et l'intrusion optimiste de l'Histoire, Le village des asphodèles n'ouvre sur aucun avenir, si ce n'est celui d'un espace maternel déserté et d'une écriture qui n'est plus que mort.

*  *
*

L'installation dans la marge qu'exhibait le carnaval du Passer de l'Occident, tout en parodiant l'Histoire, ap­pelait par la fête des mots sa transformation des choses. La marge où s'installe l'écriture de Boumahdi est celle du si­lence, seule alternative à sa négation tragique de l'Histoire. Le désir, chez Farès, se servait du meurtre initial pour résorber la distance en une gloire de vivre où le pays inaccompli surgissait de l'ébranlement par ­la fête des limites géo­graphiques - et discursives - du lieu. Chez Boumahdi, il se mue en nostalgie meurtrière du lieu, parce qu'elle veut i­gnorer le meurtre du souvenir sublimé comme des dires insti­tués qu'opère la quotidienneté de l'Histoire. Quotidienneté dont Un passager de l'Occident était au contraire la repré­sentation triviale et ludique. La nostalgie de Boumahdi perd le lieu désiré parce qu'elle ignore la prodigieuse créativi­té de l'inscription historique de la ménippée.


CHAPITRE 2.
PAROLES D'UN LIEU VIDE :
LA DANSE DU ROI ET L'EXIL ET LE DESARROI

A) LA DANSE DU ROI, OU LA PARODIE DU VIDE  34

QUI PARLE ?. 34

ESPACES SIGNIFIES ET ESPACE DE L'ÉCRITURE : QUELLE PARODIE, DE QUEL VIDE ?  38

1) Arfia et Rodwan. 39

2) La Danse du Roi 41

B) L'EXIL ET LE DESARROI, ou la parole-consumation  45

LE LIEU VIDE, ET LE NOYAU ECLATE. 45

1) L'"après" d'un lieu vide. 45

2) La parole de la terre et le discours idéologique. 48

3) La ville - lieu de meurtre, et le carnet d'Ali-Said. 50

LA PAROLE PLURIELLE, ALI-SAID ET L'ARBRE-FLAMME. 52

1) L'éclatement sauvage et la parole plurielle. 52

2) Paroles occultées. 53

3) La parole d'Ali-Saïd, ou : la consumation. 55

 

 

Le lieu n'est pas seulement, dans le désir de l'écri­ture, dessiné comme absence depuis l'Ailleurs, absence devenant de ce fait le point d'ancrage de cette écriture enfin maîtresse de son lieu d'énonciation, même si elle s'énonce depuis la blessure et la distance. Si elle installe, quand elle est intégrée, l'absence nécessaire au désir qui sous­-tend une écriture de l'écart, la distance géographique n'est cependant pas la condition absolue de cette écriture de l'é­cart. Faute de quoi il faudrait exiler tous les écrivains pour qu'ils produisent des textes valables ! Mais il est d'autres distances, plus fondamentales, et d'abord celle qu'installe la césure de toute littérarité de l'écart d'avec la parole de suture, reflet en écho gratifiant de son propre dire, que réclame le besoin de justification de tout discours idéologique.

Quel que soit ce discours idéologique, il se posera en effet toujours en positivité, car il proclame le lieu et le sens, qu'il est de sa fonction, et donc de sa nature même, d'affirmer. Par rapport à cette positivité de nature du dis­cours idéologique, l'écart de l'écriture installe la distan­ce d'une négativité. La parole littéraire est toujours plus ou moins négativité par rapport au sens et au lieu d'un discours idéologique, et cependant elle n'est telle, et n'est, en fin de compte, parole littéraire, que parce que la positivité de ce discours lui permet d'inscrire sa propre césure, condition de son écart.

La distance qu'inscrira une parole dite (ou censée ê­tre dite) depuis le lieu référentiel de son dire révèlera donc une fois de plus qu'il n'est pas d'espace en dehors d'un dire de cet espace, que l'espace référentiel ne nous est toujours donné qu'à travers un dire. La distance qu'ins­crira le désir de localisation d'une parole littéraire s'instaurera donc avec le discours de pouvoir qui réclame de ce lieu sa légitimité : le droit d'être le seul dire de ce lieu. La parole littéraire sera donc la césure dans l'arrogance de ce discours du lieu, dont elle aura tôt fait de manifester qu'il s'est coupé de ce qui pourrait fonder sa légitimation par le lieu : une mémoire. Le lieu livré au discours de pou­voir est vide, car ce discours s'est coupé de la polysémie d'une mémoire collective pour affirmer l'unicité d'un sens que cette violence transformera vite en usurpation. Car il n'est pas de sens comme il n'est pas de lieu légitimes qui ne soient fondés sur une mémoire, c'est-à-dire aussi sur une acceptation de l'historicité de leur propre affirmation.

Or, c'est bien cette éviction de la mémoire d'un dis­cours présent du lieu que nous montreront d'abord La danse du roi et L'exil et le désarroi. Les personnages-mémoires, Arfia et Rodvan dans le premier roman, Mokrane dans le se­cond, ne sont plus à leur place dans cet espace qui est pour­tant le leur : espace qu'ils ont plus ou moins fait être par leur action révolutionnaire passe. Aussi le lieu y sera-t­-il bien vite un lieu vide. Un lieu sans réalité parce que coupé de son être même. Un simulacre de lieu comme est simu­lacre le discours de pouvoir privé de ses racines qui prétend dire le lieu. Mais les deux romans ne vont pas se contenter de dénoncer cette éviction de la mémoire en une diatribe qui ne serait, somme toute, qu'un discours de plus : ils vont instaurer leur texte en négativité mortelle de cette positi­vité fausse qu'exhibe le discours sans mémoire. Plutôt que de dénoncer le vide du lieu par un dire du sens - ce qu'ils font cependant aussi, principalement le roman de Farès -, ils vont se constituer eux-mêmes en vide-parole face au plein af­firmé des discours usurpés. Vide qui deviendra ainsi l'expres­sion spatiale, puisque c'est d'un lieu à dire et habiter qu'il s'agit, d'une négativité qui constitue plus générale­ment, on l'a vu, l'écart de la littérarité face au discours. Plutôt que de dire le vide comme un objet à travers la transparence de la parole que suppose le discours pour en nier l'opaque historicité, ces écritures vont être ce vide qui fera vaciller l'affirmation du discours de pouvoir, comme ­de tout discours du sens. On verra ainsi dans La danse du roi ce que j'appelle une "parodie du vide", que développe une écriture en représentation devant sa mémoire, et dans L'exil et le désarroi une parole qui exhibe sa pro­pre consumation comme le moyen le plus sûr d'empêcher la so­lidification, dénoncée par ailleurs, d'un dire usurpé.

 


A) LA DANSE DU ROI, OU LA PARODIE DU VIDE [29]

Rodwan et Arfia ont tous deux pratiqué la violence révolu­tionnaire, qui garde en eux une présence obsédante. Ils se cherchent, se racontent, et découvrent qu'ils n'ont plus leur place dans la ville de la paix revenue où ils évoluent. Partout affleurent la mort, l'absence et le vide. C'est cette « parodie du vide » que représente pour moi ce roman, que je vais essayer de dégager d'abord.

La Danse du roi est le septième roman de Mohammed Dib, qui avait abandonné en 1962, avec Qui se souvient de la mer le réalisme de la trilogie « Algérie ». En 1968, ce roman est contemporain du Muezzin, de Mourad Bourboune, violente remise en cause de l'ordre d'après l'Indépendance, qu'il considère comme une « porte ouverte sur le vide par ceux qui étaient pressés de s'asseoir ».

QUI PARLE ?

Arfia, certes, mais parle-t-elle vraiment ? Nous la voyons sur­tout, en un long monologue incessamment repris, faire à Rodwan, qui ne l'interrompt jamais, le récit d'un souvenir du maquis, tou­jours le même : une fuite nocturne pendant laquelle ses compagnons périront. Ce récit est le plus souvent le dialogue même des maqui­sards, à qui Arfia dans son théâtre intérieur donne voix successi­vement. La parole d'Arfia, et sa personne, nous apparaissent donc d'abord comme un lieu : le lieu dans lequel la Révolution, figée en un souvenir unique, continue à vivre une vie anachronique, irréelle mais hallucinante, totalement coupée d'un présent qui la nie.

A la fin des « chapitres », en quoi est divisé, sans numérota­tion, son récit, Arfia interpelle Rodwan, s'aperçoit soudain de sa présence. Mais Rodwan ne répond pas, et le « chapitre » est clos. En fait, Rodwan ne parle que deux fois à un interlocuteur dans le livre : page 22, il avoue sa solitude à Arfia, mais ce ne sont que cinq très brèves répliques, suivies d'une question sans réponse d'Arfia qui clôt le chapitre. Vers le milieu, il dit une fois « oui » à Babanag. Et à la dernière page, toujours en réponse à Arfia, il murmure : « – Le roi... ». D'ailleurs, est-ce à elle qu'il s'adresse ? Son « murmure » sert avant tout à susciter en lui-même la vision finale. Il installe de plus le silence : silence des « personnages », silence de la solitude définitive de Rodwan, silence d'un livre refermé, livre qui était lui-même, on le verra, parole de l'impossibilité de parler. De même que les deux personnages, comme souvent dans les romans de Dib depuis l'Indépendance, n'ont qu'une crédibilité psychologique référentielle relative, car le but de leur description n'est pas la transparence conventionnelle d'un réalisme, de même leur parole est autant qu'eux vidée de la « réalité » de ce que serait la parole d'un personnage « en situation » dans le roman réaliste. Leur parole est un lieu vide, que traverse par vagues une mémoire essentiellement mouvante, mais en quelque sorte inexorable.

Car la méditation de Rodwan est également le lieu d'un certain nombre de récits. D'abord celui que lui fait la voix. Quelle voix ? Est-ce celle d'un personnage réel mais invisible, est-ce un fantasme, est-ce la pensée même de Rodwan, dans une sorte de dédoublement de sa personne ? Nous saurons seulement que c'est une « voix sar­castique » qui « chuchote... à son oreille » (p.8). Cette voix raconte l'histoire d'un homme contraint de quitter sa ville à la suite d'un « traquenard » mystérieux où se mêlent l'érotisme, l'inceste et la honte. Quel est le rapport de cet homme avec Rodwan ? Ceci n'est point précisé. Quoi qu'il en soit, ce premier récit s'estompe soudain pour faire place à celui de l'enfance, puis de l'adolescence de Rodwan. Récit à la troisième personne, au présent. Troisième per­sonne qui installe une distance par rapport au souvenir, au person­nage du jeune Rodwan : le narrateur de ce second récit serait-il l'auteur ? Mais le temps présent donne à l'événement un aspect vécu : c'est bien Rodwan qui revit son passé, et la troisième personne n'est peut-être que sa propre distance par rapport à celui qu'il était, à cet autre qui est pourtant lui-même et dont il n'arrive pas plus à se débarrasser qu'Arfia de Slim, Nemiche et Bassel. Comme elle, il se réduit à n'être qu'un lieu : celui, sans consistance propre, où se revit un passé devenu étranger. Mais lieu, de plus, qui spatia­lise une ambiguïté dans le statut du locuteur de cette parole. La dis­tanciation que cette ambiguïté introduit est une façon supplémen­taire de récuser la convention discursive de la transmission directe d'un sens par un dire univoque que seul justifierait son message. Cette distanciation ambiguë est une autre manière de transformer la parole en forme vide que traversent des sens migrateurs et pourtant présents de façon hallucinante, à la fois malgré et à cause de ce vide offert.

L'auteur ne s'assume vraiment en tant que tel que lorsqu'il décrit au passé de narration le présent de Rodwan sur le tertre de sa méditation solitaire, la marche dans les rues de la ville, marche au cours de laquelle Arfia déploie son récit, et surtout lors du jeu théâ­tral devant le portail, la «danse du roi » proprement dite. Dans les trois cas, la parole est spatialisée, et de plus, elle l'est devant un vide. Vide halluciné de la campagne ouverte face au tertre de la méditation de Rodwan, vide d'une ville qui semble le plus souvent inhabitée, vide sur lequel s'ouvrira le portail au petit matin.

L'auteur reparaît aux toutes dernières lignes du livre dans le passé simple de « murmura Rodwan » (p.204) et dans l'évocation de la vision actuelle qui clôt le livre. Mais il n'intervient jamais directement, en son nom propre. Son discours – et cette fois nous rejoignons l'une des conventions romanesques les plus connues, que Dib ne transgresse pas ici – n'est donc lui aussi qu'un lieu, que le support le plus effacé possible d'un théâtre. C'est-à-dire encore une fois d'un espace de représentation. Il faudrait dire de plusieurs théâtres, car si l'espace du portail est un lieu scénique, Rodwan et Arfia, on l'a vu, sont le lieu de leurs souvenirs, coquilles sans con­sistance que des récits anachroniques viennent hanter, et qui meu­rent avec la fin même de ces récits : la royauté finale de Rodwan n'est-elle pas sa mort, comme elle l'a été pour Wassem, et la mort aussi d'Arfia, dont le discours ne trouvera plus d'auditeur ?

Lieux, donc, de récits différents, Rodwan et Arfia se relaient pour ainsi dire devant nous, en une alternance d'abord régulière dans un premier temps, ou premier mouvement [30], puis inter­rompue par l'irruption de Babanag et le déroulement du jeu théâ­tral [31], et ne reprenant que pour peu de temps avec le récit d'évé­nements récents dans le discours d'Arfia [32], et la superposition de visages de jeunes filles dans les évocations intérieures de Rodwan [33].

Comment progresse cette composition alternée ? Quel est son rapport avec l'« action » ? Que déduire de la place qu'occupe le jeu théâtral dans ce contrepoint de récits qui convergent vers l'évoca­tion finale du portail ?

Pour Arfia, c'est assez simple : lorsqu'avec Rodwan elle ren­contre Babanag, elle a déjà dit la mort de Slim [34]. Son récit, en ce qu'il a de purement anecdotique, est donc terminé. Elle a même évoqué la culpabilité qu'elle avouera à la dernière page du livre :

C'est la dernière parole, et la dernière image, que je garde de Slim. Tu peux dire à présent, l'ami Rodwan, je te comprendrais : «Tu l'as tué. ». Oui, et voilà comment un mort vous laisse comme sur un terrain vague, sans protection, en plein froid, lui aussi. (p.102).

L'interruption qu'apporte le jeu théâtral signifie chez elle, dans le livre, le passage du récit d'un passé cristallisé en un seul événe­ment, aux trois récits brefs de sa vie présente [35]. Cette rupture coïncide avec le remplacement des personnages morts de son pre­mier récit (Slim, Bassel et Nemiche), par des personnages vivants : Babanag d'abord [36], les flics et les consommateurs du café ensuite [37]. Mais du milieu des vivants Arfia est rejetée. Elle est « ramassée par le collet » comme un objet que la vie a quitté, elle est « pour la maison de fous », comme le Muezzin du roman de Bour­boune, qui toutefois quitte la ville la tête haute et nimbé d'un pres­tige dont Arfia a perdu jusqu'à la trace, comme Rachid aussi, à la fin de La Répudiation de Boudjedra (1969), car la prison même est pour elle un lieu trop épais de réalité vivante :

Et tout d'un coup, la porte de ma cellule claque et s'ouvre. Il fait jour !

C'est le gardien qui s'amène. II se met à faire un foin de tous les diables.

- Allez, ouste ! T'es pas pour nous ! T'es pour l'asile ! Ben alors, qu'est-ce que tu mijotes ? T'as pas envie de filer d'ici ? T'es libre ! Tu veux que je te fasse décamper à coups de pied dans le cul, Arfia ?

Il me ramasse par le collet.

- T'es pour la maison de fous ! il me fait entre quat-z-yeux. – Tu m'écoutes, l'ami ? » (p.201).

Or, c'est à ce moment de son récit du présent que la mort de Slim vient à nouveau la hanter, et qu'elle en donne une autre version à Rodwan. Arfia passe donc d'une réalité morte qui est celle de son premier théâtre intérieur, avant l'interruption du présent en la per­sonne de Babanag, à la mort de sa réalité ; car si elle n'était déjà que le lieu d'une action morte dans la première partie du livre, elle rejoint à la fin, par l'essoufflement de sa propre personne, l'irréalité de cette action même. Quant au récit de la fuite des maquisards, s'il progresse vers les deux évocations de la mort de Slim et de la culpa­bilité d'Arfia [38], il désigne de plus lui-même à la dernière page sa propre impossibilité, sa propre impuissance.

Tu m'écoutes ? Je ne t'ai pas tout raconté... On ne peut jamais tout raconter. Tu ne sais pas tout. Qu'est-ce que je voulais dire, déjà ? Je ne sais plus ! (p. 204).

Chez Arfia, on peut donc dégager une évolution, répétée deux fois, vers le récit de la mort de Slim, comme vers la mort du récit lorsqu'elle s'aperçoit que ce point fixe lui-même lui échappe. La parole, en ce retournement qu'opère nécessairement la lecture que suggère la composition alternée du roman, exhibe donc son envers, le lieu vidé qu'elle est devenue par la mouvance de la mémoire. Elle est véritablement, comme Arfia, laissée pour compte, désertée. Et cependant, il suffit au lecteur de continuer le jeu des retournements pour faire apparaître comme vidée par l'exil de la mémoire-Arfia, cette fois, non plus la parole d'Arfia, mais l'espace-discours singu­lièrement non-décrit de la ville du présent. Rappelons pourtant que ce jeu de dédoublement fonctionne aussi à un troisième niveau : celui du texte romanesque qu'il met lui-même en question de ce fait, et dans lequel on peut opposer deux « volets » successifs de lon­gueur égale (chap. 1 à 11, et chap. 12 à 21).

L'évolution de Rodwan est un peu plus complexe, tout comme le style des « chapitres » le concernant est plus recherché, plus raf­finé que le style direct et parfois cru d'Arfia. Son « théâtre inté­rieur » nous apparaît plus diversifié, dans la première « partie », que celui de sa protagoniste. Récit unique chez elle, récits pluriels chez lui. Tout comme Arfia, on l'a vu, Rodwan est un lieu, plus qu'un personnage ; contrairement à elle il est le lieu, non d'un cheminement unique, mais de récits multiples. Nouvelle opposition structurelle dont le jeu de retournements auquel on s'est essayé plus haut pourra aisément déduire par contamination une opposition entre discours univoque et écriture plurielle, a travers une réflexion sur les différentes manières de dire la guerre qu'on avait déjà vue à propos de Qui se souvient de la mer.

C'est bien d'une sorte d'éclatement que part l'itinéraire de ce personnage. Le récit en italique de la voix est d'abord, même si Rodwan en est la proie traquée et vite résignée, un récit étranger (et pourtant si proche !). Jamais nous ne saurons le rapport objectif des personnages dont l'histoire est racontée, avec celui qu'elle touche au plus profond d'une culpabilité si grande qu'elle lui enlève vite toute vélléité de résistance. Et cet « homme » obligé de quitter la ville couvert de honte ne sera pas nommé, pas plus que sa femme [39]. Parce que toute nomination est illusoire ? Parce que le discours, dont le rôle est de nommer hors du temps ce que la parole et la mémoire vivent, lâche la proie pour l'ombre ? Sont également étrangers les deux récits nommant Rodwan à la troisième personne celui, au présent, que nous avons prêté au « personnage » revivant son propre passé à distance, et celui, au passé de narration, que nous avons restitué à l'auteur décrivant le présent de Rodwan, et qui établit lui aussi la distance, cette fois convention romanesque. L'étrangeté n'est-elle pas d'abord celle d'un dire du sens comme du nom ?

On s'aperçoit cependant qu'après le jeu scénique, et si l'on exclut les trois dernières pages du livre, le récit à la troisième per­sonne du présent subsiste seul. Une sorte de concentration s'est opérée. Or, les trois chapitres concernés par ce récit décrivent des visages de jeunes filles, qui se cachent l'un l'autre [40]. Et le dernier visage est celui de la morte. Enfin, l'événement guerrier apparaît, puisque c'est Rodwan qui a lancé la grenade. Mais est-ce encore lui, s'est-il retrouvé dans la lumière de ces yeux qui lui disent : « vis pour m'aimer, sinon je ne pourrai pas mourir » ? Que reste-t-il de lui dans cette royauté grotesque qui sera la sienne, si ce n'est cette « voix » soudain revenue qui l'attend pourtant au-delà « de cette porte où il faut se quitter soi-même pour se rendre à l'appel » (p.202) ?

Dans un dépouillement progressif de son théâtre intérieur, c'est donc la mort que Rodwan aussi a rencontrée. Mais ne l'avait-il pas déjà vue ? Si nous revenons en arrière, juste avant l'irruption de Babanag et le jeu scénique, nous assistons déjà à une autre mort : celle du père, puis à la rencontre onirique de Rodwan avec la mort elle-même, pendant : que la voix de son père emplit l'air et répète « – Le roi de la mort, Azraïn ! » (p.104). A la fin du même cha­pitre, ce n'est pas encore du portail, mais déjà du « passage » qu'il s'agit. Passage vers quoi ? « Mon père est mort à l'âge que j'ai aujourd'hui ». Et l'on verra alors une sorte d'inversion des rôles tout comme Arfia, Rodwan est en vérité déjà mort :

Mon père est mort à l'âge que j'ai aujourd'hui »... Et encore... « Il savait »... Puis encore... « Il m'a parlé dans le rêve »... Et ensuite ? « Il était jeune »... Et ensuite ? « Moi, je suis le vieil homme »... Et puis ? « Le vieil homme »... Et encore ? « L'autre »... (p.106).

Le double mouvement de Rodwan, avant et après le jeu scé­nique du milieu du livre, si sa forme est toute différente, débouche cependant les deux fois, comme celui d'Arfia, sur la mort. Le der­nier masque est levé ; il ne reste plus que le vide, celui qui s'ouvre derrière le portail.

* *
*

On peut alors s'interroger sur la mémoire. Mémoire mouvante dont on a vu que sa désertion du lieu ôtait à celui-ci, ou plutôt au discours qui le dit, toute épaisseur, toute légitimité. La mémoire mouvante fréquente davantage le vide que dessinent les paroles d'Arfia et Rodwan. C'est bien d'elle, tardant toujours à se donner, à la différence du sens univoque du discours, qu'il s'agit dans le creux des récits alternés-retournés des deux personnages. Cepen­dant, lorsque cette mémoire a quitté l'un après l'autre tous les mas­ques de sa mouvance comme de son sens pluriel, son visage ultime est celui d'un homme chez Arfia, d'une femme chez Rodwan, mais toujours de la mort. Mort du, ou de la partenaire, ou encore du père, certes, mais mort, surtout, du locuteur qui se confond avec elle, et dont tout le dire, en fin de compte, s'assimilera implicite­ment au jeu scénique de l'érudit Wassem qui ouvre au petit matin la porte sur le vide.

Et pourtant là encore, l'ambiguïté va multiplier le sens, car rien dans le texte n'indique formellement cette assimilation. Aussi le vide autour duquel la parole des deux protagonistes, qui croyait délivrer la mémoire contre cette ville-discours du présent qui en était privée construit son simulacre, est-il certes cette perte de l'être dans laquelle on a vu l'essence même de l'énonciation créatrice. Mais le retournement en abyme qu'a effectué notre lecture de La Danse du roi atteint aussi, par contamination, une parole bien plus désertée puisque d'emblée, elle est privée de la mémoire : celle du discours de la Cité, et celle, aussi, du lieu. La parodie ultime n'est-elle pas celle du Lieu ?

 

ESPACES SIGNIFIES ET ESPACE DE L'ÉCRITURE : QUELLE PARODIE, DE QUEL VIDE ?

La mémoire est donc inséparable du lieu auquel elle donne ou enlève le sens, mais au-delà de lui, elle renvoie également aux espaces signifiés, entre autres par les deux personnages-locuteurs dont on a vu quel rapport ambigu ils entretiennent avec (ou plutôt entretient avec eux) l'énonciateur du roman lui-même, dont l'écri­ture devra être également considérée ici comme un espace de parole à déchiffrer et nommer comme tel par notre lecture.

1) Arfia et Rodwan

Lieux de récits divers, coquilles creuses et non personnages réels, au sens plein du terme, qui sont, en fait, Arfia et Rodwan ?

Arfia est-elle, comme le voudrait la présentation sur la couver­ture du livre, « une femme (qui) n'arrive pas à oublier l'existence qu'elle a connue dans les djebels » ? Notons tout d'abord que son nom est pour le moins inconnu. De plus sa liberté d'allure et de mouvement, qui n'ont pourtant rien de choquant chez elle, ne sont pas celles d'une femme de trente ans en Algérie. Or, c'est bien l'âge approximatif que lui donne Rodwan (p.16). Si au maquis elle a un rapport sexuel avec Slim, sa présence en tant que femme est res­treinte dans l'intrigue actuelle du roman (mais n'avons-nous pas vu qu'elle n'était que coquille vide ?) : tout juste Babanag agite-t-il sur elle son membre viril (p.163), mais ce geste symbolique le concerne plus lui-même (en ce qu'il souligne sa bâtardise impuissante), que sa partenaire, qui n'en est d'ailleurs nullement ébranlée.

Par contre, Rodwan devant elle ressent « un étonnement admiratif, doublé d'une sensation libératrice » (p.16), et plus loin il constate : « il y a toujours un tas de gens autour de toi » (p.22).

Arfia est multiple. Elle est le théâtre où vivent Slim, Bassel et Nemiche, elle est Slim, Bassel et Nemiche, incarnation du maquis, de la Révolution populaire. Aussi son récit est-il peuplé ; aussi son verbe est-il animé, direct et cru ; aussi son arrestation au chapitre 19 est-elle en partie symbolique : avec elle, c'est la Révolution et le peuple lui-même que la Cité nouvelle bannit et condamne à la maison de fous. La mémoire devient folie : signes dénués de sens.

Arfia-Révolution, Arfia est aussi la terre-mère, historicité déjà soulignée de l'espace maternel, peut-être parce que la mémoire-folie y est, comme dans la danse de tante Aloula ou la flamme d'Ali-Said chez Farès, un signifiant privilégié dont l'épaisseur est opposée à la transparence du sens clair du discours idéologique auquel échappe la violence du réel. Arfia, comme la terre-mère est la force vive de cette Révolution. Dans Qui se souvient de la mer, l'emprise colo­niale était symbolisée par la ville nouvelle, aux immeubles étince­lants, que la terre et la mer de concert détruisaient à la fin du livre. Révolution, Arfia est terre et mère à la fois : « Leur propre mère ! C'est ce que nous ne cessons jamais d'être ! Si nous n'écoutions que notre sentiment, nous les renfouirions dans le ventre qui les a por­tés» (pp.99-100). Or, ce ventre, s'il est celui d'Arfia-mère, tant de Slim que de Babanag, est aussi celui de la terre, qui «voulait reprendre son bien» lorsque les hommes tombaient. Et c'est bien à une opposition d'éléments que nous assistons lorsqu'Arfia, mère et permanence, pour s'opposer au départ de ses hommes qui « ont tout le temps du vent dans les voiles », voudrait « leur mettre de l'argile sur les pieds » (p.100).

Mais la terre-révolution, c'est également la liberté. La liberté grâce à un plein qu'Arfia, exilée dans la ville, épave « dans une rue qui a appartenu aux Français » (p.158), ne retrouve plus : « Parce que la liberté, c'était alors notre fête. Et voici que se lèvent les temps vides, et qu'en dedans on s'écoute parler tout seul » (p.100). Slim, Bassel et Nemiche sont morts, et Arfia-Révolution n'est que l'ombre d'elle-même. Elle est le lieu d'un vide.

* *
*

A Arfia la terrienne s'oppose Rodwan le citadin. Si son lieu de méditation est un « tertre brosselé de roches » (p.7) en dehors de la ville, il est à l'endroit même où s'en confondent tous les bruits, d'où il l'embrasse pétrifiée, d'où sa chute, le saut fatal qui le tente, le ramènerait en elle. Car la ville est à la fois mère et mort pour lui. Le cercle de lumière dans lequel il se trouve est rencontre avec son père mort. Il n'a aucun rapport avec la terre telle qu'elle est vécue en Arfia. Il ne quitte sa ville-mère que pour mieux la retrouver, même si la ville est avant tout absence pétrifiée dans ce livre.

... une rumeur où se confondaient tous les bruits s'était arrêtée derrière lui. N'en fusaient plus que des pulsations et comme un lointain débit de pensées, d'élans, de désirs, de plaintes qui fendaient, brusques et sans mesure, la densité du ciel pour retomber au bout de leur trajectoire con­sumée dans ce foyer : la ville. Voilà une bonne demi-heure qu'il était sorti de sa blancheur ardente. Elle s'entassait au bord de l'horizon. Mais son grondement ne cessait de le poursuivre. Il l'écoutait de sa place. Une sensation d'existence pétrifiée, refroidie l'atteignit alors. (pp.7-8).

Citadin, Rodwan est silencieux, solitaire et oppressé, alors qu'Arfia est présence multiple et sonore d'un peuple oblitéré, et liberté de ce fait. De la ville aussi, Rodwan tient cette incertitude quant à sa propre réalité. Si Arfia a perdu en le disant le plein dont elle procède, la réalité, même passée, de ce plein (ses compagnons de maquis, vivants, plus réels qu'elle-même dans l'espace de son récit), Rodwan n'est qu'une superposition de masques, derrière lesquels sa propre réalité lui échappe toujours, tout comme le plein du « réel », ou encore la réalité de la mémoire, échappent toujours à leur tenta­tive de saisie par l'écriture. A la différence d'Arfia, Rodwan n'a jamais connu le plein. Toute son existence est mémoire hallucinée d'un sens qui ne peut être dit que dans le saut qui guette, depuis le « tertre bosselé », ou au-delà du portail.

La parodie de Rodwan est entreprise désirante construite sur un vide infini : l'entreprise même de l'écriture, à laquelle le visage ultime et désiré échappera toujours, et qui vit de l'impossibilité même de sa saisie. Car il ne lui servirait à rien de plonger au fond du puits, « de s'y abîmer » comme il le voudrait au début du livre : il en percerait encore le fond, sans arriver pour autant à « dénicher l'ouverture » (pp.8-9). « Sans qu'il fût seulement possible de l'assortir à un visage » est l'expression-leitmotiv [41] qui revient dès que l'auteur introduit la « voix » qui harcèle Rodwan, ou dès que la voix elle-même, sarcastique, parle : ce sarcasme n'est-il pas celui face auquel s'échine sans fin le créateur, jusque dans sa mort infi­niment prolongée en l'acte même d'écrire ?

Rodwan est lui aussi un ancien « terroriste », que nous voyons (pp.184 et 185) semer la mort dans la ville, puis recevoir dans ses bras la jeune fille que sa grenade a tuée. C'est là, pour lui, un sou­venir tellement hallucinant qu'il lui a fallu traverser un à un tous les visages pour arriver à la fin seulement à celui de la morte. Pourtant, ce qu'il cherche est au-delà de ce dernier visage. C'est « à capter le visage d'ombre d'où s'écoulait le discours, (...) à identifier la parole ressassant ici et ailleurs l'épouvantable amour qui ne peut aimer, et son mutisme » (p.51). Au-delà de la mort même, Rodwan veut :

... plonger dans les sources de ténèbres et surprendre cette parole à son véritable point d'émission, non sur un visage, mais à son origine iné­claircie, plus oubliée que l'oubli, et dont rôdaient et criaient en lui une nostalgie, un amour et une haine à côté desquels la mort qui unit elle aussi le commencement et la fin est plus douce, plus charitable. Il des­cendait. Sur le grand métier de la nuit, la terre ourdissait, blancs et sourds, les voiles de brume qu'elle balançait autour du cercle de lumière sans qu'on pût deviner si elle voulait en disperser ou défendre le mystère. (p.52).

Ce mystère d'au-delà de la mort, cette interrogation sur la réa­lité même et la perte qui répond sans fin ironiquement à la tentation mortelle de la saisir, ne touchent-elles pas au plus profond l'acte de créer ?

2) La Danse du Roi

Or, Rodwan est le premier et le dernier « personnage » à apparaître dans le livre, dont il prend pour ainsi dire possession. C'est également par ses yeux à lui (même si c'est l'auteur, théori­quement neutre, qui parle), que nous voyons, spectateurs, le jeu scénique de Wassem et de ses comparses, parmi lesquels Arfia est actrice, et donc embrassée par notre regard, comme par celui de Rodwan. Arfia devient de ce fait l'un des pôles du théâtre intérieur de Rodwan ici représenté.

Il n'est pas interdit de penser qu'Arfia et Rodwan représente­raient en quelque sorte les deux versants complémentaires de l'auteur lui-même : Arfia illustrerait son militantisme révolution­naire, en union avec la source vive, populaire et terrienne de son pays, que nous retrouvons dans le réalisme « engagé » de ses pre­mières oeuvres ; Rodwan serait sa personnalité plus secrète, avec ses attaches citadines, sa hantise de la mort du père et de la maison-­labyrinthe, la solitude du poète. Ce n'est sans doute pas un hasard si Rodwan et Arfia ont le même âge (p.16 : « Le même âge que moi, pense Rodwan ; la trentaine »), et si le livre est fait en grande partie de l'alternance de leurs deux discours, qui finissent par se rejoindre, d'abord dans le récit de la danse du roi par l'auteur, puis dans le très court dernier chapitre débouchant sur la royauté de Rodwan.

Cette royauté ultime de Rodwan, alors que le récit d'Arfia vient de désigner sa propre impossibilité, sa propre vacuité, s'ajoute à ce que nous observions plus haut : le versant de l'auteur représenté par Rodwan, c'est-à-dire la création solitaire, chez l'écrivain à qui la fin de la guerre a redonné sa liberté, est celui sur lequel l'attention se concentre. Mais projeté ainsi dans sa royauté, alors qu'en lui-même il a levé un a un tous les masques, le créateur découvre soudain le vide.

En effet, quelle est la signification de cette danse du roi qui donne son titre au livre, et à laquelle renvoie l'extase finale de Rodwan ? Dans une suite de saynètes grotesques, l'érudit Wassem, arrivé trop tard au banquet du riche Chadly, s'est fait progressive­ment dépouiller de ses beaux habits, devant le portail obstinément fermé de la propriété. Et voici qu'il se lève, s'appuie au portail, qui s'ouvre sur le vide :

Oh ! Le portail baille grand ! Visez-moi ça ! Mais... il n'y a rien der­rière ! Des orties ! De la ferraille ! Des trucs de récupération ! Des tas d'ordures ! (p.149).

Le portail s'ouvrant soudain tout grand sur le vide, c'est d'abord un symbole politique : la fausse porte du Muezzin de Bourboune, publié la même année que La Danse du roi :

Je ne suis pas libéré. Qui a menti ? (...) Si je continue à raisonner, alors de deux choses l'une : ou bien je m'égare car nous sommes réellement arrivés – il reste à féliciter les survivants – ou bien c'est une fausse porte qui nous est ouverte sur le vide par ceux qui étaient pressés de s'asseoir. Alors il faut continuer, contre eux [42].

La Révolution fut-elle inutile ? La condamnation implicite va peut-être même plus loin que celle de Bourboune, pour qui la Révo­lution a été seulement confisquée, et pour qui il faut la poursuivre : l'action elle-même semble ici remise en cause, du moins pour l'artiste. Dib ne dit pas : « Alors il faut continuer, contre eux ». La parodie grotesque par la danse du roi, à laquelle s'adonnent les anciens maquisards Rodwan et Arfia, est dans une certaine mesure auto-négation.

Mais elle est aussi interrogation sur la création, plus ancienne que l'action révolutionnaire. L'érudit Wassem, c'est de toute évi­dence l'intellectuel, dont la « prétention surannée » va de pair avec celle du portail, derrière image du livre :

Le portail croulant de vieillesse, mangé de vers et de moisissures, dans sa prétention surannée tirée d'un lointain passé de dignité et attestée par les grandes ferrures qui le bardaient, se dressa devant son esprit. (p.204).

Cet intellectuel n'a toujours été que l'ombre du riche Chadly, l'agrément de sa table : « Lumières du savant et fortune du riche égalent : harmonie de la société ! » (p.115), et surtout le parasite, qui s'empare des os du festin d'autrui et (la création n'est-elle pas acte parodique par excellence ?), « les place sur sa poubelle, pour faire croire que c'est lui qui avait acheté les gigots ! » (p.120). Mais qu'a-t-il gagné, ce faisant ? « Il a terni son propre éclat pour pou­voir se plonger dans l'obscurité des autres » (p.122).

Au-delà de l'image classique du poète amuseur des riches, il s'agit ici, me semble-t-il, du rapport entre le poète et l'homme d'action en général. L'écrivain a subordonné sa libre création à l'action révolutionnaire. Mais les révolutionnaires n'avaient que faire de lui.

Lorsque le portail s'ouvre, cessant d'être un bouffon voué à l'amusement du roi, Wassem est roi lui-même, et c'est lui qui reçoit. Mais il n'est accoutré que des oripeaux grotesques rejetés par l'homme d'action, et sa couronne n'est qu'une boîte de conserve vide. Sa royauté, c'est aussi sa mort : dans le geste même dont elle se sacre, la création trouve sa propre impossibilité ; coquille vide lui aussi, Wassem meurt sur un tas d'immondices. Or, cette éphémère danse du roi n'était que la parodie de Rodwan lui-même, « sur ce seuil battu des tempêtes » (p.202) que lui indiquent les dernières paroles de la voix,, et c'est lui qui s'effondre, dans l'instant précis où le texte du roman enfin rédigé va être livré à notre lecture, c'est-à­-dire à la mort de son énonciateur. Ou plutôt, car la mort étant un plein est peut-être encore trop douce, trop réelle, au non-être du créateur à qui son oeuvre, comme son lieu, n'appartiennent plus, attendent désormais livrés à notre lecture de recevoir de celle-ci un sens qu'en aucun cas eux-mêmes ne sauraient lui donner. L’œuvre est-elle ainsi, comme le lieu, cette parodie du vide, cette forme majestueusement bardée comme le portail de ferrures anciennes, mais qu'il nous appartient à nous lecteurs, comme aux habitants du lieu, de remplir d'un sens ?

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Vide du lieu et vide dont procède le désir-saut de la mort qu'est l'écriture, se rejoignent donc. L'écriture est désir d'un lieu vide dont la mémoire ne peut que davantage souligner la perte, parce que cette perte est nécessaire à la productivité désirante de l'écriture. Mémoire elle-même mouvante, comme l'ange de la mort ou l'astronef de lumière d'où parvient la voix du père, pour rester sans fin objet déceptif du désir mortel de l'écriture. Perte de l'objet (le lieu) comme du sujet désirant : l'énonciateur disparaît au moment où son texte enfin réalisé est livré à notre lecture. C'est-à-dire au moment où le texte devient à son tour un lieu pour le (ou les) sens, non par l'affirmation univoque d'une lecture du contenu, plein illusoire, mais par l'écoute qui fera résonner en nous ce vide signi­fiant, ce carrefour d'échos multiples.

Cette négativité résonnante du texte-vide multiple fera appa­raître par simple juxtaposition la mystification d'un discours qui prétend s'arroger le droit de nommer le lieu, d'en dire le sens qu'il n'appartient qu'à sa lecture par ses habitants de lui conférer, de même qu'il n'appartient qu'à notre écoute singulière de faire résonner le texte en nous.

Cependant, si notre lecture peut opérer cette juxtaposition, le discours du pouvoir est pratiquement absent de l'énoncé de La Danse du roi. Le vide que creuse en elle-même l'écriture-parodie de La Danse du roi ne met pas nécessairement en question tel discours de pouvoir. Seul le jeu intertextuel de notre lecture pourra opérer la juxtaposition signifiante, mais le texte peut aussi se suffire à lui­-même, et son vide ne montrer que la tragique entreprise de l'énon­ciation, au carrefour du créer, de la mémoire et du lieu.

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Point d'hésitation, par contre, pour L'exil et le désarroi : le discours du pouvoir nommant-usurpant le lieu est bel et bien ici représenté, même si le roman développe sur­tout face à lui des paroles contraires. Mais ces paroles ne se conçoivent en partie que dans leur relation d'opposition et de meurtre à ce discours de pouvoir. Car le discours de pouvoir est bien là le meurtre initial, le meurtre du lieu où vivre, le meurtre du lieu où dire. Certes, tous les romans de Farès tireront l'essentiel de leur force incantatoire de cette blessure initiale, de cette destruction du lieu par la violence : violence de la guerre, violence des discours u­ surpateurs. Mais L'exil et le désarroi est le seul à opposer essentiellement à cette violence l'autoconsumation de sa propre parole, laquelle exhibera de ce fait un vide mortel, ravageur de l'affirmation d'un plein usurpé par le discours de pouvoir, là où de la blessure ouverte dans le texte de ses romans précédents jaillissait toujours le chant, même s'agissait déjà d'un chant condamné.

C'est à cause de ce vide ravageur de L’exil et le désarroi que j’ai donc préféré décrire ce roman en même temps que La danse du roi, même s’il lui est chronologiquement bien postérieur (1976), et s’il est également postérieur aux romans de Farès qui seront décrits au chapitre suivant. Puis­sent leurs rappels dans ce dernier roman, qui fonctionneront ainsi comme annonces dans la présente lecture, en dessiner le vide qui provoquera le désir de lecture ?

En un sens, la consumation de son propre texte par L'exil et le désarroi est bien appel désespéré de la pléni­tude perdue, même dans le meurtre, du chant jaillissant de la blessure dans Le champ des Oliviers (1972) et Mémoire de l'absent (1974). L'exil et le désarroi est par rapport aux deux autres romans l'après dans tous les sens du terme chronologiquement, certes, mais surtout par sa significa­tion : le désir mortel qui le sous-tend manifeste la perte irrémédiable de la plénitude que livrait dans le meurtre même le chant des deux romans précédents. Aussi La mort de Salah Baye (1980) ne sera-t-il plus qu'un brûlot dans lequel il n'est surtout pas question d'un chant que le lieu usurpé rend de toute manière impossible. C'est cet "après" encore possible dans l'organisation de l’œuvre antérieure par L'exil et le désarroi qui en dessine le vide signifiant celui du chant perdu. Il n'y a plus de vide signifiant dans La mort de Salah Baye : ce texte au contraire ramasse le sens, et l'assène avec la vigueur sèche d'un coup de poing qui se sait, de toute manière, vain. Et l'on n'y retrou­ve, bien sûr, aucun des personnages qui faisaient la conti­nuité entre les autres romans.

 

 

 


B) L'EXIL ET LE DESARROI, ou la parole-consumation [43]

Troisième livre de "la Découverte du Nouveau Monde", après Le Champ des Oliviers et Mémoire de l'Absent, L'Exil et le désarroi porte dans le corps même du, livre la blessure, point de départ de la plupart des romans de Farès : l'éditeur a changé, rompant ainsi la continuité du texte, du moins dans sa présentation matérielle. Le sur-titre même de "Découverte du Nouveau Monde" a disparu (cependant il était lui-même déjà blessure éditoriale, puisqu'initialement le titre de l'ensemble des trois romans devait être "En marge des pays en guerre"), mais il con­vient, selon l'auteur, de "restituer la parenté de ce livre aux deux autres précédemment parus", de reconstituer dans la lecture l'ensemble rompu des trois romans. J'ajouterai l'ensemble de l’œuvre romanesque jusqu'à L'Exil et le désarroi, puisque ces cinq romans de Farès forment une suite indissociable, une unité profonde sous d'apparentes disparités.

LE LIEU VIDE, ET LE NOYAU ECLATE

1) L'"après" d'un lieu vide.

L'Exil et le désarroi est en effet l'aboutissement, le point de convergence de l'ensemble des romans précédemment parus de Nabile Farès : n'y retrouvons-nous pas quatre personnages essentiels de Yahia, pas de chance, Mokrane, Rouichède, tante Aloula et surtout Ali-Saïd, dont le carnet, ici centre du livre, était également présent dans Un Passager de l'Occident, Ali-Saïd également centre non nommé, centre-noyau vide de ce fait, du Champ des Oliviers où il est le "frère" blessé aux jambes puis à la tête, autour du corps mort de qui vont se disposer les Moudjahidines, aux quatre arêtes du champ de Si Mokhtar, blessure de cet autre roman ?

Issu de Yahia, pas de chance, on il était, auprès du narrateur, le représentant d'une "Organisation" (le F.L.N.) qui ne connaissait pas le chant du rossignol, et le contraire de la joie païenne et musicale incarnée par tante Aloula et Ali-Saïd, son fils mort et flamme, Mokrane avait, depuis, fait une timide apparition à la fin du Champ des Oliviers, dans ces trois pages (pp. 221, 222, 223) dont L'Exil et le désarroi peut être considéré en partie comme l'ampli­fication, tout comme Mémoire de l'Absent serait l'amplifi­cation des chapitres VIII et IX du même Champ des Oli­viers. Apparition où se devinait déjà cette fissure intérieure que décrit L'Exil et le désarroi :

"J'ai tout aussi bien revu Mokrane. Mokrane qui. D'étudiant fier qu'il était. Est devenu timide, Oui, Timide de sa vie et de celle des autres. Mokrane dont pas un jour je n'ai envié la fierté. Ou. L'instruction.

La rentrée à Akbou fut si dure... si dure..." (Le Champ des Oliviers, p. 222).

L'Exil et le désarroi est, entre autres dimensions narratives, le récit de cette "rentrée à Akbou" de Mokrane, et de sa "dureté", surtout dans la première partie du roman, qui porte le nom de ce personnage.

On remarquera que les titres de parties de L'Exil et le désarroi ne sont plus, comme dans les autres livres, des indications de voyages, de mouvances : cette première partie, ainsi, aurait pu s'appeler "Paris-Akbou", comme dans Yahia, pas de chance, puisque c'est bien du retour de Mokrane à Akbou qu'il s'agit. Mais, si le "Paris-Akbou" de Yahia était arrachement, au départ, celui de Mokrane est brisure, à l'arrivée. La différence est fondamentale : la blessure de Yahia, celle d'Abdenouar, sont perte d'une antériorité, séparation d'avec un passé. Perte irrémédiable, certes, mais à la fin de Mémoire de l'Absent, "l'esclave est au-delà du fleuve": Le passage, non accepté au départ, est finalement entrée dans le Nouveau Monde, naissance à une autre vie. Ici, la blessure est à l'arrivée, non pas avant, mais après le mouvement. "J'ai couru dans les collines", dit Mokrane, "pour atteindre le langage de la terre", mais à l'arrivée, "j'ai poussé la porte du lieu, et j'ai vu l'agneau mort (...) J'ai poussé la porte du lieu, et quelque chose s'est brisé en moi" (pp. 36-37).

Les autres romans étaient ceux de l'arrachement dans des départs. L'Exil et le désarroi est celui d'un retour brisé. Les deux passages où nous voyons Mokrane seul dans sa chambre parisienne (chap. II, p. 25, et chap. XI, p. 115) sont le contraire de ceux où Yahia était dans la même situa­tion : ils prennent place après le voyage, non avant ; après "l'impossible dénouement" et non avant. De plus, Mok­rane ne trouve, après la maladie consécutive à son retour brisé, que "l'intense, insupportable solitude" (p. 115), alors que Yahia quittait la chaude présence de Claudine et de Jean-Paul.

Le mouvement de L'Exil et le désarroi est le mouve­ment inverse de celui des autres romans de Farès, dont il est en quelque sorte la clôture, "l'impossible dénouement". D'ailleurs, après les trois parties proprement dites du roman (première partie : "Mokrane", deuxième partie "Le Village", troisième partie : "Les changements"), les deux pages supplémentaires intitulées "Les Exils", si elles sont le chapitre XI du roman, sont aussi en quelque sorte en dehors du roman une sorte de conclusion à l'ensemble de la "Découverte du Nouveau Monde", et même à l’œuvre romanesque toute entière. Les "profondeurs de l'Exil" y sont les "limites du Champ", de ce même champ des Oli­viers qui était à la fois le lieu initial et la blessure. Mokrane et Rouichède y sont les deux personnages restants de l'ensemble des personnages de l’œuvre, et tous les deux sont seuls, et loin du village. Le Pays y est ce lieu tragique, "sur la face cachée de la lune" d'où le cri de la biche à la patte brisée envahit l'espace : C'est bien encore le Champ et sa blessure d'où est jaillie l'écriture de toute l’œuvre. Quant au Dieu d'Ecume, il nous renvoie, après sa dernière dispari­tion, au Fleuve d'Abdenouar et d'Ali-Saïd, qui est cri lui aussi, mais dont le sens a disparu. Privé de sens, le mou­vement du texte de L'Exil et le désarroi s'annule lui-même dans sa propre "fissure intérieure" (p. 37).

L'écriture de L'Exil et le désarroi n'est donc plus celle d'une mouvance-désir, même si elle s'inscrit malgré tout - et définitivement, semble-t-il - dans la migration de l'exil, le mot de "migration" étant repris ici à la formule du Vieux Maître, l’"Inscription" du Champ des Oliviers que l'on retrouve à présent dans la chambre de Mokrane (p. 27). Elle est celle d'une fissure du lieu, de l'intérieur et non plus sous l'effet d'un meurtre. Fissure qui renvoie Mokrane à l'Exil et au Désarroi, dans la suppression de cette tension vers le lieu, vers le Champ, qui était implicite dans les titres comme dans le texte des autres romans. Cette tension-désir était le sens. "Les Exils" sont désormais le nouveau lieu, le Champ lui-même, mais c'est un lieu vide : Mokrane-Abdenouar est resté dans le fleuve, dernier mot du roman, et de la "Découverte du Nouveau Monde" également.

Le village, plein perdu, intérieur fissuré, n'est donc plus une antériorité disparue et désirée: Il est un vide, un non-être, qui installe Mokrane dans l'Exil et le Désarroi, dans l'éclatement. La migration où l'écriture est inscrite n'est plus mouvance, tension-désir d'un lieu perdu : elle est un non-lieu radical.

D'ailleurs, qui Mokrane trouve-t-il au village ? Rachida qui, lui parlant d'Ali-Saïd ou du hérisson, lui parle en fait de son veuvage, lui-même exil de toutes les femmes du Pays, lesquelles trouveront voix avec elle au chapitre VII (Début de la troisième partie, "Les changements" : ces changements sont d'abord "des sentences qui' devaient contenir les femmes dans leurs apparentes soumissions" (p. 95). Faut-il voir là une allusion à la réforme particulière­ment dure et opposée à toute libéralisation, du code de la famille en Algérie ?). En même que Rachida, Mokrane découvre la tante, folle, comme l'était Jidda dans Mémoire de l'Absent, après toutes les disparitions qu'elle a subies, "Visages d'Eux qui conduisent (sa) souffrance". Le veu­vage de Rachida et des femmes comme la folie de la tante sont l'inscription d'un manque, d'une amputation des habitantes du lieu.

Alors que Jidda était, par ses dessins et ses paroles, un plein appelé par Abdenouar, pour qui elle était l'antériorité disparue, la tante appelle un plein perdu. Elle est vie sans vie, elle est "durée de vie prolongée au-delà de mon corps", c'est-à-dire que, de même que le veuvage de Rachida est absence d'Ali-Saïd, absence d'amour et de tendresse, de même la folie de la tante est une forme vide : "(ses) mains tremblent d'absence". Elle est entourée, elle qui a perdu tous ses fils, de leurs "Regards dispersés, sans liens et sans paroles". Sa durée n'est qu'une fausse durée, puisqu'elle est "inscrite dans leurs Corps, leurs Mouvements", qu'elle est "Attente de ma vie dans leurs Vies" (p. 31). La folie de la tante, comme le désarroi ou désormais habite Mokrane, est centre perdu, plein perdu, fissure intérieure ouvrant sur la béance du lieu.

"Cousine, / mène-moi au jardin / car je meurs" ("Primita, llèvame et al huerto / que estoy / cayéndome / muerto") dit la chanson flamenca qui sert d'exergue à la deuxième partie du roman. "Je te raconterai mon histoire", "ne tremble plus", dit inlassablement Rachida à Mokrane, au jardin justement (entre autres pp. 44-45, et 70). Mais le tremblement de Mokrane n'est plus celui de Yahia devant l'ouverture violente du monde, que calmait de la même manière la parole-chant d'oncle Saddek (Yahia, pas de chance, p. 37). L'histoire que lui racontera Rachida, est-ce celle de l'Arbre ? Est-ce celle d'Ali-Saïd ? Ali-Saïd est mort, et ses cendres comme son carnet sont justement enfouis sous cet arbre-flamme, l'amandier. A moins que cette histoire soit celle de Mokrane lui-même : celle de sa propre mort, par perte du sens, par extinction du lieu ? La parole de Rachida dont se compose en grande partie le texte de L'Exil et le désarroi, a pour fonction de permettre à Mokrane (mais pas seulement à Mokrane...) de survivre à la perte du sens, car "l'être n'est pas donné à mi-course", disait l'Amin, et "Mokrane a peur" (p. 26), comme nous tous.

2) La parole de la terre et le discours idéologique

Mais L'Exil et le désarroi n'est pas que la parole de Rachida, celle qui adoucit le passage, celle qui fait accepter la mort, la perte du sens noyé au fond du fleuve. Le texte veut être malgré tout création du sens. La fissure de l'être suscite une autre parole. Parole de violence, celle-ci, et parole d'efficacité. Parole de la terre, qui est parole de dénonciation. On assiste au processus de naissance d'une parole violente à la fin du troisième chapitre :

"L'intérieur venait de se fissurer.
C'est alors que je me mis à frapper.
Oui : à frapper.
Le long cou de la terre (...)
Pour que la terre parle (…)

J'ai frappé
 : et le long cou de la terre s'est tendu violemment : comme un arc

: II n'est pas de plus grand malheur que celui qui est contenu dans les lèvres.

l'homme qui ne peut parler
 : ne peut être. (...)

J'ai alors jeté le voile de prudence.
J'ai dit
Oui : je parlerai"

(p. 38)

et cette parole éclate aussitôt au début du chapitre suivant, précédée comme plus haut par ces deux points de ponctua­tion qui en accentuent la tension dénonciatrice :

les arrestations furent nombreuses. Tout comme avant 1962, les gens disparaissaient... (etc)"                      (p. 39)

L'Exil et le désarroi est d'abord un livre de dénonciation.

Cette dénonciation, on pouvait la trouver déjà dans Un Passager de l'Occident. Mais elle y était explosion vitale, furieuse joie de vivre balayant tout sur son passage, et par­ticulièrement "l'échine patriarcale de l'Algérie". Elle était devenue chant tragique dans la blessure de Malika qui ouvrait en deux Mémoire de l'Absent. Dans L'Exil et le désarroi, elle n'hésite pas à dire, tout simplement, les faits, à couper le chant par leur simple chronique. Avant même de nommer Mokrane, qui n'apparaît qu'au chapitre II (à moins qu'il ne soit désigné par le "il" de la première ligne du roman, qui peut aussi bien désigner l'auteur, ou tout autre militant anonyme), le livre commence par le récit de l'Indépendance et de la naissance (autre passage) du mou­vement des travailleurs agricoles, puis de la confiscation de ces espoirs. Valeur onirique, certes, l'écriture se veut ici valeur de réalité, et l'exergue de l'ensemble du roman en donne d'emblée le dessein, tout en inscrivant la parole romanesque dans un discours idéologique qui n'est utilisé que dans cet exergue :

"Les destructions causées par les bourgeoisismes révolutionnaires et nationalistes de l'époque actuelle n'épargnent aucun des champs développés et inscrits par le travail humain. Valeur d'échange et, comme le reste, valeur de réalité, le travail d'écriture n'échappe pas aux conditions politique de cette inhumanité" (p. 7)

Cependant, le livre échappe à cette forme de discours, même s'il en illustre la pensée. Il recherche l'efficacité, et son auteur, comme Mokrane, sait qu'un discours idéolo­gique peut toujours être utilisé contre ses fins premières, alors que le chant, au contraire, ne peut être détourné ni dévoyé, qu'il fait fi de toute mystification, qu'il oblige à une acceptation ou à un refus global, qu'il reste toujours un plein, même lorsqu'il est écorché.

*  *
*

Or, justement, le discours idéologique révolutionnaire algérien est lui-même devenu un lieu vide, une parole usurpée, vidée de son épaisseur comme la tante, au village, est vidée de sa vie. L'épaisseur du discours révolutionnaire algérien, c'était le pays, c'étaient les Travailleurs. Et le dis­cours révolutionnaire à présent est tenu, non plus par eux, mais par les grands propriétaires de "Champs interdits à l'autogestion",

"Ceux-là mêmes qui,
par imposture
et, détournement - ont charge de répartir la bonne parole de justice,
et de révolution : la bonne parole" (p. 14).

Pendant ce temps, ceux qui, comme Mokrane, vivaient ce discours dans leur militantisme repartent peu après leur retour au pays, redeviennent "Errants",

"Car nous voilà assignés aux résidences précaires des
polices et des désarrois,
cloîtrés dans les cellules de
Nos demi-vérités
de Nos
Falsifications
et Violences
Prêts à être traités de toutes sortes de malheureux -
Exilés - Emigrés - Fuyards - Petits Bourgeois - Fonctionnaires - Bureaucrates­
Issus de nous       et
contre Nous
: Nos pouvoirs nous annulent comme de vulgaires mots écrits sur un sable continuellement traversé de marées" (p. 16).

Ainsi, le langage révolutionnaire est vidé de son con­tenu, c'est-à-dire des hommes qui l'ont créé et fait vivre, c'est-à-dire de sa mémoire. La perte du sens qui provoquait le tremblement de Mokrane devant le lieu vide se retrouve devant le langage, dont les mots "ont des valences souvent inverses de ce qu'ils désignent ou proclament" (p. 15). Retournement d'une forme contre sa réalité, qu'elle exclut, puisque les mots sont retournés contre ceux-là mêmes qui les ont créés. Retournement qui est aussi celui du lieu. La parole étatique fonctionne, close sur elle-même, autour d'un vide de réalité nécessaire à son fonctionnement. "C'est comme si la vérité de la Révolution s'était retirée" (p. 18), mais cette vérité, c'est justement la réalité, celle du pays qui, à côté ou en marge de ce discours, "attend" (p. 18). Ainsi, le discours étatique, qui "mange dans la main de l'autre", selon la chanson flamenca qui sert d'exergue à la première partie, devient une transparence sans vie, un discours parodique d'une action depuis longtemps tournée, un décor dont ces vastes hôtels sans communication avec le pays qu'ils cherchent en vain à cacher et où règnent "les traînes lascives de l'ennui, annihilant tout air et respiration, creu­sant votre envie de vivre de meurtres, et dérisions" (p. 17), apparaissent comme le symbole.

3) La ville - lieu de meurtre, et le carnet d'Ali-Said

Si le discours étatique est un lieu vide, il s'inscrit dans la réalité d'un lieu de meurtre : la ville, corps-écran de sa transparence meurtrière, foyer où il exclut le réel. "La grande ville, la capitale des décisions", est "Alger la bleue, / la verte, la Blanche / et, l'emmerdante. / Où les hommes ont décidé / de se taire, /ou : d'adresser des louanges" (p. 38). La ville est donc le lieu où la parole est supprimée, où le pays, "cerf blessé", est sacrifié comme les anciens dieux sur la scène tragique (p. 40). La ville vit du sacrifice de cette "face cachée de la lune", de la douleur des biches sans nombre dont le cri seul rend possible son surgissement voluptueux :

"Sur le flanc droit de la lune une Biche est tombée d genoux Les Yeux pleins d'une douleur immense car sous le choc et la chute sa patte droite s'est brisée nette Une sorte de Cri a envahi l'Espace Tandis que les premières lueurs du jour ont commencé leur mar­che au-dessus de la Mer. Déjà, la ville surgit des flots..." (pp. 24 et 115).

La répétition même de cette évocation fantastique, au début et à la fin du roman, encadre le livre aussi dans ce sacrifice du pays, dans son exclusion de la ville, écran de meurtre et transparence construite sur ce meurtre. Meurtre qui est d'abord celui de la parole.

La ville est le vide du silence, ou la parodie des louanges. Parodie, simulacre, elle se réduit à une façade sans épaisseur, à un écran. Cet écran est cependant le lieu de disparitions. Lieu de nouvelle violence, lieu d'exclusion de tout ce qui pourrait faire son épaisseur.

Les gens qui disparaissent ressurgissent trois ou quatre mois plus tard "de l'autre côté de la grande ville, au pays Sud". "Autre côté" de la grande ville, le pays Sud en est l'envers caché. S'il désigne de bien réelles mises en résidence forcée, il désigne aussi le pays profond, l'épaisseur, mais oblitérée. L'ambiguïté, ici, est nouvelle violence du texte au discours de pouvoir. Le pays Sud est enfouissement, alors que la ville est surface meurtrière.

L'autre envers de la ville est l'émigration, dont ceux qui ont compris prennent une nouvelle fois le chemin (p. 39). Exil qui est avant tout celui de la parole, car la ville est ce "terrible lieu qui l'exclut" : "Terrible lieu de notre dire : je vis contre la misère du dire, ou sa haine, ou sa blessure" (p. 39). Exclusion du dire, elle est la blessure, le lieu vidé. Elle est le lieu du bouleversement, du retournement, de la désintégration à partir de quoi elle se développe. Elle est toute entière blessure, dans son essor même, car à cet essor la plupart des habitants assistent, sans y participer : dans la blessure qui la fait vivre, elle s'est privée de l'épaisseur de ses habitants (pp. 101-102).

*  *
*

Ainsi la ville, transparence, blessure, est-elle l'écran de l'exclusion, et la parole révolutionnaire, reprise par le dis­cours étatique, est devenue, comme le village, un lieu vide. Ce discours parodique bien sûr, s'il est exclusion de ceux qui lui ont donné ses mots, appelle le meurtre. Le meurtre de ce discours parodique, son éclatement, ce sera le chant d'éclatement du livre, et particulièrement la parole-flamme du carnet d'Ali-Saïd qui en occupe le centre, ce carnet jus­tement que la ville et ses responsables voulaient enfouir. Le carnet est l'objet du désir que développe le vide dans le dire de L'Exil et le désarroi. Violence du chant et de la flamme, ce carnet ne jaillit pas comme les chants surgissant de la blessure des autres romans, du livre même de L'Exil et le désarroi : il est extérieur à la parole brisée de ce roman, mais suscité par le désir, dans l'écriture de L'Exil et le désarroi, du chant perdu des romans précédents. Des romans précédents, il est le chant le plus enfoui, mais aussi la matrice génératrice. Mais son dire ici libéré signale la perte des textes qu'il avait générés comme il signale la mort de son scripteur-chantre, Ali-Saïd.

La parole de L'Exil et le désarroi n'est pas un plein se substituant au vide du discours étatique, car elle porte elle aussi la marque du meurtre : son intérieur, comme celui du lieu, du Champ dont elle est issue, est fissuré : Ali-Saïd est mort. Mais elle est salutaire éclatement. Elle est par la réa­lité qu'elle véhicule, bien mieux qu'une écriture "réaliste" cette grenade qu'était, dans la poitrine de l'américain, la révélation par Baldwin de la réalité métisse de l'Amérique dans Un Passager de l'Occident. Elle sert, peut-être, l'analyse politique, idéologique dont elle se réclame en exergue, mais elle est violence.

Si les autres romans de Farès, dans la blessure, dans le meurtre même, découvraient toujours un autre plein caché, bien que sacrifié (ainsi, de la geste de Kahena dévoilée par la blessure de Malika dans Mémoire de l'Absent), L'Exil et le désarroi, beaucoup plus désespéré, n'installe dans cette blessure qu'il ouvre que la flamme anonyme de la parole d'Ali-Saïd, locuteur jamais nommé: Ali-Saïd n'est nommé pour la première fois qu'après le dire de son carnet (p. 98). Il est question de ce carnet p. 39, mais sans référence à celui qui l'écrivit. Le carnet n'est restitué à son auteur qu'à la fin du roman (p. 104), pour montrer son exclusion par les res­ponsables du Parti à qui Rouichède s'était adressé. De même les différents pleins que révélait la blessure des autres romans, tels le Pays inaccompli ou l'Ogresse du Passager de l'Occident ou du Champ des Oliviers, sont absents ici. Reste la béance du fleuve, dont le passage fut inutile ? L'éclate­ment de la parole romanesque ouvre ici sur le vide de l'Exil et de son Désarroi.

LA PAROLE PLURIELLE, ALI-SAID ET L'ARBRE­-FLAMME

1) L'éclatement sauvage et la parole plurielle

L'éclatement de la parole de L'Exil et le désarroi provient d'abord - mais ceci n'est pas nouveau par rapport aux pré­cédents romans de Farès - de la différence des registres employés. Cependant, si, sauf pour l'exergue, elle ne tombe jamais dans le simple discours idéologique univoque, la parole de L'Exil et le désarroi, sans pour autant dire la quotidienneté à la manière dont la disaient parfois Un Pas­sager de l'Occident ou Le Champ des Oliviers qui se voulaient en partie "journal des jours heureux", nomme la réalité politique bien plus directement que les textes précé­dents, du moins dans des chapitres comme le premier, ou le neuvième. Mais elle reste en même temps chant, ou plutôt nostalgie du chant, même dans cette nomination, et par ail­leurs elle devient flamboyance dans le carnet d'Ali-Saïd.

Cet éclatement provient surtout de la pluralité des voix en présence, de la pluralité des locuteurs, qui le plus souvent ne sont pas nommés. On peut observer une sorte de pro­gression vers l'ouverture-éclatement du livre d'un roman à l'autre, dans l’œuvre de Farès. Yahia, pas de chance était, dans la plus grande partie du texte, la narration à la troi­sième personne d'une intrigue dont le pivot central restait le personnage de yahia, désigné par le classique "il" du romancier, même si ce dernier prêtait quelquefois sa voix aux personnages pour le chant. Un Passager de l'Occident, jusqu'à l'éclatement des trois derniers chapitres (et même dans cet éclatement), reste la voix de Brandy Fax, lequel sera de même toujours à la première personne, mais sous des noms différents, le locuteur unique des différentes voix du Champ des Oliviers. L'ouverture du texte est plus mani­feste dans Mémoire de l'Absent, lorsque de la blessure de Malika surgit la geste de Kahena. Mais les différentes voix en présence sont toujours nommées.

Dans L'Exil et le désarroi, les locuteurs se succèdent, souvent sans transition et sans que le lecteur, parfois, sache leur nom. C'est le cas surtout dans la deuxième partie ; "Le Village", composée essentiellement de la parole d'Ali-Saïd, jamais nommé cependant. Bien plus, le texte du carnet d'Ali-Saïd alterne avec le récit de Rachida dans lequel il s'imbrique presqu'amoureusement. Ainsi, à la page 53, la première personne désigne d'abord Rachida parlant d'Ali­-Saïd qui fend la colline sur son cheval, "comme on fend une bûche". Puis, sans transition, la première personne est celle d'Ali-Saïd lui-même, dont la parole fend à son tour, ouvre le récit de Rachida pour s'y mouler. Et, alors que Rachida s'adressait à Mokrane, Ali-Saïd s'adresse au père, aucun des quatre interlocuteurs, réels ou imaginaires, n'étant nommé : la parole, multiple, n'a pas de nom. De la même façon, quel est le locuteur du début du chapitre VI ? Est-ce Mokrane ? Est-ce l'auteur ? Ou n'est-ce pas plutôt la parole actuelle d'Ali-Saïd inscrite, par sa brûlure, dans le corps de l'arbre, de l'Amandier ? Cependant, le carnet d'Ali-Saïd reprend, sans que l'on puisse déterminer avec exactitude à partir de quand, dans le corps de la page 67. La parole de Rachida, non nommée toujours, vient s'imbriquer à son tour page 70 dans celle d'Ali-Saïd, pour raconter (à Mok­rane ?) l'amour et la mort d'Ali-Saïd, rapporter la parole de Nouria, et redonner voix à Ali-Saïd dans une nouvelle ouverture du monde (p. 73).

Si cet éclatement du locuteur est particulièrement visible dans cette deuxième partie, qui occupe le centre du livre ainsi éclaté de la même manière que la geste de Kahena ouvrait en deux Mémoire de l'Absent, on pourrait le retrouver ailleurs, particulièrement lorsque le lecteur hésite à voir Mokrane ou l'auteur dans le locuteur du premier chapitre, ou encore lorsque la voix de Rachida et celle de l'ensemble des femmes anonymes du pays se confondent (chap. VII).

*  *
*

L'important, cependant, est d'abord cet "éclatement sauvage", lorsque Rachida s'approche de Mokrane à la fin de la première partie (p. 46), qui met à jour l'ouverture du monde et les racines de l'arbre, d'où jaillit la parole- flamme d'Ali-Saïd : cette parole est ainsi suscitée par l'amour, son ouverture et sa blessure-mutilation à la fois. L'important est également que la voix d'Ali-Saïd ne soit pas solitaire, mais plurielle : il n'est pas indifférent que cette deuxième partie s'appelle "Le Village" : ces voix anonymes se con­fondent en une voix collective, mais éclatée (On a vu que le village était un lieu vide). Voix collective du "pays qui attend", voix des habitants occultés du lieu vide, car cette parole est d'abord parole de violence : celle du Fleuve, mort et vie, comme Ali-Saïd en qui elle se situe :

"II n'existait plus au village que deux sentences, unies, comme des sabres découpant la nuit : la mort, ou l'expulsion, les hommes choisirent la mort (ou la vie) dans l'âpreté des chants, ceux que les femmes prononçaient contre la servitude...

Hommes de la colline d'en Haut
connaissez-vous le fleuve ?
Inscrit
comme une parole
dans les villages
d'en Bas :
Connaissez-vous
le fleuve ?"          (pp. 74 et 116)

Cette parole plurielle est parole d'antériorité, qu'Ali­-Saïd (p. 55) comme Mokrane (pp. 34-35) recherchent au-delà du Livre qui sépare et condamne (Le Coran, bien sûr, dont Le Champ des Oliviers et Mémoire de l'Absent montraient qu'il était blessure, mais également tout dis­cours normatif ou univoque). La question, dans cet écla­tement du verbe, est double : "Comment être au-delà du Livre", et "Comment être, au-delà du Livre, Parmi les champs, la richesse de mes désirs et lumières" (p. 53).

2) Paroles occultées

Car la parole plurielle d'antériorité, la parole éclatée, violence de mort et douceur de vie ou d'amour, est parole occultée, comme toutes celles qu'a écartées le Sens du Livre, ou de tous les discours du sens un, discours de la norme et, du pouvoir, affirmations usurpées de la mort du lieu dans leur dire même. Parole occultée de l'Ogresse, de Kahena, non nommées ici parce qu'il est déjà trop tard ? Parole, tout aussi occultée, et anonyme de surcroît, des femmes. Rachida, certes, dont la parole accorde le retour et guérit du tremblement celui qui veut bien l'accepter (Mokrane préfé­rera fuir...), mais aussi toutes ces femmes dont les exils disent "nous" pour dévoiler leur veuvage, et englober les voix singulières de Rachida, Nouria et tante Aloula tissées dans leur anonymat et clamant le même meurtre du désir et de la tendresse (chap. VII). Parole de Nouria, située au carrefour de la Zaouïa et des anciens dieux, "lieu de carre­four entre une vérité révélée par le Livre, et la pure anima­tion du feu" (p. 61). La parole de Nouria est flamme, qui brûle Ali-Saïd et l'ouvre à l'au-delà du fleuve, lui fait visiter "le puits du gardien, la grotte du sens, et le pays du fondateur.. N'en déplaise aux gens de triste et insupportable raison, j'ai appris à nommer le lieu d'autre séjour" (p. 56). Cette parole est vivante confusion, dans sa folie et sa brû­lure, dans l'amour violent qui ouvre le corps d'Ali-Saïd, de tout discours univoque, qu'elle éclate par cette brûlure même.

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Cette parole plurielle est aussi une parole de terre. Etre et non-être à la fois, puisqu'il est historiquement mort, et pourtant flamme vivante dans sa parole, Ali-Saïd plus que tout autre personnage habite la migration, le parcours. Il déborde le lieu dont il est cependant la plus authentique expression, la vie la plus dense, et la plus meurtrière. Aussi sa demeure, si elle est parcours, est-elle parcours de la terre, dont il est la vivante parole en même temps qu'il est parole d'arbre et de vent. Fusion des éléments, la parole d'Ali-Saïd est parole multiple de volupté. D'une volupté issue de la terre, à la fois éclatement et intériorisation profonde "Voilà ou m'a conduit la terre", dira-t-il, "doucement, en moi, voluptueusement, vers la parole d'arbre et de vent, comme si arbre et vent voulaient être en moi, comme si, doucement, voluptueusement, la terre était en moi, comme si les herbes, la pierre, l'eau, et le lointain champ de la source, étaient en moi, parcourant l'intérieur du corps et du songe" (p. 55).

La parole de terre est à la fois jouissance et violence, légèreté et loi inflexible. Elle n'est pas donnée à n'importe quelle écoute, et qui veut l'approcher est d'abord surpris, comme Mokrane courant dans les collines, par les "Vivants Gardiens du Lieu", qui ne sont pas sans rappeler la "Vigi­lante Gardienne des collines" de Mémoire de l'Absent : la mort. Mais les Vigilants Gardiens du Lieu sont d'abord la parole issue de ce lieu. Parole multiple de ceux qui ne sont plus esclaves : les travailleurs. Parole grave et volontiers meurtrière : ne l'a-t-elle pas montré dans toutes ces années de guerre ? Parole crainte aussi, car en elle se cache "celui dont personne, ici, ne veut plus entendre parler. Le meur­trier. / Le meurtrier ?" (p. 36). Meurtrier qui est amour aussi : ce "il" non nommé mais toujours présent dans la parole-amour de Rachida à Mokrane. Est-ce le hérisson, est-ce le Vieux Maître, est-ce l'arbre, est-ce Ali-Said [44] ? Cette non-nomination, justement, est nécessaire pour donner à la parole d'amour sa pluralité. Car l'amour, c'est aussi le meurtre, et Mokrane aura peur de cette violence.

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Le tremblement de Mokrane est en partie manque d'ouverture envers Rachida, peur du hérisson et d'Ali-Saïd, peur de l'amour qui est meurtre aussi, peur et mutilation de la morsure de Malika. Mokrane ne refusait-il pas déjà dans Yahia, pas de chance d'envisager l'incinération d'Ali-Saïd et la signification de la danse de tante Aloula ? "Tu ne veux que savoir", dit Rachida.. "et non pas entendre, ou, com­prendre, vraiment, du fond de l'âme, ce que c'est que l'amour de vivre, ou de mourir" (p. 72).

3) La parole d'Ali-Saïd, ou : la consumation

La parole d'Ali-Saïd est donnée à la fois dans l'amour de Rachida et dans le meurtre du hérisson qui "avance, là, entre nos paroles et caresses, vers les racines de l'Amandier", qui ouvre ces racines comme il ouvre le monde, et en fait jaillir cette parole, (en italiques) de l’ouverture même du monde à quoi mène le meurtre :

"Le monde s'ouvre
et je comprends
toute lune bleue
qui marche (etc...)" (p. 73)

La parole d'Ali-Saïd, "parole atteinte sur la colline d'argile" est le corps même du jeune homme, qui éclate en même temps dans le feu de la guerre et dans le feu de l'amour de Nouria :

"Mon corps ?
Nouria est maintenant sur moi, et ses mains, mou­vantes et fines, ouvrent ma peau, comme si n'était pas encore apparu l'agneau,
ou le bélier...
Je peux voir ma chair,
nommée à vif,
dans les mains du feu.
Parole atteinte sur la colline d'argile, prise entre les ravines et les sentes, le corps est touché deux fois aux jambes, puis au front, et son visage éclate, comme une furie à la surface du monde" (p. 69)

Car la perte du premier corps de l'enfant, dans L'Exil et le désarroi comme dans Mémoire de l'Absent, et même dans Yahia, par de chance, est nécessaire pour accomplir le monde (p. 68), pour "transformer l'espace / et la colline" (p. 69).

 

L'amour, la vie et la mort se rejoignent dans des images de feu. Feu de l'amour, feu de Nouria dont naît le mouvement révolutionnaire "dans la course d'argile" (pp. 62-63), feu de l'incinération d'Ali-Saïd sous et dans l'Amandier-flamme. Feu de la danse-flamme de tante Aloula à l'enterrement d'Ali-Saïd dans Yahia, pas de chance, et c'est le feu encore qui donnera sa pleine signification à l'image de l'arbre, dans lequel le roman tout entier est englobé comme le corps-parole d'Ali-Saïd, puisque cet arbre est dessiné, en paroles, sur la couverture avant du livre :

 

 

et décrit par l'écriture sur la page arrière de cette couver­ture.

*  *
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L'arbre est à la fois parole et feu. Et il est aussi le lieu même dont le livre est désir, et qui est le livre, comme il est la sépulture-flamme de l'auteur du carnet tué dans le champ-chant (des oliviers). Il est la parole-flamme d'Ali-­Saïd, dont "le feu brûle encore aujourd'hui, malgré les pensées incrédules" (p. 39), parole "nouée à l'arbre", corps-parole "jusque dans sa brûlure" (p. 65). Il est aussi pluralité de langages, puisqu'il est à la fois dessin (on se rappelle l'importance du dessin dans Le Champ des Oli­viers, où lui seul, comme ici la parole de Rachida, permet­ le passage du fleuve), et mots : la couverture est faite à fois d'un dessin, et de mots, qui sont les traits du dessin, supprimant ainsi la séparation des langages.

L'arbre s'élève donc contre cette séparation des langages, séparation de la parole de terre d'avec celle d'air et de vent, puisqu'il est présent dans les deux espaces à la fois. Il est le lieu désiré en ce qu'il réalise la parole, résorbe la faille entre les mots et les choses, comme entre la parole - ou l'écriture, ou le chant- et le discours, ou le Sens sépa­rateur. Il permet aussi le passage entre la vie et la mort, comme entre la mort et la vie, puisqu'il recueille les cendres d'Ali-Saïd comme son carnet, et les redonne dans le livre qu'il englobe, qui est sa parole. C'est donc lui que tante Aloula choisit pour s'y pendre, "exactement comme si elle avait pensé que la terre allait s'ouvrir, là, d'un coup, pour elle, entre les branches mêmes de l'arbre, et, que, comme elle l'avait pensé pour son fils, dix années auparavant, celui-ci, l'Arbre, l'Amandier, la préserverait de toutes les angoisses, ou, perditions" (p. 99).

C'est donc l'arbre qui fait revivre la parole comme le corps d'Ali-Saïd, au-delà de la mort. Il est aussi le seul recours, la seule parole possible des femmes dans leur veu­vage, lui "dont le corps n'est pas souillure, mais vérité du langage, de la terre, et, des hommes, celui qui écoute notre délaissement, lui donne / Valeur et Justice" (p. 81).

Or, en même temps qu'il est le lieu par excellence, le champ (p. 115), l'arbre porte également en lui, comme le Champ du Champ des Oliviers, la blessure la plus pro­fonde, l'ouverture dans laquelle s'inscrit l'écriture de "l'après" de L'Exil et le désarroi : son cœur est "ouvert dans l'Exil", dit encore la couverture. La séparation est irrémédiable. Lieu désiré, seule unité possible de l'être dans la flamme, lieu par excellence de l'écriture, il est aussi la séparation irréversible, le manque sur lequel il est trop tard pour revenir, car le "pas" de Yahia, pas de chance a perd son ambiguïté initiale : le pas franchi, le mouvement vers tous les possibles est devenu la perte des possibles, la perte de la chance que quelque chose, encore, arrive, la perte du chant.

L'arbre était flamme par la danse de tante Aloula transformant le meurtre en joie, en amour de vie ; mais à l'arbre, la tante s'est pendue : elle ne dansera plus, et le carnet comme la flamme d'Ali-Saïd sont définitivement perdus. Ne reste plus que la mort anonyme, honteuse du narrateur de La Mort de Salah Baye : la mort en l'absence du chant, par noyade depuis la soute d'un navire. Noyade qui rappelle celle bien réelle, malgré le chant, d'Abdenouar dans le Fleuve, la Seine, en octobre 1961, où périt le meil­leur ami de l'auteur lors des manifestations que l'on sait [45], le lieu est mort d'avoir perdu l'ambiguïté qui permettait tous les espoirs lors du départ-pas de Yahia au maquis. Le chant qui permettait à Yahia de franchir le seuil si difficile de l'entrée de l'enfant dans la guerre est inutile car il n'y a plus, il n'y a pas de seuil (de chance). La consumation de la parole dont la flamme pouvait résorber le meurtre et dire, au lieu du "savoir", "l'amour de vivre, ou de mourir", n'a laissé que des cendres. Mokrane est reparti. Il n'y a plus de lieu.

*  *
*

En un sens, la consumation de son propre texte par L'Exil et le désarroi est bien appel désespéré de la plénitude perdue, même dans le meurtre, du chant jaillissant de la blessure dans Le Champ des Oliviers (1972) et Mémoire de l'absent (1974). L'Exil et le désarroi est par rapport aux deux autres romans l'après, dans tous les sens du terme. Chronologiquement, certes, mais surtout par sa significa­tion : le désir mortel qui le sous-tend manifeste la perte irrémédiable de la plénitude que livrait dans le meurtre même le chant des deux romans précédents. Aussi La Mort de Salah Baye (1980) ne sera-t-il plus qu'un brûlot dans lequel il n'est surtout pas question d'un chant que le lieu usurpé rend de toute manière impossible. C'est cet "après" encore possible dans l'organisation de l’œuvre antérieure par L'Exil et le désarroi qui en dessine le vide signifiant : celui du chant perdu. Il n'y a plus de vide signifiant dans La Mort de Salah Baye : ce texte au contraire ramasse le sens, et l'assène avec la vigueur sèche d'un coup de poing qui se sait, de toute manière, vain. Et l'on n'y retrouve, bien sûr, aucun des personnages que faisaient la continuité entre les autres romans : Ali Saïd est bien mort, et c'est pourquoi La Mort de Salah Baye s'exclut de lui-même du cycle roma­nesque qu'on a voulu décrire ici. Mort de l'écriture romanesque de son auteur, faut-il s'étonner que La Mort de Salah Baye en soit aussi le dernier texte "romanesque" même si on ne peut plus parler à son propos d'écriture, au sens littéraire du terme ?

 

 


CHAPITRE 3.
"AUCUN LIEU EN CE MONDE" :
LE CHAMP DES OLIVIERS ET MEMOIRE DE L'ABSENT

LE CHAMP DES OLIVIERS, ou : la dévoration  60

LE LIEU-MEURTRE. 60

1) L'écriture en voyage : clôture et brisure. 60

2) Le champ, ou la blessure. 62

ARLEQUIN ET L'OGRESSE : DEVORATION CULTURELLE ET LIEU DU DIRE  64

1) Transparence et opacité. 64

2) La nomination antécédente, ou l'écriture-appel 67

LE LIEU-DESIR.. 69

1) La migration, ou l'existence latérale, lieu d'une signification. 69

2) Les grives : l'être n'est pas donné à mi-course. 71

MEMOIRE DE L'ABSENT, ou : le Passage du Fleuve  74

LIEUX DU DIRE ET DE LA CONSUMATION.. 74

1) Le voyage. 74

2) La cassure (et la ville-consumation) 75

LA MORSURE DE MALIKA, OUVERTURE DU TEXTE. 79

L'OUTRE, ENVERS ET LIEU PREMIER MULTIPLE DU DIRE. 82

LE FLEUVE (JIDDA ET L'ECRITURE-DESIR) 87

 

 

Le départ définitif de Mokrane vers "l'exil et le désarroi" est répétition irrémédiable cette fois de la mort du lieu, car le lieu n'existe pas hors du désir qui le fait être. Mokrane, homme du savoir, tournant le dos, comme le lui reproche doucement Rachida, à "l'amour de vivre et de mourir", déserte le lieu et tait le chant. Certes, 'ce n'est pas éviter l'action politique. C'est peut-être opter pour la dureté de La mort de Salah Baye, mais c'est perdre à tout jamais l'a­mour et la dévoration de l'Ogresse, de Malika, le dire de Kahena, l'éclatement d'Ali-Saïd, blessure et douceur des deux romans qui resteront les meilleurs de Farès, Le champ des O­liviers, et, surtout, Mémoire de l'Absent.

Romans les meilleurs en ce qu'ils maintiennent l'ambiguïté du pas de la chance de Yahia, comme celle du meurtre-­joie d'Ali-Saïd, affronts les plus forts à l'unicité du sens d'un discours de savoir ou de pouvoir : celui-là même qui nous sépare de la florescence des discours occultés du lieu ? Ne font-ils pas jaillir le chant du meurtre même du champ, comme d'Ali-Saïd ? Ne font-ils pas vivre le lieu dans et par son meurtre ? Car le lieu existe-t-il hors du meurtre qui le fait vivre et se perdre dans le désir et pour le désir dont l'écriture est tendue ? Aussi proclamer envers et contre tout discours qui perd le lieu en l'affirmant, qu'il n'est "aucun lieu en ce monde" est-il peut-être la seule manière de faire exister le lieu, dans et par son meurtre, parce que le meurtre est amoureuse dévoration et désir ?

 


LE CHAMP DES OLIVIERS, ou : la dévoration [46]

Livre 1 de "La Découverte du Nouveau Monde", titre qui englobe les deux romans suivants, Mémoire de l'Absent, et L'Exil et le désarroi, avec lesquels l'ensemble est ainsi marqué [47], Le Champ des Oliviers est également rattaché par l'auteur dans une note liminaire, "aux deux autres précédemment parus", c'est-à-dire à Yahia, pas de chance et au Passager de l'Occident. Le cycle d'Ali-Saïd se réclame d'abord d'une fondamentale unité. La continuité, ici, avec Un Passager de l'Occident, est manifeste, puisque le roman tout entier s'inscrit dans un voyage de Brandy Fax pour retrouver Conchita à Barcelone. Avec Yahia, pas de chance, elle semble à première vue moins évidente, si ce n'est à travers le lieu d'Akbou, auquel il est souvent fait référence. Mais le champ des Oliviers n'appartient-il pas dans ce troisième roman à Si Mokhtar, "le maître de la guerre" ici comme dans le premier, dont les personnages (Oncle Saddek, Rouichède, Mokrane) finissent par revenir, après la guerre (p. 222), et Yahia lui-même (p. 224) ?

Surtout, l'unité est à trouver au niveau de la structure profonde : si les personnages - apparemment - ne sont pas toujours les mêmes d'un roman à l'autre, tous ces romans ont pour point de départ le meurtre d'une continuité origi­nelle par la blessure de la modernité. D'une modernité d'autant plus violente qu'elle prend le visage de la guerre, et de toutes les disparitions. C'est pourquoi le titre d'ensemble de la série qu'entame Le Champ des oliviers, initialement prévu par Farès (on en a vu la genèse dans Un Passager de l'Occident) était "En marge des pays en guerre", "La découverte du Nouveau Monde" étant "si malheureuse­ment" - autre blessure - un titre imposé à l'auteur.

LE LIEU-MEURTRE

1) L'écriture en voyage : clôture et brisure

On retrouve dans la disposition du roman une relation dynamique entre la clôture et la brisure, figures fondamen­tales de la localisation, que l'espace de celle-ci soit signifié, référentiel ou textuel : est clôture l'enfermement du roman, selon un procédé littéraire connu, dans un voyage. Voyage ferroviaire de Paris à Barcelone où Brandy Fax va retrouver Conchita, lequel voyage comme mouvance est en même temps, développant de ce fait une intéressante ambiguïté entre l'espace référentiel et l'espace textuel, le contraire d'un lieu, ou plutôt son envers. Mais n'a-t-on pas déjà vu dans la mouvance du désir et son absence de lieu, le lieu le plus signifiant de la littérarité, de l'écart ?

Ce voyage enclôt le lieu de la narration dans une mar­ginalité plus confortable que celle de la blessure - la chambre que Yahia s'apprêtait à quitter, d'où il s'apprêtait à disparaître - dans laquelle s'inscrivait Yahia, pas de chance. L'écriture - le travail d'écriture - du Champ des Oliviers se déploie apparemment hors des contraintes de la quotidienneté, parfois aperçue à travers les vitres du com­partiment et transformée aussitôt en support de rêverie. Mais cette clôture protectrice n'est qu'illusoire. D'abord. parce que depuis cette clôture, l'écriture du roman est appel au pays inaccompli, dont Brandy Fax à peine arrivé devient cartographe, c'est-à-dire témoin. Pays inaccompli d'avec lequel, plus que comme une protection, cette clôture appa­raît comme une séparation, un lieu-blessure. Car Le Champ des Oliviers est d'abord, plus explicitement que Un Pas­sager de l'Occident, chant d'exil, de désir du pays d'origine, à travers ses deux éléments les plus occultés, et qui donnent leur titre aux deux parties du roman : "L'Ogresse au nom obscur" - oralité et vitalité première enfouies -, et "Les grives au nom diurne" - meurtre-liberté et amour par la Révolution, à qui également on a tenté d'enlever le tran­chant de sa lame -

Or, par une sorte d'ironie, l'Ogresse au nom obscur, origine la plus profonde d'une culture-identité, "énonce une sorte de jouissance-dévoration des territoires culturels" (couverture) les plus divers, qui, tous, forment l'habit d'Arlequin du poète, Brandy Fax, et s'installent donc par leur fragilité même et leur aspect parodique, dans une rup­ture d'avec une épaisseur originelle apparemment fixe, ou plutôt d'avec cette fixité illusoire même du lieu projeté depuis le sens. Par cette dévoration en quoi il consiste, le lieu désiré par l'écriture devient le non-lieu de l'écriture même, son désir aussitôt évanoui que formulé, comme la parole orale de l'Ogresse. Le lieu est cette dévoration qui nie en lui toute fixité, laquelle serait le contraire du désir.

Quant aux grives de la guerre, dont elles figurent la blessure tant crainte, ne sont-elles pas, plus que l'Ogresse, le lieu d'une descente de Brandy Fax vers Abdenouar, c'est-à­-dire d'une chute de tous les masques pour rejoindre - avant et en même temps que la rencontre avec Conchita - l'être le plus profond de l'écrivain, et en tout cas les souvenirs mêmes de la blessure initiale ? Le nom obscur de l'Ogresse, promesse d'opacité profonde, nous propose la transparence visible et le simulacre scintillant des territoires culturels, c'est-à-dire le contraire d'une auto-nomination par le lieu dans le sens un, cependant que sous le nom diurne des grives - mais peut-être justement parce qu'elles sont meurtre, - se découvre l'opacité profonde. Quoi qu'il en soit, chacune des deux parties du roman est en apparente rupture avec le propos que lui assignait son titre. Elle manifeste ainsi l'ambiguïté même du désir-localisation de l'écriture, qui ne peut être lieu que dans le non-lieu radical de son désir.

Cette rupture est également la situation du roman tout entier par rapport au Pays, lui-même brisure, c'est-à-dire par rapport au champ des Oliviers, "espace qui brûle autant soi, la terre, que le livre". Le pays n'est-il pas cette brûlure-dévoration ? Pays dont le texte ne parle pas la langue (mais quelle est la langue du Pays? ?), et dont l'écrivain est séparé, entre autres par ce voyage même dans lequel nous avions cru voir un instant une clôture protectrice. Or, la blessure centrale autour de laquelle le livre est construit, n'est-elle pas ce départ-séparation (passage du chap. VIII : Alger, au chap. IX : Paris) précédé du meurtre même : l'enlèvement du père et de l'oncle par les militaires (chap. VII' : "Les militaires", bref comme le meurtre, dont il ne parle que par son titre, il a neuf lignes courtes seulement), qui coupe le roman en deux, à peu près en son milieu ? Apparente clô­ture, donc, par un voyage, le roman est tout au contraire le lieu d'une brisure ("La découverte du Nouveau Monde est l'incision contemporaine ", dit encore la couverture), que viennent souligner la disposition dans la table des matières (légèrement en retrait par rapport aux autres chapitres) et la numérotation en III', V' et VII' des chapitres ("Le prison­nier", "Le Coran", "Les militaires") par lesquels le meurtre est énoncé. Le pays-lieu est son propre meurtre comme le lieu de la parole est sa propre dévoration. Il n'est de lieu que dans le contraire radical de toute localisation, seule localisation possible : la dévoration et le meurtre.

2) Le champ, ou la blessure

Le Champ des Oliviers est donc, comme les autres romans de Farès, l'écriture d'un meurtre, un chant issu d'une blessure Rescapé de la mort initiale dans Un pas­sager de l'Occident, Brandy Fax est ici "le meurtri d'un premier jour, Un homme qui court Une balle qui cherche Une ville qui croule Un homme qui meurt Un train qui fuit Une ville qui meurt Un veau qui tête Une femme qui meurt" (p. 19). D'ailleurs, s'il est Brandy, nom usurpé, donné par la blessure, il est aussi Mqides, l'homme de la cicatrice, dont ce n'est pas non plus le vrai nom, qu'il a perdu. "Parce que depuis que j'ai rencontré l'Amérique. J'ai perdu mon ancien nom. Oui. Le mien. Celui que l'on donne chez nous ( ?) Chez nous ? Mqides. Oui. Celui qui ne dort et n'a pas sommeil. Mqides. Père de malheur" (p.24). Le vrai nom, serait-ce celui qu'Abdenouar a perdu lorsqu'il fut séparé, par la guerre, du père et de Jidda, au-delà de qui il ne pourra plus désormais "découvrir quelque refuge en ce monde" (p. 160), ni savoir tout simplement qui il est, con­damné à répéter sans fin le nom de sa blessure ? "Je hais cette guerre", ne cesse-t-il d'exhaler (pp. 137, 141, 143, 145, etc.).

Mais la guerre n'est qu'un aspect de ce choc mortel, de ce "heurt des deux Mondes - Ancien/Nouveau - celui pro­voqué par la Révolution industrielle et les conquêtes impé­rialistes, en différents points, lieux, du Pays - Algérie – où dès 1850, puis un siècle plus tard (1954), s'affirmait l'Indépendance "autrement"" (couverture). Cette rencontre aurait pu ne pas être violente, se transformer en dialogue. Le pays aurait pu être enfanté dans l'amour au lieu de l'être dans la haine. Il est significatif que le meurtre proprement dit -l'enlèvement du père et l'encerclement du champ - soit entouré dans le roman par la répétition (pp. 118-119 et 147) d'un texte où est ébauché le dialogue qui aurait pu avoir lieu, alors que l'Autre au contraire est "celui qui exigeait la guerre pour qu'un homme puisse naître chez lui tout sim­plement chez lui et qu'il puisse dire : voilà ma terre".

Ainsi, le meurtre est multiple. Il est dans l'exil (chap. III', "Le prisonnier"), il est dans l'occultation de la parole de l'Ogresse, de sa sexuelle oralité, de son "origine de vie bien plus ancienne" (chap. V, "Le Coran"). Mais il est surtout dans les disparitions de la guerre (chap. VII', "Les militaires") et dans l'attaque du champ (champ des Oli­viers, le champ de Si Mokhtar contient à ce moment la dépouille du frère, rapportée par les Moudjahidine, qui vont ensuite se poster à ses quatre arêtes, contenant à leur tour le meurtre dont ils vont probablement être victimes également). Cependant, l'attaque proprement dite n'est pas décrite, pas plus que n'est nommé le "frère" mort, en qui seule une lecture attentive des autres romans nous permet­trait d'identifier Ali-Saïd, blessé dans L'Exil et le désarroi, aux deux jambes puis à la tête : identification-réduction cependant inutile, car elle installe le plein d'une identité, alors que le meurtre est éclatement. Le lieu comme l'objet du meurtre, comme le meurtre même, n'a pas de nom. Car le nommer installerait la distance du dire ?

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D'ailleurs, l'important dans ce meurtre est la blessure. C'est l'ensemble des disparitions qu'il entraîne. Derrière le meurtre du frère, qui fait du champ des Oliviers un "chant de jeunesse / hâtive / interrompue" (p. 119), derrière l'enlèvement du père, dont le récit s'imbrique dans celui de l'encerclement du champ, ou encore derrière la disparition de Jidda, il y a de manière plus générale le meurtre plus profond que fut la colonisation. Or le récit de la colonisa­tion (il s'agit surtout des massacres de Kabylie en 1871) est lui aussi encadré par la disposition-des hommes aux arêtes du champ, qui revient avant et après ce récit. La colonisa­tion, les massacres de Kabylie, sont donc également inscrits au plus profond de la blessure dont le champ-chant est l'expression. Le meurtre est à plusieurs niveaux, qui tous convergent et s'interpénètrent sur cet espace privilégié du champ, pluralité de la blessure que ne peut dire que le chant, et ambiguïté champ-chant qui rend impossible la nomination univoque, la confiscation du lieu comme du meurtre par le sens.

L'inscription du livre, que met à jour la mort du frère, deviendra à partir de là de plus en plus apparente, insis­tante, pour être finalement tout ce qui restera, à la dernière page du texte :

"Exil de la pierre, En ce monde. Où l'homme tue. Fai­sant voler la pierre, ou l'argile, là, au-dessus de nous pour dire: "Aucun lieu en ce monde... Aucun lieu... Que cette déflagration meurtrière de votre terre" (pp. 11-112 et 225).

Sous la poussée du Nouveau Monde et son incision­-meurtre, la terre n'offre plus de refuge. Elle n'est plus qu'un abîme au-dessus duquel le père, en "Cette nuit du monde Cette nuit Où les hommes pénétraient Plusieurs Dans la ville" pour l'arrêter "déchire la mer comme un drap" (p. 131). La terre est "ouverte comme une fuite" car sa blessure est la migration, "notre migration de par le monde" (p. 132), celle de "jeunes êtres fuyant leur monde. L'asphyxie de leur monde. Inexorablement atteint comme une blessure géologique" (p. 126). Blessé dans sa terre, dans son lieu, dans son corps, l'homme a le nom lui-même ouvert (p. 133), car l'incision contemporaine enlève à Yahia, devenu Yahia Ou... (Yahia fils de..., sans précision de patronyme) jusqu'à son identité (qu'avait déjà perdue le "frère" mort : Ali-Saïd ?) en, même temps que son lieu (p. 224 : Ce même procédé d'omission du nom, remplacé par des points de suspension, est utilisé pour parler du Pays inaccompli. pp. 215-216).

Reste à l'homme au nom ouvert le refuge de la folie. Celle de Jidda ? Mais Jidda est morte, "tombée" après l'enlèvement du père (p. 139). L'écriture est une dimension nouvelle, que propose justement la poussée du Nouveau Monde. Cependant, cette écriture ne peut pas ne pas porter le meurtre en elle, puisqu'elle en est issue, et ce meurtre se retrouve, par exemple, dans la cassure constante des phrases, qu'il a césurées. "Ce que j'aurais fait du langage si vous n'aviez tué mon frère Une pure élocution de la vie De la gloire de notre gloire Hommes vivants le monde J'aurais déposé l'arme Comme une caresse sur le monde (.. Si vous n'aviez tué mon frère" (pp. 112 et 115) [48].

De plus, cette écriture est "de langue autre", et installe donc là aussi une séparation. C'est en partie pourquoi le poète "au nom ouvert" prendra également la défroque d'Arlequin. Et cependant, pour contrebalancer la transpa­rence d'Arlequin qui ne vit que dans la, fumée d'un cigare de cafetier, Brandy Fax va susciter l'épaisseur "obscure" et originelle de l'Ogresse enfouie.

ARLEQUIN ET L'OGRESSE : DEVORATION CULTURELLE ET LIEU DU DIRE

1) Transparence et opacité

La division du roman en deux parties ("L'Ogresse au nom obscur", "Les Grives au nom diurne") désigne une opposition entre le jour et la nuit, le visible et l'invisible, lequel semble néanmoins plus réel que le visible. Opposition entre la transparence du meurtre et l'opacité du lieu qu'il ouvre. Cependant, l'Ogresse est aussi - ce n'est pas la moindre de ses contradictions - dévoration culturelle, jeu avec les différentes cultures parmi lesquelles l'errance de Brandy Fax - passager de l'Occident -, le fait vivre. Brandy Fax n'est-il pas "le nom que je me suis donné pour développer (moi, le primitif de l'Ancien Monde) un pano­rama tendu d'Occidentalité : limite de deux mondes" (p. 15). Vêtu de culture autre, le poète se présente lui-même en habit d'Arlequin, habit fait avant tout de mots (pp. 195­198), pure création langagière - ou dévoration culturelle - opposée à l'immanence, à l'instance d'en deçà - ou d'au-delà - des mots qu'est l'Ogresse.

Cet habit d'Arlequin, le roman tout entier l'a endossé, qui joue ostensiblement de ses référents de culture autre. Si l'on s'en tient aux références explicites, ou presque, un relevé rapide nous fera découvrir Brecht, en exergue, puis Faulkner, dont Tandis que j'agonise est fort malicieuse­ment rappelé dans le poème "Maman est un bien joli poisson" (pp. 46-49) et le jeu psychanalytique qu' il entraîne. Villon et Tirso de Molina viennent apporter suc­cessivement (p. 51 et pp. 75-76-77) leur exotisme de "lan­gage autre". Kateb Yacine est évoqué p. 86 (Ainsi l'Ogresse au nom obscur est elle-même référée à une "Ogresse au sang obscur", Nedjma, et devient donc un fait d'écriture), et Cendrars p. 206. A un autre niveau, le discours parisien de l'"Ecole", avec laquelle Farès ne cache pas ses contacts, est parodié (pp. 38-39 et 41-43), et désigné ironiquement comme institution culturelle : "Une savante pensée con­temporaine : 'Lapsychanalyse' (ainsi soit-il)" (p. 41). Enfin, le principe même du roman inclus dans un voyage ferroviaire n'a-t-il pas lui aussi ses référents littéraires, pour ne citer que La Modification de Butor ?

On pourrait continuer longtemps à démarquer les jeux de dévoration culturelle dans Le Champ des Oliviers. L'important est de montrer que l'écrivain en souligne la transparence, laquelle est rupture d'avec l'opacité du réel, alors même que l' ogresse-dévoration était présentée comme la plus opaque et concrète réalité du lieu. Ainsi, de ce jeu sur l'écriture représentée-parodiée par les deux frères sia­mois muets qui se "parlent" sans se voir ni s'entendre à l'aide uniquement d'une suite de signes dactylographiques (p. 36) dont deux seulement (ù et ç) désignent des sons audibles, le reste n'étant que signes de ponctuation : on y voit l'écriture elle-même, ainsi désignée comme un pur fonctionnement mécanique, être muette, nouveau jeu de l'ambiguïté auquel nous conviaient d'ailleurs les deux frères siamois muets.

Toujours pour désigner, quitte à tomber dans la farce qui ne fait que le souligner davantage, ce simulacre, le bikini de Siamois II est "un bikini grandeur majuscule BIKINI" (p. 38), alors même que l'ambiguïté devient jeu féroce avec le racisme auquel est soumis, entre autres, l'énonciateur. Car, de l'aveu de l'auteur, le bikini est aussi le "bic [à la fois le crayon et le "bicot"] qui nie". Nouvelle ambiguïté, nouveau jeu sur la délimitation du dire et du référent (c'est un "bicot" qui tient le "bic", frères siamois, etc...) Mais c'est un jeu aussi sur les lieux du procès signi­fiant, dans l'espace duquel cet éclatement des limites de ses différents termes est donc éclatement de toute possibilité de localisation par et dans la stabilité d'une parole du sens. Le lieu est parodie éphémère, évanouissement qui guette, dans l'espace même du langage, ou du moins de l'écriture. Le texte n'est plus un lieu.

Enfin, l'histoire que les deux frères se racontent est celle de Petite Flamme de Briquet, à l'existence tout aussi éphémère que la leur, tout aussi éphémère que celle du "bic" et du "bicot" de l'énonciation. Petite Flamme de Briquet n'est-il pas plus encore le simulacre, la non-­épaisseur, le contraire de l'opacité, et, à la limite, le con­traire du réel ? Or, sa fragilité et sa gratuité premières sont opposées à la lourdeur des "présentateurs de machines à bousiller", c'est-à-dire aux "Pays en guerre", "en marge" desquels Le Champ des Oliviers veut se situer. Les Pays en guerre, c'est encore le meurtre, et c'est toute la lourdeur de "ce Monde" face auquel la légèreté de Petite Flamme de Briquet apparaît encore plus irréelle, plus transparente. Le non-lieu de l'éphémère serait-il le seul lieu où vivre, et: écrire ?

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Or, cet éphémère est justement la caractéristique essentielle d'Arlequin, le poète, la création elle-même. Car Arlequin "doit tout. Vraiment tout. A un curieux cigare de cafetier" (p. 69) dont la fumée le suscite, dont la fumée est sa seule existence. Symbole d'une création toujours insai­sissable, toujours fuyante, jamais rendue opaque, épaisse, il n'arrive pas à se rapprocher de son propre soulier, Tisbée est une présence absente, ni à dialoguer vraiment avec l'opacité rouge, noire, et satisfaite de Don Juan. Transparent, contrairement à l'opacité obscure de la lune, il n'en est pas moins une parole inaccomplie comme elle, car si l'Ogresse enfouie attend d'être mise à jour par Brandy Fax, le "père" d'Arlequin, le cafetier est "le Grand Muet" (p. 66), dont le "monologue envahissant" est toujours entre parenthèses. La parole qui fait être Arlequin n'a pas plus d'existence reconnue que celle de Brandy Fax. Le nom n'est pas seulement ouvert dans la béance du meurtre : il est simulacre évanescent. La parole de nomination est vaine comme le lieu est éphémère.

De plus, Brandy Fax vit dans la blessure de son propre dédoublement (Je = Mqides, Il = Brandy Fax, chap. 1), qui est aussi sa prison, le lieu d'exil, ce café de la rue Casimir justement où, avec d'autres "amis venus des pays fous", "on bouquine, / sur le zinc, / nos mémoires / de transfuges" cependant que sur un deuxième plan "se lève/ l'écho / de / ma terre / natale" (p. 48). Brandy veut redonner voix à l'ogresse enfouie, et cependant, "prison­nier" lui-même, il ne peut donner à cette voix plus d'écho que n'en a celle d'Arlequin. Fax ne peut - dérision ultime, car le texte même qui le dit est désigné, on vient de le voir, comme emprunt, ici, à Faulkner -, comme ses compa­gnons, que "frétiller à mourir", "poisson de mer (qui) n'a plus d'eau", cependant que "Maman est un bien joli poisson" (pp. 43 à 49) : Arlequin, Petite Flamme de Bri­quet, Siamois I et Siamois II sont d'abord auto-dérision de Brandy Fax, "Le Prisonnier".

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Heureusement, "L'Ogresse existe" (pp. 18-19 et svtes), ne cesse de répéter le début du roman. Ogresse dont l'"histoire réelle côtoie les plus absurdes ambitions humaines" (p. 58), comme ces "universités d'enseignement originel" qui veulent lui ravir son être même, alors que son origine est bien plus ancienne que celle de ces "cavaliers venus de ces quelques dunes d'un quelconque pays désertique où existe une pierre noire quelconque" (p. 86). Car si l'écriture, comme Siamois I et Siamois II ou Petite Flamme de Bri­quet, n'a d'existence que parodique, si Arlequin est à la limite de l'irréalité, l'ogresse est au contraire sexuelle ora­lité.

L'Ogresse est à l'origine des mots, à qui elle seule peut donner existence, comme elle est à l'origine de la vie. D'ail­leurs, si l'histoire de Siamois I et Siamois II est écrite par "nous" (p. 35), n'est-elle pas avant tout parlée par l'Ogresse, dont la parole, oralité, qui précède et annonce cette histoire ("c'est moi qui / (...) parle :", p. 33) lui donne voix ? L'Ogresse donne à ce récit présenté typographique­ment comme étant fait par elle l'épaisseur qu'elle seule veut bien lui accorder, car elle est l'opacité première. Et cepen­dant, même si l'écrit ne peut vivre que grâce à elle, il est aussi l'instrument de son meurtre, l'instrument d'une sépa­ration, le lieu de la blessure et de l'enfouissement de l'Ogresse, qui est à présent aussi dépendante de l'existence que Brandy Fax voudra bien lui conférer - par l'écrit, encore ! -, que ne l'était Arlequin du cigare du cafetier.

La transparence a eu raison de l'opacité qui lui per­mettait d'être, mais l'opacité disparue, il n'y a plus, dit encore "l'Inscription" du livre, "aucun lieu en ce monde". L'Ogresse, comme le pays inaccompli dont les pierres volent, elles-mêmes exilées, donnait un lieu à l'écriture grâce à son opacité désormais perdue. La transparence où se situe l'écriture à présent est la prison d'où sourd le texte, qui habite une cicatrice. Mais l'ogresse a-t-elle réellement existé, et n'avons-nous pas vu aussi qu'elle est d'abord dévoration, c'est-à-dire non-lieu du lieu désiré et consuma­tion du lieu dans le désir même par lequel il est ? "Maman est un bien joli poisson" : c'est bien la dévoration culturelle qui projette le désir du lieu, qui le dit et le perd comme le poisson qui glisse, parce que sa perte est nécessaire à son dire.

2) La nomination antécédente, ou l'écriture-appel

Cette ambiguïté du désir de Brandy Fax étant posée, elle assigne néanmoins pour une bonne part au livre une fonction de mise à jour, de révélation de l'origine-ogresse cachée, L'écriture deviendra retournement de l'enfouisse­ment dont l'Ogresse fut victime lors de son meurtre par la lettre coranique, qui lui fit "quitter la surface de la terre" (p. 95). L'écriture, ainsi, n'est pas que négativité. L'ambi­guïté n'exclut pas le sens. Elle l'inclut dans la polysémie, dans le jeu de la parole - perte et désir à la fois.

L'Ogresse, comme le paganisme dans Un Passager de l'Occident, a été enfouie. Brandy Fax lui fait faire "une entrée très matérielle en ce monde". A l'enfouissement de l'Ogresse il répond donc par ce que j'appellerai son défouissement, qui est aussi notre plongée dans le gouffre initial ainsi ouvert, gouffre fort ressemblant à celui de la naissance, du moins de la naissance à "ce monde" et à sa prison.

Suscitant l'Ogresse, "le Prisonnier invente un Pano­rama" "d'avant l'enfantement de sa prison" où, dans un espace aussi "aquatique" que ne l'était cette merveilleuse après-midi avec Baldwin dans Un Passager de l'Occident, il trouve "la liberté de la mère" (p. 46). La complaisance volontaire - autodérision dont le tragique n'est pas loin - à se mouler dans les schémas psychanalytiques les plus connus ne doit pas cacher ce que l'entreprise a de plus fon­damental : une interrogation sur l'origine même de la créa­tion. Sur le lieu du dire : le Prisonnier veut inventer une "couleur fabuleuse" : "une couleur qui engendre. Oui. Qui engendre ma couleur". Or, cette couleur est celle-là même des lèvres de l'Ogresse. "Celle des lèvres où je mordais mon nom. Où je prenais mon nom. Intimement. Tes lèvres. /• Mon nom / • Le premier jour / • Il faudrait que je puisse dire ce nom. Oui. Ce nom" (p. 53).

Ce nom que Brandy Fax cherche à dire est le nom d'avant le nom. Sa parole cherche à dire ce qui la dit, à être elle-même l'auteur de sa propre naissance, en nommant sa propre nomination. Lorsque le poète enfin arrivé à Barce­lone aura ôté tous ses masques, il dévoilera (défouira) qu'il veut :

"            , Croire, Oui. Croire.
Que ta bouche est le récit,
(la narration) d'une énergie qui occupe cette place où tu fus enfanté".

et,

"Dans l'espace
d'avant l'espace.
Dans cet Avant
(Goût)
du monde. Oui",

être le

"Poète d'une
nomination
antécédente. Mais
raptée" (p.199).

Peut-on mieux dire la quête d'un lieu de la parole, nomina­tion toujours raptée, pour que puisse s'en dire sans fin la quête, celle d'une écriture à la poursuite de son être dont elle ne peut saisir que la perte, le rapt ?

Au-delà de ce rapt, l'écriture est appel de cette nomi­nation antécédente que l'Ogresse, qui seule peut être à la fois au-dessous et au-dessus du monde (p. 27), qui est à la fois ombre, lumière et jour dans son pouvoir de dévoration (p. 88), lui aidera peut-être à trouver. L'écriture de Brandy Fax est appel de cet "avant goût du monde", comme la complainte d'Abdenouar est appel de Jidda.

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Or, l'appel de Brandy comme celui d'Abdenouar (qui ne sont, finalement, que la même personne) n'est rendu possible que par la blessure. Blessure de Brandy le Prison­nier, qui suscite l'appel à l'Ogresse-mère aquatique-liberté. Blessure de l'arrachement que subit Abdenouar à l'enlève­ment de son père par les militaires et à la perte de Jidda. La parole d'Abdenouar surgit de cette triple blessure de l'enlèvement du père, de la mort de Jidda et du passage, d'Alger à Paris. Elle ne s'élèvera qu'une fois l'arrachement parachevé, au chapitre IX ("Paris"), pour appeler Jidda. Car elle n'est, sans fin, que cet appel toujours déçu. La blessure est donc une des ces images qui suscitent l'appel. Elle est une condition de l'écriture, par la tension qu'elle provoque. D'ailleurs, la seule blessure du passage d'Abde­nouar d'Alger à Paris sera suffisante pour que s'écrive le chant de Mémoire de l'Absent, le roman suivant.

LE LIEU-DESIR

1) La migration, ou l'existence latérale, lieu d'une signifi­cation.

Le corollaire de la blessure, du meurtre, "exil de la pierre en ce monde" et suppression du lieu, est la migration, énoncée dans la parole du Vieux Maître à laquelle Le Champ des Oliviers est, selon la couverture, "ouverture des deux premiers livres, Yahia, pas de chance et Un Passager de l'Occident: "L'être n'est pas donné à mi-course", disait l'Amin, le Vieux Maître. "L'homme est une disposition, une migration en ce monde". Cette migration à laquelle l'homme est condamné, "terres et villages (étant) désormais condamnés par la poussée du Nouveau Monde" (p. 225), l'écrivain va être chargé de la nommer à son tour. De substituer à la perte du lieu, qui jusque là fournissait la signification, une signification nouvelle. "Je suis respon­sable". dit-il, car "l'innommé de cette migration" est "comme une blessure ouverte au plus lointain de moi, qui joue en moi, qui heurte en moi. qui parle en moi. " (p. 127).

Cette migration sera donc le lieu-blessure ouverte de la plupart des romans de Farès. Le Champ des Oliviers est inscrit dans un voyage ferroviaire. Yahia, pas de chance est voyage par les titres de ses chapitres. Un Passager de l'Occident est voyage culturel avec Baldwin, et réel avec Conchita. Mémoire de l'Absent s'inscrit dans un voyage en taxi. L'Exil et le désarroi, dire du lieu mort et mort du désir, est aussi immobilité de la parole morte avant l'exil et le désarroi, et cependant cette parole morte s'inscrit entre une arrivée et un départ. Mais cette migration est aussi la prison de Brandy Fax, prisonnier parce que transfuge (Autre ambiguïté : c'est de l'errance et non du lieu assigné qu'il est prisonnier). La migration est l'espace des grives, à la fois mouvement et absence de mouvement : "l'espace de l'homme tué dans sa vie" (p. 100).

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Car le mouvement même des grives, "nommées au déploiement des pays incendiés" (p. 104), énonce l'absence de lieu. Et puisque la migration est inévitable, autant s'y installer, et la retourner contre les instigateurs du meurtre, et ceux qui en profitent. Ainsi, le Prisonnier devient un migrant dans son écriture le jour où il décide "J'emploierai un langage autre pour que l'on me com­prenne bien" (p. 51). Il endosse alors l'habit d'Arlequin, qui "est fait de l'habit des mots et non pas des étoffes mor­celées que l'on voit dans les livres, les cinémas, écrans ouverts au spectacle des amoureux de la guerre" (pp. 196­-197), et, au lieu de mentionner "les noms des présentateurs de machines à bousiller (les chefs d'Etats et hommes poli­tiques)", ce qui serait après tout la fonction d'un écrivain qui voudrait s'installer dans son lieu, trahir la migration, il continuera "de raconter l'histoire de Petite Flamme de Briquet" (p. 39).

C'est ainsi que le voyage et la marginalité voulue deviennent le lieu même de son travail d'écriture, "étant donné le peu de vertu que la sociologie actuelle avait accordé à cet endroit périlleux du monde d'où je viens" (p. 188). Ce voyage, cette migration, c'est d'ailleurs aussi la fragilité courageuse à laquelle ce choix de la création le condamne (p. 209). Mais l'écriture dans la migration est désormais la seule manière de retrouver à ses gestes, à nos gestes, une signification perdue comme le lieu est éclaté. "Avant", dit-il à Conchita, "la guerre. L'indépendance. Tout ça, c'était dur. Mais une signification l'emportait. Aujourd'hui, c'est différent. Je vois mon travail et ma vie comme la création d'une signification" (p. 208). Le lieu, avant, était donné, et vous gratifiait d'une signification par surcroît. Surtout lorsque l'écriture en était appel, comme le militantisme. La signification est à présent à trouver du sein même de la migration, grâce à l'écriture, forme latérale d'un moi non-historique, ou du moins d'un dire codé de l'Histoire.

Car l'Histoire également est un lieu illusoire, aussitôt emporté par le meurtre du temps. Si elle est la blessure, elle doit aussi être dépassée. Courageusement donc, "au lieu d'entretenir une forme historique et psychologique du moi". l'écrivain décide d"`activer la forme latérale d'un moi qui, ainsi, n'était plus l'origine de quelque chose, mais le moment de parcours d'un plus vaste ensemble que lui". Et "c'est ainsi", dit-il, "que je me suis mis à écrire" (p. 188).

Au regard de ces déclarations qui situent avec précision l'écriture de Farès dans la migration, laquelle fait justement son originalité la plus profonde, on se souviendra de l'interview dans laquelle il décrivait le passage de Yahia, pas de chance du "niveau même de l'action des révolutionnaires algériens" on il se situait d'abord, à l’œuvre que nous con­naissons, et l'on rappellera ce qu'il disait dans Un Passager de l'Occident de la conscience réaliste, conscience méduse assumant résolument sa migration, l'écriture de Farès est tout le contraire d'une conscience-méduse. Est-ce ce que lui reprochent ceux pour qui cette douloureuse et fragile migration vaut bien d'être un moment "conscience médusée" ? C'est-à-dire ceux qui préfèrent l'installation dans un lieu nommé - dans la nomination du lieu - par le discours du Pouvoir, du sens arrêté ? Car ceux-ci, gagnant le lieu illusoire qui perd celui à qui il se donne dans le sens, y ont perdu l'être en y perdant la parole, et le désir de sa migration hors du sens.

2) Les grives : l'être n'est pas donné à mi-course

La décision de s'installer dans la migration, et sa bles­sure, n'est pas nouvelle cependant chez Farès. N'était-ce pas déjà celle de Yahia rejoignant le maquis ? Avant l'indépendance, la création d'une signification se faisait dans la migration de la guerre. Depuis, elle est dans la migration de Brandy Fax, blessure ouverte de par son nom même, qui n'en est pas un, blessure qui va donner de plus en plus voix à la plainte-appel d'Abdenouar, mais qui est aussi ouverture et don de soi à la migration des grives, au désir.

Les grives sont, certes, d'abord la blessure du monde par la guerre. Elles sont le meurtre-liberté qui répond au meurtre perpétré par l'Autre. Elles réclament le don du sang "Voici mon sang" disait le Jeune homme "Grives du Sud. Du Nord. Ou de l'Est. Je fais mienne cette part du monde où grandit l'incendie humain. Je fais mien cet automne. Ce lieu. Cette année. Ce double mouvement de dix-neuf cent cinquante-quatre. Cette loi de vie ou de mort. Votre mou­vement. L'activité de cette guerre" (p. 103).

Le mouvement des grives, cependant, n'est pas fermé sur lui-même. S'il est "le mouvement / aigu / d'une guerre", "l'incidence / d'un automne l meurtrier" (p. 101), il est aussi "celui qui emportait au-delà de la guerre l'invitation de l'autre monde" (p. 100). Dans sa violence, la grive ouverte, la grive incendiée (pp. 101-102) dépasse la simple incidence d'une guerre, même si l'impact de celle-ci est fondamental dans l’œuvre de Farès. Son mouvement est ouverture de l'être, comme la parole de l'Amin qu'on ne pouvait éluder "car, venue vers vous, ou, en vous, elle ouvrait les failles de votre être, oui, elle ouvrait, et, malgré cette douleur que vous sentiez venir en vous, vous partici­piez à quelque bonheur, touché en ce monde" (p. 162). L'incendie des grives, leur envol sur le monde ouvert, c'est la réalité qu'appelle Brandy Fax, le Prisonnier. C'est "une fluorescence au-dessus du langage et de l'eau. l'attrait marin. Et leur départ. Libre. Merveilleusement libre. A la surface. Toutes les surfaces de toutes les eaux" (p. 100).

Accepter la migration des grives, c'est, finalement, accepter de ne pas mutiler la vie, ou le langage, en les sépa­rant. Car la grive, le perdreau et le hérisson, tous trois êtres de meurtre, sont "trois êtres" à la fois "du langage et du sang" (p. 192). Le langage et le sang sont inséparables, car le langage vrai, comme la parole du Vieux Maître, est ouverture de l'être.

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En ce sens, le langage ne peut être séparé de la vie quoi qu'en pense "une certaine linguistique qui traite le langage comme quelque chose d'indépendant et de transcendant" car le "langage est né de la vie et la vie, après l'avoir créé, l'alimente" (pp. 206-207). C'est pourquoi Brandy Fax mêle l'écriture et la vie, l'écriture devenant en partie un journal des jours heureux. Il n'hésite pas à user de la première per­sonne, ou, lorsqu'il use de la troisième, c'est pour mieux montrer que Le Champ des Oliviers est sa personne totale, puisque le texte, "c'est Brandy Fax qui parle, qui écrit, qui lit, qui regarde, qui vit, qui pleure, qui envie, qui dégueule, qui..." (p. 15). Aussi est-ce de préférence dans les moments de bonheur, de vie pleine et épaisse, comme lors de ce déli­cieux repas où se met soudain, "au fond d'une mémoire toujours présente, battue de merveilles", à trembler "cette lampe électrique posée au ventre d'Arlequin" : la création même (p. 204).

Et c'est pourquoi l'Ogresse n'est pas un mythe culturel, une origine finalement coupée de la vie actuelle, mais qu'elle est la vie même, le désir, au contraire, qui en retour la fait exister en sa dévoration : "Oui, l'Ogresse existe. Puisque tu la sens battre les pavés des villes et les désirs des gens. Puisque tu la vois dévorer les vitrines des cafés-bars. Des cafés-sandwichs. Des cafés-bières. Des cafés-bars. Oui. Puisque tu la vois ouvrir les bouches. Que tu la vois dévorer de bouche en bouche, mordre les nourritures de l'angoisse et du rien" (p. 193).

C'est justement cette dévoration de l'Ogresse, cette présence triomphante du désir dans et par l'écriture que récusent les tenants d'une "pensée intégrale" (p. 17), ou du langage univoque, qu'il soit celui de la pensée occidentale ou celui des "universités d'enseignement originel". Le langage univoque est le langage qui sépare les mots de la vie, alors que l'Ogresse est dévoration de mots, qui l'attirent autant que le sang qu'elle buvait en son temps (p. 88). La pensée intégrale est celle qui vise à maintenir l'Ogresse, comme l'écrivain issu du "Tiers-Monde" ."au-dessous de la terre. En ces endroits peu fréquentables du mystère" (p. 17), alors que l'Ogresse, au contraire, qui se permet cet illogisme (mais la logique, justement, est un discours uni­voque) d'exister et de ne pas exister à la fois (p. 17), est "celle qui dévore toutes les interdictions... / ... Celle qui exige toutes les permissions... / ... Qui condamne la peur...", alors que face aux langages qui ramènent tout à l'un, elle est : "... L'Ogresse aux noms multiples_ / ...aux jeux multiples ... / ... aux apparences multiples... / ...aux seins multiples... / ...aux lèvres multiples... / ...aux yeux multiples...", et que clans Le Champ des Oliviers, c'est elle qui "parle" (p. 32).

*  *
*

Installé dans la migration, contre la Prison du sens un, Brandy Fax inventera donc, fidèle à la parole de l'Ogresse venue pour lui, d'autres langages, car l'Identique, juste­ment, est le meurtrier. Et il le fera ``comme une question que je pose Contre cette incidence du Monde et du meurtre Le Jour le nom n'est jamais plus semblable après l'Iden­tique ou le Meurtrier" (p. 54). Contre l'Identique et le Meurtrier il s'efforcera, du sein de sa migration,

"de dénoncer la blessure afin que le mot devienne pluriel égal à cet Avant-Goût (du monde)
que tu cherches
et que tu vois.
Etre
dont la
seule
énigme
est d'être
une profusion d'
existence" (p. 200)

Mais l'être, cette profusion d'existence, n'est pas donné à mi-course, disait l'Amin, à la parole de qui Le Champ des Oliviers est ouverture. Il est significatif que le livre soit ponctué par la fréquente répétition de cette sen­tence. C'est que le passage vers cette profusion d'existence, vers la pleine possession de soi, vers une unité retrouvée à travers une signification enfin trouvée, dans la migration de ce monde, est passage "bien au delà de ce monde / pour atteindre l'autre monde / celui de l'être / endroit de l'homme" (p. 148). Lieu qui n'a plus rien de commun avec sa nomination par le discours de l'Identique et du Meur­trier, et qui est cependant dessiné dans la blessure du meurtre-enfantement : "L'être est un lieu autre à l'extérieur de soi dans une durée égale à l'enfantement d'un autre monde" (p. 157). Lieu perpétuellement appelé-désiré dans Le Champ des Oliviers, l'Ogresse n'est pas qu'une nostalgie d'origine perdue : elle est au contraire le désir et la dévora­tion, dans l'acceptation et la conquête, dans l'enfantement d'un autre monde. Contrairement à Jidda, qui tombe et meurt lorsque le meurtre de ce monde la met à découvert, l'Ogresse fait sien l'incendie par la poussée du Nouveau Monde, car il est dévoration, comme elle.

*  *
*

Cependant, au seuil du passage crucial, de "la décou­verte du nouveau monde", qui peut être tout simplement les yeux de Conchita, Brandy "tremble comme une grive que l'on va prendre" (p. 191). Et s'il désire "poursuivre le délire. Et aller jusqu'au bout", il n'en a pas moins peur, "Peur de vivre une dévoration de la vie (...) Peur d'être et de n'être pas" (p. 193) : cette dévoration, ce tremblement, ce sera le passage du fleuve, blessure centrale et objet de Mémoire de l'Absent. Le désir et le meurtre sont complé­mentaires, dans la mesure o11 le meurtre engendre le désir d'aller au-delà du meurtre, o11 le désir transforme le meurtre en dévoration. Mais ce passage où s’"échangeaient les mondes", selon l'expression de Yahia, pas de chance, sera le lieu même d'une écriture-migration et dévoration.

 


MEMOIRE DE L'ABSENT, ou : le Passage du Fleuve [49]

LIEUX DU DIRE ET DE LA CONSUMATION

1) Le voyage

Si nous retrouvons dans Mémoire de l'Absent, livre II de "La découverte du Nouveau Monde", avec une densité plus égale et un approfondissement poétique plus soutenu, les mêmes thèmes que dans les autres livres de Farès, ce dernier roman n'en forme pas moins un tout, enclos dans une action unique : l'arrivée à Paris d'Abdenouar et de sa mère, en pleine guerre d'Algérie, pour attendre le père libéré en no­vembre 1959 du camp de Paul Cazelles et assigné à résidence dans cette ville. Action unique dans laquelle le livre pour­rait donc s'inscrire comme en une sorte de lieu unique, "co­hérent", du texte. Et cependant, cette action-lieu unique est encore mouvance, voyage, "hors-lieu" donc, par rapport tant à son lieu de départ 'éclaté) que par rapport à son lieu d'arrivée.

Ce voyage d'Alger à Paris était déjà ébauché aux cha­pitres VIII et IX du Champ des Oliviers ("Alger" et "Paris"). Le roman tout entier est donc le récit d'un passage - ou de la fin de ce passage - de "notre ville" (Alger), à "cette ville" (Paris) [50]. Le lieu est "l'entre-deux lieux". Passa­ge à bord d'un taxi dont Hamid, passeur énigmatique tantôt détesté tantôt aimé, ferme la porte au début (p. 14 : "Hamid ferme la porte arrière du taxi celle contre laquelle s'appuie la mère"), pour la rouvrir à la fin (p. 218 : "Ha­mid a ouvert la porte arrière du taxi", répété deux fois). Et de plus, cet "entre-deux lieux", en lequel se localise pourtant plus qu'un autre ce texte, entretient une autre ambiguïté entre deux figures spatiales contraires et toutes deux liées à sa nomination comme lieu. Fermeture initiale qui est arrachement : les premiers mots du roman sont : "En quittant la gare". Ouverture finale sur ce qui pourrait être une victoire : "l'esclave est au-delà du fleuve" remplace le traditionnel mot "fin". d'ailleurs toujours absent des romans de Farès : pourrait-il seulement, dans ce passage continu qu'est cette oeuvre, avoir un sens ? Le pourrait-il, surtout, dans ce contexte d'ouverture finale de Mémoire de l'Absent ? Or, cette ouverture-victoire est aussi l'éclatement d'une no­mination illusoire de ce lieu transitoire qui n'est pas sans rappeler celui du "Prisonnier" du roman précédent. Lieu illusoire dont le texte avait entretenu la fiction, tout en n'existant comme entité que dans sa perte.

Quel est cet "au-delà du fleuve" où se trouve à pré­sent Abdenouar ? Est-ce cet au-delà du meurtre, cet "autre monde / celui de l'être / endroit de l'homme" que désirait le Prisonnier du Champ des Oliviers ? La réponse nous sera peut-être donnée par les différents espaces sur lesquels il va s'ouvrir. Le premier d'entre eux est la ville étrangère, l'"autre ville", Paris, lieu cicatriciel dont il faudra vain­cre la peur, car il faut "échapper au massacre" qu'elle porte en elle, disait encore Le champ des Oliviers (p. 159).

Quoi qu'il en soit, le titre indique déjà clairement la double localisation du récit "l'Absent" est le "Passager de l'Occident" qui écrit 1e livre, qui vit sa "Mémoire" en même temps qu'Abdenouar. Mais cette "Mémoire" est appel : a­vant tout l'appel d'Abdenouar à Jidda, dont elle est nostal­gie et désir, mais peut-être aussi celui du "Passager", "Bran­dy Pax", au lieu perdu, au "Champ" éclaté, devenu la blessure ? Cette écriture-désir est en partie projection de l'en deçà du passage, de "notre ville", Alger. Et c'est aussi par rapport à cet en deçà que le narrateur est "l'Absent".

Le roman est donc doublement localisé : à la fois d'un côté et de l'autre de la Méditerranée, double localisation qui est vécue en termes de déchirement. L'écriture du roman se situe justement dans le passage de l'un à l'autre, dans la mouvance, surtout dans la migration dont Le champ des Oliviers voulait assumer la cicatrice, laquelle apparaîtra surtout ici dans sa douleur, et sa grandeur tragique. D'ailleurs, le ro­man n'est-il pas l'ouverture d’une cicatrice dans le texte, s’il est, comme on l'a vu, en partie une expansion des cha­pitres VIII et IX du roman précédent, c'est-à-dire justement: les chapitres de la blessure et du meurtre, du champ des oli­viers proprement dit ? Le lieu que pouvait dessiner la clô­ture du roman par une "action" unique dont on a vu pourtant qu'elle est plutôt un "entre-deux lieux" est donc à nouveau éclatement, ouverture de la cicatrice du texte précédent, lui-même double de celui-ci. L'ambiguïté de la localisation, qui est celle aussi de l'écriture-désir avec laquelle elle se confond, dessine donc une fois de plus le lieu dans sa destruction même, le plein dans sa perte..

2) La cassure (et la ville-consumation)

L'espace-temps du roman est donc celui d'un trajet, dont le contexte est rappelé périodiquement [51]. Et le pas­sage, nous a déjà appris l'auteur de Yahia, pas de chance (pp. 34-35), est ce moment crucial où il faut se munir de sa vie toute entière, de son être dans sa totalité. Les moments principaux de l'existence, tant individuelle que collective, vont donc se superposer dès le début dans l'espace de ce passage, et sa cicatrice. Dès le premier chapitre, ils auront en commun l'arrachement, l'irréversible, les départs d'où l'on ne revient plus. Départ du père, vers qui est dirigé le voyage dans lequel s'inscrit le roman, mais qu'on ne verra pas reparaître [52]. Disparition presque simultanée de Jidda, "la vieille", à qui s'adresse en grande partie le livre, au­-delà de la mort, par le tutoiement qui la désigne très sou vent. Disparition de Dahmane, le double du narrateur comme Ali-Saïd était le double disparu du héros de Yahia, pas de chance. Et départ un peu antérieur de H'Midouche, "le frère que je n'ai plus revu depuis (...) août 1956".

La blessure, la cassure dans l'arrachement, sont ain­si le point de départ de cette écriture de l'être, qu'ouvre l'irruption du présent, et de l'irréversible. "Mon être est désormais ouvert - comme ça, d'un coup, comme une bûche -", dit d'emblée le narrateur à la deuxième page du roman (p. 10), avant de s'apercevoir plus loin que "S'il n'y avait eu ce moment où le père disparut loin de moi, je n'aurais pas compris grand-chose, non plus, au pays, ni à Jidda" (p. 117). Contraire radical de la localisation, l'arrachement est donc cependant à la fois le lieu d'inscription et de désir du texte, et ce qui délivre le sens, l'intelligibilité du monde, des choses et de l'Histoire. Sens qui n'est pas donné, ainsi, dans la positivité de son affirmation par le discours idéolo­gique qui remplit et sature le lieu, mais dans la négativité du manque, vécu premier, ouverture du texte et déploiement du désir-écriture.

La blessure, l'absence, le déchirement-dévoilement initial sont l'origine et le noyau profond de la création. Mais elles sont aussi perte de la vie, et mort, intrusion dévastatrice de l'Histoire et de son meurtre. "Absurde ir­ruption de la ville et du militaire" (p. 207) dans l'espace maternel, protégé du temps, dans l'espace de l'outre dont elles ont fait craquer la vieille peau. Le monde ancien n'est plus désormais qu'une outre vidée, qu'un ventre ouvert par l'agression de ce monde : la ville, et la guerre. "Ce monde (...) qui avait tout emporté dés son apparition dans l'in­térieur du pays ou les côtes ou les villes, et qui avait ou­vert le ventre des hommes et des femmes, comme des outres" (p. 65).

La couleur de cette blessure est le rouge, qu'habi­tent Abdenouar-Kahlouche l'enfant aux cheveux rouges, et Dahmane qui vit tellement cette blessure, cette violence, qu'il est cette blessure. Dahmane est le double "Chaque soir, je sentais battre son cœur / là, en moi / comme un autre cœur en moi" (p. 13), parce qu'il réalise la violence interdite à Abdenouar par la mère, cette violence de la terre, ce "pas de l'outre", et en meurt comme Ali-Saïd. Mais, contrairement à Ali-Saïd, il n'est pas absent du récit qui le nomme [53]. Dahmane a ici, avant de mourir lui-aussi, une présence objective, puisque c'est lui qui apporte des nouvel­les du père enfermé à la villa Susini (p. 13). Mais cette villa Susini, symbole des pires tortures et meurtres par l'occupant, est justement dans la blessure, que Dahmane, qui en vient, semble habiter ainsi, qu'il devient lui-même dans ce lieu. Il est "déchiré à vif comme il on lui avait arraché une peau du visage" (p. 17). Il est cette "matinée rou­ge de la ville », qui apparaît ainsi comme la ville-meurtre dans cette "absurde irruption de la ville et du militaire" relevée plus haut, la ville, dont la villa Susini devient le symbole, est le meurtre et l'enlèvement, est les disparitions, la cassure, elle est consumation à cause de la violence dans laquelle elle affirme son être. Et c'est précisément dans cet­te violence que Dahmane communique avec Abdenouar : "La voix de Dahmane est rouge. Comme ses yeux et ses pleurs au-dessus de la ville; dans la matinée rouge de la ville; où le ciel Ciel bleu d'Alger est terriblement rouge acide sur mes yeux et ses yeux et mes mains mes yeux mes mains mes mains rouges au-dessus de la ville,, (p. 16). Cette violence est, non pas tant le sens, que le lieu même du dire.

La première partie du roman est donc intitulée "Dahmane, parce que Dahmane-blessure en est le centre. Dahmane mort, l'est au fond de la ville-blessure, de la ville-meurtre où Abdenouar, dans son délire, veut le rejoindre, lui crie : "Je veux être dans la ville / dans la ville / là-bas, au fond de la ville / contre Dahmane" (p. 105). Mais dans la ville-meurtre, il ne peut pénétrer que par effraction s la ville-meurtre, même si elle est "ce monde", est un lieu im­possible, puisqu'elle est justement le meurtre du lieu. "Nous n'étions pas faits pour ce monde", dit Abdenouar, lui qui vit "dans cette effraction où se trouva noué mon être, en cette recherche désespérée du jour de la mort ma colère et ma vie; oui, cette effraction où je demeure, dans la cassure du monde, violence nouée au corps ou habitudes" (p. 24). Abdenouar est en retrait, en deçà de la mort, comme il est en deçà de la ville-meurtre où il appelle en vain Dahmane. La mort lui est interdite, il n'y "Aucun lieu en ce monde... Aucun lieu... Que cette déflagration meurtrière de votre terre. Oui... Une peine à vivre. Qu'une folie à circonscrire... Qu'une mort à accomplir... Aucun lieu en ce monde", disait déjà l'"Inscrip­tion" du Champ des Oliviers. La blessure d'Abdenouar, comme la migration dans laquelle l'écriture de Farès s'installe, sont cette disparition, cette absence de lieu dont le corol­laire, l'écriture, est appel sans fin d'un lieu mort.

Fanon parlait des "damnés de la terre"; Kateb se trans­formait en passager clandestin dans la Cité des Autres. A cet­te dimension sociologique d'un thème connu de la littérature maghrébine, Farès donne une dimension existentielle nouvelle. Non seulement comme Mourad Bourboune dans Le Muezzin il "ha­bite une cicatrice", mais au centre de cette cassure fonda­mentale évoquée plus haut s'installe chez lui une quête désespérée du lieu impossible et mort [54], d'où la poésie de ses livres tire peut-être son tragique. Dahmane, Jidda, sont partie ce lieu, car tous deux sont morts, comme Ali-Saïd l'est également dans les autres romans. De même est morte Kahena, la reine des Aurès, lieu encore plus profond de Mé­moire de l'Absent. Contre la ville et son meurtre, la "mai­son de l'amour" du vieux Djelloul n'est aussi qu'un lieu il­lusoire : certes, il y semblait aux lycéens que "la ville reculait", mais le "détour magnifique du vieux Djelloul" fi­nissait toujours par les "abandonner ensuite, comme de vieux journaux jetés sur les trottoirs de la ville" (p. 189). L'appel est fondamentalement tragique, en ce qu'il tente désespé­rément de susciter l'en deçà du meurtre et ce, depuis la vil­le meurtrière elle-même. La ville est consumation avant que le soit l'écriture elle-même, qui participe de son espace, dans L'exil et le désarroi, car autant qu'un espace référen­tiel ou signifié, on a vu comme la ville est d'abord le lieu du dire romanesque de langue française au Maghreb.

Face à la ville-blessure, le seul lieu possible est l'ouverture même de la ville, comme du texte. "Tomber dans la ville" (p. 21), comme le fait déjà la banlieue depuis sa colline : "Clos-Salembier banlieue terrible aux mouvements de bidonvilles descendant vers la ville par tous les côtés le lieu sauvage immérité cité d'une meurtrière liberté Clos­Salembier Cité Nadhor comme dit le poète..." (p. 16). (Le Nadhor de Kateb Yacine n'est-il pas justement un de ces premiers lieux opposés à la ville des Autres par l'imaginaire maghrébin.? Or, on a déjà vu l'écriture de Kateb devenir li­eu pour une définition intertextuelle de leur propre dire - c'est-à-dire sa localisation scripturale - pour d'autres ro­manciers algériens [55] : le texte de Kateb devient lieu, d'abord parce que, on l'a vu, créateur du lieu en sa produc­tivité mythique, mais aussi parce qu'il fournit un espace textuel de reconnaissance à toute écriture algérienne qui se réclame de son dire). La ville qui exclut, qui tue le lieu, qui empêche toute localisation doit être envahie, jusqu'à ce "moment d'ouverture de la ville, lorsque, de plusieurs rues et collines, couraient vers le centre de la ville, comme ver un nouveau centre de la terre, les natifs du Pays-Mère" (p. 223).

La ville alors s'ouvre en deux, "comme une tête" (p. 177), dans la grève des lycéens. Déjà, la ville avait répondu à Abdenouar lorsqu'il y avait découvert le nom de maquis de son père : "Si Mahfoudh Comme si ce nom avait été écrit sur toutes les terrasses de la ville, cette ville, Alger, d'où, pour la première fois, je sentais venir mon nom, com­me une caresse de vent ou de chaleur, là, au fond de ma voix, de ma bouche, de ma gorge. Mon nom mêlé à toutes les rues vitrines carrefours bars cinémas maisons immeubles de la vil­le. Cette ville que je sentais vibrer d'une toute autre maniè­re maintenant que je savais, oui, je savais : j'appartenais à l'ombre de la ville. Mon nom mêlé au soir, à la nuit qui avance au-dessus et dans la ville Amante oui indéfiniment Amante et Folle" (p. 21). Sommée par le terrorisme, la ville-­blessure est devenue Amante et Folle. Lumière, elle rejoint l'ombre et la folie de Jidda. Dans la violence, la ville s'est ouverte à Abdenouar comme aux bidonvilles : "L'Indépendance / est / notre histoire / d'amour" (p. 180).

Transformer la ville-meurtre en ville amante et folle, dont on recherche la dévoration, n'est-ce pas la revanche et la victoire de l'Ogresse du Champ des Oliviers, dont l'action révolutionnaire est l'expression la plus achevée ? Cette "om­bre de la ville", lieu désormais d'Abdenouar, n'est-elle pas en partie le "nom obscur", l'opacité de l'Ogresse ? Consuma­tion de tout lieu où vivre, la ville est consumée elle-même dans le meurtre-amour. Sa cicatrice est l'ouverture de l'A­mante, le texte comme la violence de Dahmane est cette folie qui l'ouvre; il est la combustion de la ville-migration où il s'inscrit, et sa propre consumation.

LA MORSURE DE MALIKA, OUVERTURE DU TEXTE

Ainsi, la cassure initiale, la ville-blessure et la ville-amante se rejoignent dans des images de violence-ouver­ture. Car si "ce monde" blesse et tue, il n'en est pas pour autant systématiquement rejeté. La parole de Farès n'est pas univoque. Le champ des Oliviers nous avait déjà appris, et ici nous en aurons la confirmation, combien le multiple - l'Ogresse n'est pas loin ! - est essentiel dans la thémati­que de l'auteur. Aucun des éléments, tant du réel que de l’œuvre, ne peut être séparé d'une totalité. Ainsi, le personnage auquel s'appliquent le mieux les images d'ouverture relevées plus haut dans la ville (mais la ville, alors, ne devenait-elle pas justement amante ?) est Malika. Or, Malika apparaît pour la première fois page 49, alors que 1'auteur parle de Jidda, à la fin d'un chapitre (le deuxième) qui é­tait tout entier itinéraire, tension d'Abdenouar des mots de la mère à ceux de Jidda. Aussi passe-t-on à nouveau sans transition page 53 de Jidda à Malika, puis même, à la fin de la page, de Malika à Kahéna. De plus, le tutoiement du livre, ou du récit, ne s'adresse-t-il pas, non seulement à Jidda, mais aussi bien souvent à Malika ? Il y a donc superposition. de ces trois personnages féminins (Jidda, Malika, Kahéna) qui sont tous trois ouverture et violence, dans un même appel-désir du texte.

Malika est à la fois l'amante qui ouvre en deux la peau d'Abdenouar (pp. 119, 124) et la reine des Aurès (Kahé­na) dont elle a la violence aimante qui abolit le temps dans le meurtre (p. 127). Elle est liberté première, joie païenne, mais en même temps vie bloquée sur une terrible défense, amante mutilée par le moralisme coranique (ou simplement so­cial) qui la rend méconnaissable en troublant la joie par son jugement-blessure, dans ce mot d'un autre monde qu'est "pu­tain" (ou que serait tout autre jugement "moral", car la morale est séparation, et à ce titre, elle est à son tour meur­tre :

"Malika pense quelque chose tout bas, qui m'atteint éclat de verre ou d'acier. / "Crois-tu que je sois une putain, parce que je suis là avec toi, dans les dunes ?" / Les yeux de Malika sont méconnaissables (...) C'est terrible de ne plus comprendre un visage : savoir s'il rit ou meurt, et je ne sais quoi dire ou inventer autre cho­se que de la stupeur" (pp. 125-126).

L'irruption du jugement dans l'innocence de la joie est une blessure aussi fondamentale que celles relevées jusqu'ici.

Or, si nous examinons la place de cette séquence dans le roman, nous nous apercevons qu'elle en occupe pratiquement le milieu, et qu'elle se situe immédiatement après ce que l'on pourrait appeler "le passage du fleuve" : après la bles­sure de la disparition du père et de Jidda, Abdenouar, au seuil crucial, délire. Il ne passera le fleuve que grâce aux dessins de Jidda, dont le frère de Hamid habilement reprend avec lui le langage libérateur (pp. 108-112). C'est alors que l'outre, qui était "de couleur noire" (p. 108), redevient le "pays clair" (pp. 113 et 115), et que la peau s'ouvre à l'évocation de Malika (p. 119) et de sa joie, "cette joie fragile, calculée, volée à l'étouffement du monde" (p. 121).

Ce chapitre est lui-même inclus dans une deuxième par­tie intitulée "l'énigme", laquelle est celle du nom, et, à travers lui, de l'origine. L'énigme du nom comme le dire-­blessure de Dahmane sont ainsi lieux du dire. Le nom et l'o­rigine sont faussés parce qu'on les a mutilés, comme l'Ogres­se du Champ des Oliviers (ou Kahena ici) dans des généalogies qui, toutes, "remontent à l'Un. Donc : fausses" (p. 104). Cet­te mutilation est du même ordre, bien que se situant dans un contexte historique et géographique différent, que le meurtre du noir, fondement d'une culture américaine refusant de recon­naître son métissage, dans Un passager de l'Occident. Elle est meurtre du nom qu'elle ouvre. Aussi, lorsqu'après le passage du fleuve, l'outre est redevenue le pays clair, le nom redevient également le nom entier" (p. 113). Enfin, dans cette totalité retrouvée, surgit la geste de Kahena, la reine des Aurès, dont les généalogies fausses ont amputé le nom. Kahena, c'est en partie l'origine berbère occultée. C'est aussi le "jeu d'amour", la fête théâtrale et tragique retrou­vée l'espace de sa propre mort (chap.VII). L'on a déjà vu que Malika et Kahena étaient superposables, et se confondent plus ou moins, dans une morsure qui est aussi celle de l'Ogresse-. du Champ des Oliviers. Et Malika subit la même mutilation­blessure du mot "putain". Elle est "la vie bloquée sur une terrible défense" (p. 129), de même que Kahena, comme l'était déjà l'Ogresse, mais Mémoire de l'Absent ne s'inscrit-il pas dans la blessure du "champ", le centre, lui-même ouverture dans le déchirement, noyau éclaté du roman précédent à qui il donne son nom ? La défense dont sont victimes Kahena et l'ogresse est cette occultation de l'origine par les généa­logies de l'Un.

C'est de la morsure par Malika (à la fois blessure et douceur amoureuse, mais aussi image d'ouverture : la dévora­tion de l’ogresse n’est pas loin, et avec elle celle de l'ora­lité, dont se rapproche d’une certaine manière la construction du roman en récits imbriqués les uns dans les autres, dans la blessure-dévoration des autres, car le récit oral est dévoré par un autre récit ouvert comme une bouche qui est celle aussi du conteur - du récitant -, comme elle est celle de la morsure amoureuse de Malika) que jaillit la geste de Kahena, avec l'arrivée du premier personnage, l'"homme à la tête ceinte d’un tissu bleu", suivi du Récitant : "Malika a mordu la bouche d'Abdenouar et le paysage est devenu caillou­teux, la route poudreuse, sur laquelle, mince orientation jetée à travers l'humble fécondité des pierres, un homme mar­che la tête ceinte d'un tissu bleu..." (p. 130). D'ailleurs, toute la geste de Kahena qui commence là est encadrée par un chant d'amour d'Abdenouar à Malika, répété exactement avant et après ce jeu théâtral rejailli de l'ancien temps (pp. 130 et 175 : "le sel de la mer........... une fuite insondable, et personnelle").

Le jeu d'amour et de violence de Kahena est encadré l'amour et la violence de Malika. Mais jeu de mort, il lui-même blessure-ouverture dans le corps du roman : de cette blessure les deux passages identiques qui l’encadrent comme la bouche mordue d'Abdenouar-narrateur ne peuvent-ils être considérés ne être considérés comme les lèvres ? Or, la geste de Kahena est pratiquement (avec le dernier chapitre) le seul épisode du livre dans lequel aucune phrase ne fait allusion au taxi, dont on a vu qu'il était le lieu de l'action présente-du ro­man. Elle est donc bien une enclave-blessure dans le récit, un noyau sur lequel ouvre la mutilation de Malika. Mais un noyau, également, qui est sacrifice tragique, et mort, comme l'était celui du Champ des Oliviers.

La mutilation de Malika peut de ce fait être considérée comme le centre du livre. La "terrible défense" est cassure aussi fondamentale que la mort du Pays-Mère, que la dis­parition de Jidda, du Père et de Dahmane, que d'ailleurs elle recouvre, avec quoi elle se fond de la même manière que se fondaient les différents meurtres dans le Champ, noyau du ro­man précédent. N'est-ce pas Malika qui provoque l'écriture, ou du moins la parole, puisque l'une des phrases-leitmotiv les plus souvent reprises dans tout le roman est : "Oui, Ma­lika / Je dirai tout", et que le dernier chapitre (chap. XI), qui sert en quelque sorte de conclusion, commence par "C'est Malika / Oui Malika qui m'a amené jusqu'ici" (p. 221), et que c'est encore à elle que s'adresse la clôture-ouverture ultime, dans le dernier dessin, et son explication : "Malika Malika : Je dirai tout / tout sur la présence et le risque / de ce dessin. // Je regarde : / l'esclave est au-delà du fleuve" (pp. 226-229).

Mais si Malika et Kahena sont à la fois mutilation de l'"ancienne gloire de vivre" par "l'échine patriarcale de l'Algérie" que dénonçait déjà Un passager de l'Occident, et blessure ouverte, la parole qui jaillit de leur blessure est elle aussi violence et éclatement, tout comme le dessin de Jidda est "risque", jusqu'à la fin du roman (p. 227). La pa­role est violence. Jidda la dit "fille de guerre, contre le sens usurpé" (p. 103). La voix de l'homme à la tête ceinte d'un tissu bleu que suscite en premier la morsure de Malika "frappe comme un sabre" (p. 130). Le Récitant-Ameksa-le berger est "Celui qui / ouvrit / le chœur du / Monde / d'un coup de / sabre / parmi les / vergers" (p. 142). La parole de Jidda désintègre celui à qui elle s'adresse,, eu creusant un autre temps en ce monde (p. 11), de même que la parole du Vieux Maître, dans Le champ des Oliviers, ouvre l'être. D'ailleurs, si l'amour, dans Mémoire de l'Absent, ouvre la peau d'Abdenouar en deux, c'est comme il ouvrirait un livre (p. 124), et l'enclave du "jeu d'amour" n'est-elle pas ce que découvre cette ouverture ?

Or, Le champ des Oliviers était ouverture du texte à la parole du Vieux MaÎtre, et de cette ouverture-blessure du champ proprement dit de Si Mokhtar, lieu de la guerre qui encadre aussi dans le précédent roman la blessure des chapi­tres VIII et IX ("Alger" et "Paris", les disparitions et le passage) va surgir Mémoire de l'Absent, qui est justement, comme on l'a vu, une expansion de ces deux chapitres du Champ des Oliviers. Ainsi l'écriture, comme la parole, la geste de Kahena, surgit de l'ouverture, blessure ou amour, du texte ou de sa migration, et ces images d'ouverture sont donc une constante fondamentale de l’œuvre de Farès, puisqu’elles ­sont, à proprement parler, le lieu de l'enfantement du texte.

Mais la parole elle-même éclate dans sa propre violence. Les paroles du Récitant "giclent, comme de la pierre qui éclate là, en plein milieu de l'assistance" (p. 136). Et là encore apparaissent des images d'ouverture. Le Récitant doit "tenir la parole ouverte" (p. 135). Il "ouvre tue manœuvre produit invente jette les paroles du monde" (p. 136). L'écla­tement de la parole va même plus loin, puisque celui qui la porte, le Récitant-Ameksa, est "l'être qui éclate parmi les pierres" (p. 143). Dans ce même "jeu", Kahena à la tunique rouge, "la femme qui chante / Ou parle / Parmi nous / N'a plus de tête" (p. 140), et le Récitant a la tête tranchée par Osmane, ".comme sous le coup du sabre" (p. 161). De même, le carnet d’Ali-Saïd, centre, noyau ouvert de L' exil et le désar­roi, est, dans les flammes de ses mots, sa propre brûlure, celle de l’incinération du jeune homme, émetteur absent et non nommé, autre récitant-blessure. La parole et le chant, dans tous les cas, sont auto-blessure du chantre. La parole qui dit la blessure est elle-même cicatrice.

L'OUTRE, ENVERS ET LIEU PREMIER MULTIPLE DU DIRE

L'ouverture du livre découvre son envers ; la repré­sentation, le lieu théâtral, et l'oralité. Le livre doit être traversé comme le fleuve. Kahena, le Récitant, Ameksa sont au-delà du livre. Ne sont-ils pas d'abord oralité ? Mais ora­lité qu'on ne peut atteindre qu'à travers ce livre qui y conduit, ce livre dont l'ouverture la dévoile. Ce livre cepen­dant que cette oralité ignore, puisqu'elle lui est antérieu­re, tout en ne pouvant plus être révélée que dans le franchissement de ce livre. De plus, au-delà de l'écrit du livre par­ce qu'ils sont oralité, Kahena, le Récitant, Ameksa sont aus­si au-delà de la narration de ce livre (le taxi, on l'a vu, n'est jamais rappelé dans les chapitres VII et VIII), et, de "ce monde", de "cette ville", où s'inscrit ce présent. La ville et le livre doivent être traversés comme le meurtre. Et ne sont-ils pas meurtre, justement, dans la mesure où la ville est consumation, et où l'écriture du livre, tout en révélant, ici, l'oralité, est également par nature mort de cette oralité ?

Inscrite dans "ce monde", ne serait-ce que par son support matériel, le livre, la parole d'Abdenouar s'adresse en permanence à un au-delà de ce monde, qui est le plus souvent Jidda, mais qui est aussi Malika, et, derrière celle-ci, Kahena et Ameksa. Elle invite donc à son propre franchisse­ment, à la rencontre de son "au-delà", de son "autre côté", car "nous sommes tous (...) les points de parcours d'un pay­sage et d'un territoire bien plus ancien que nous" (p. 118).

Ce pays d'antériorité première auquel il faut s'ouvrir au risque de se perdre, c'est le pays d'Ameksa. C'est aussi celui de Jidda. C’est l'outre dont nous sortons tous et que nous masquons en vain sous la ville, ou sous notre inscription dans l’Histoire, ­dans "ce monde". Ne suffit-il pas de "lever la ville et voir, voir au-dessous d'elle, comme sous le fleuve, les marques de [la] présence et voyage [de Jidda]" (p. 85) ? La ville, l'Histoire, apparaissent donc comme des masques, une perte de l'opacité rassurante de l'espace an­cien. Masques dont la levée ou l'ouverture mettent à jour la mère, jusque là cachée, et qui apparaît pour la première fois comme personnage - personnage supplicié par le lieu qui la fait voir, la ville, vitrine et meurtre - dans Mémoire de l'Absent.

Dans les romans précédents, la mère était supplantée par tante Aloula (Yahia, pas de chance), par l'Ogresse ou par Jidda (Le champ des Oliviers). On la voit désignée furti­vement dans Le champ des Oliviers, au moment même du meurtre, dont on a vu que Mémoire de l'Absent était l'expansion : ce meurtre la découvre, en retrait derrière Jidda, plus comme une absence que comme une présence réelle de personnage (p. 123, chap. VII’ : "Les militaires,"). Dans Mémoire de l'absent la mère pleure, dans cette perte de l'espace ancien qu'est la traversée de la ville : "Oui, la mère pleure, là, près de moi, dans la nuit arrière du taxi, alors que la ville bouge parmi les rues, méconnaissable, les vitrines, les trottoirs, et ce terrible sourire de Hamid, devant, dans le parcours de cette ville" (p. 24). "Dans le parcours de cette ville", par ailleurs "méconnaissable", Hamid peut apparaître comme le terrible officiant du supplice de la mère transplantée dans l'altérité. N'est-ce pas aussi de la ville qui tue et dépos­sède, de son altérité et de son meurtre, que provient la blessure ? N'est-ce pas "l'autre homme", "celui qui venait de l'autre terre (...) qui tendait le territoire et ouvrit la peau de l'autre" (p. 63) ?

La différence entre Mémoire de l'Absent et d'autres romans maghrébins où la mère, plus proche de la terre, souf­fre de l'altérité-blessure de la ville, réside dans le fait que la mère, ici, est non pas alliée mais rivale de la ter­re, dont elle interdit la violence à son fils. Autre retour­nement du cliché anthropologique de la non-historicité de l'espace traditionnel. Violence insurrectionnelle dans la lutte armée où Dahmane se fond : "Dès ce jour j'aurais voulu tuer", dit Abdenouar, qui continue : "mais mère m'interdit , l'insurrection" (p. 54). Cette violence de la terre est éga­lement dans le langage de Jidda, en dessins aux couleurs é­clatantes. Elle est celle de Kahena à la tunique rouge. Vio­lence du pays qui tue, violence-pas de l'Outre, nécessaire et fécondante, même si la mort est là.

Cette interdiction est pour Abdenouar une véritable "amputation dont la mère voulait tenir le secret alors que Jidda me restituait les parts voilées de mon être en son lan­gage dilué resplendissant, retour fécondant et libre dont je devais connaître les lois" (p. 97). Mais cette amputation est aussi celle de la mère elle-même, coupée ainsi de la ter­re dont Jidda reste seule l'expression. Et c'est peut-être ce qui explique que les romans précédents lui aient toujours substitué des personnages plus proches de cette violence terrienne, plus proches de ce que Mémoire de l'Absent appelle "le pas de l'Outre". Ainsi, tout le chapitre II illustre cet­te tension-désir d'Abdenouar, des mots stériles de la mère, où la prière tient une bonne place parmi les pleurs, à ceux, féconds, de Jidda, seul refuge, seule sécurité dans leur vio­lence même, contre l'agression par la ville. Et puisque cette amputation est aussi blessure, "Dahmane est là, dans cette rivalité de la terre et de la mère" (p. 103). Rivalité, bles­sure elle-même, dont naîtra la tension-désir d'Abdenouar, pulsion fondamentale de l'écriture du livre.

La ville et l'Histoire sont des écrans à traverser comme le fleuve, et ce faux obstacle qu'ils constituent, puisqu'il suffit d'un dessin du frère de Hamid pour les en­jamber, engendrent le désir, la tension vers cet autre côté : "Je n'avais de cesse, Dahmane, de vouloir partir, oui, de l'autre côté de notre histoire, sans être pris dans les eaux du Fleuve. / Il existe une sorte de prescience dans l’amour du monde. Dans la haine. Une prescience du deuxième jour. A­près la nuit du Fleuve" (p. 193). Cette "prescience" est ap­pel, l'"amour" comme la "haine" sont tension vers ce deuxiè­me jour, cet autre côté de notre, jour, cet "au­-delà Jour" vers lequel Abdenouar court : "Je cours Oui Au-delà du Fleu­ve Au-delà de la ville Mon doux royaume d'au-delà jour" (p. 197).

Ce "doux royaume d’au-delà Jour", Kahena, Jidda, sont l'ombre désirée de la lumière répandue sur la terre. Leur tutoiement par le narrateur est nostalgie et appel. Il est désir. Et dans quelle mesure la rupture par l'écrivain de la linéarité de sa phrase, le remplacement fréquent de l'intel­ligibilité univoque par la signification multiple, n'est­ elle pas à rapprocher de ce "mimétisme des couleurs", ten­sion-désir vers Kahena, "ombre voilée d'un délire qui peut être aussi celui de la création, ombre voilée" soudain ap­préhendée dans la nuit de Chetma par le "tu" d'Abdenouar :

"Quelqu'un marche, de-ci, de-là, quelqu'un marche, et peut-être est-ce toi, légère et dure, dans la nuit de Chetma.

Ombre de la lumière répandue sur la terre, mes mem­bres, et ce mimétisme des couleurs qui, du plus blanc, découvre le plus noir

Kahena ?

Ombre voilée de mon délire" (p. 53) ?

*  *
*

Mais l'ombre désirée est interdite. Le voile, le mas­que, la ville, l'Histoire, et aussi la. réprobation morale qui pèse sur Malika, ont été posés par les tenants du sens un, du discours univoque. Ainsi le désir devient-il trans­gression. Contre l'imposition du sens un, il est revendica­tion du multiple. C'est là la vraie signification de "l'énig­me" que désigne la seconde partie du roman, qui débute par : "je commencerai par la multiplicité des deux signes. Ces deux signes où tu me dis inscrite l'énigme de ma naissance" (p. 91). Les deux signes (et non le signe unique) sont d'a­bord inscrits dans le prénom. Car, dit Jidda, contrairement aux généalogies qui toujours remontent à l'Un, "le premier mot n'existe pas, mais le mot double (...) cela est ton pré­nom "Abd-Nouar" Car tu es né sous deux signes, celui de ton esclavage et celui d'une lumière" (pp. 97-98). Abd, c'est l'esclave, et Abdenouar se donnera souvent ce titre d "es­clave" dans le roman. L'esclave n'est-il pas le double, l'en­vers de la puissance, l'envers du discours établi ?

Il est aussi le Pays-Mère, celui, occulté, de Kahena. Il est le double "d'outre-mort", il est le "corps" aux formes violentes de ce Pays-Mère justement dont le maître d'école veut nier la menace, lui qui affirme et fait apprendre que "L'esclave est blanc : Il n'est pas Noir" (p. 71). Or, Abde­nouar-Kahlouche n'est-il pas l'enfant noir ? Certes, Abd­-nouar" est esclave de la lumière, du Dieu de lumière. Ainsi dit le nom. Mais Jidda n'affirme-t-elle pas que cette lumière elle-même n'est pas univoque lorsqu'elle profère : "Origine de notre monde : Lumière Noire" (p. 67) ? "Car il ne suffit pas de connaître le mot de chaque chose mais tous les mots de toutes les choses" (p. 97). La vraie connaissance est to­tale, multiple :  "Le vrai monde est plusieurs" (p. 98). "Nous sommes êtres mêlés De sang et de peau mêlés" (p. 79).

L'Outre participe de cet être mêlé : "Qui peut dire / ce qu'est / l'outre ? // Un ventre ? / Une femme ? / Un hom­me ? / Une histoire ? / Un pays ?'• (pp. 96-97). Par nature, l'outre échappe à la définition une. Est-elle ombre ? Est­-elle lumière ? "L'outre est de couleur noire" est l'une des

 

des li par. qui

 

l'écriture même, souligne cette fonction

phrases qui reviennent le plus fréquemment dans tout le vre (entre autres pp. 77, 87, 108...). A ce titre, elle participe de l'ombre désirée et violente. Elle est le pays qui tue, le meurtre même que commet, cette fois, le pays, contre l'Autre, en réponse au meurtre initial. Elle est l'existence, contre la négation. Un changement de graphie, entre autres procédés d'écriture, entre autres meurtres d'écriture dans l’écriture même, souligne cette fonction :

"Comprendre pourquoi le pays tue
l'outre est de couleur noire
" (p. 108)

Le changement de graphie [56] est rupture, meurtre, dans l'é­criture elle-même : il est changement de couleur de cette é­criture, révélation dans une même parole d'une pluralité de voix, fissure de la parole une.

Du pays-mère, l'outre est donc d'abord la fonction meurtrière, comme le hérisson dans Yahia, pas de chance, Le chant d'Akli ou L'exil et le désarroi, ou encore les grives du Champ des Oliviers. Les valeurs d'ombre peuvent être asso­ciées à celles de la clandestinité que désirait Abdenouar. Cette clandestinité de Dahmane ou de Si Mahfoudh est d'ail­leurs aussi "pas de l'0utre" : "Clandestinité ? (...) Un é­tonnement mêlé de crainte car, brusquement : il faut dissimuler son nom pour accomplir le pas de l'Outre ?" (p. 91).

Mais l'outre est aussi le pays clair, surtout lorsque le fleuve a été traversé et qu'elle a donc été atteinte (pp. 113 et que 115); lorsque le désir arrive à l'assouvissement, et que le pays clair prend soudain le visage de Malika dans les dunes, elle-même Kahena reine des Aurès (pp. 118 et svtes).

Cependant, qu'elle soit de "couleur noire" ou qu'elle soit "le pays clair", l'outre est toujours opposée à la vil­le : dans le premier cas, elle en est le meurtre; dans le second la négation, le non-être. Elle est "l'unité de toutes les cassures qui fendaient ou détruisaient tous les instants et vies de la ville". Elle est cet "au-delà" qui permet de faire du pays "qui meurt" le "pays qui tue". Et si la ville s'arme de l'"expulsion", provoque "toutes les dislocations ou pertes (...) tous les éloignements et migrations", l'outre est au contraire "cette enveloppe, cette première donnée de l'outre, ce premier pas, cette enveloppe qui réunissait tout le monde", elle est le "nom entier", au-delà et en deçà de toute mutilation (pp. 113-114).

Autrement dit, elle est le lieu, au-delà et en deçà du meurtre. Elle est ce en quoi l'on se fond lorsque la vil­le soudain se rétrécit à tel point que l'on perd son nom; elle est l'ogresse et la mère, l'irrésistible appel à l'auto­consumation :

"J'oubliai tout, et traversai la ville, la peau en feu, le cœur pris, la tête prise, usée par ce que tu dis : l'outre.

La peau de l'outre ?

Que dit l'outre ?

 

Moi ? (p. 43)

 

J'oubliais tout
              / : (p. 44)

 

Moi et l'Outre ? (p. 45)

 

l'Outre ? " (p. 46)

La disposition sur des pages successives et les changements de graphie dans ce passage, tout comme le rétrécissement progressif du texte, qui finit par se réduire à un point d’interrogation, soulignent les différentes phases de cette tension-désir, qui devient passage-consumation. Objet ultime du désir, l'outre est à la fois le nom entier, et l'efface­ ment du nom, de l'individualité. Elle est le lieu total avec qui l'on se fond et où l'on se perd. Elle est l'action ré­volutionnaire dans laquelle ces pages illustrent l'entrée. Elle est la consumation de la clandestinité, mort et vie à la fois, le silence de Yahia après son départ, qui est perte de son identité propre et fusion dans celle, sombre et silen­cieuse, de l'outre, lieu total.

*  *
*

Ce lieu cependant va apparaître comme un lieu vide. L'outre est le pays d'Ameksa, celui qu'on a vu surgir de la blessure du livre, dans sa transgression. Le pays d'Ameksa est ouvert par le baiser-morsure et la mutilation de Malika. Il l'est aussi par les épaules étincelantes de H'Midouche. Ainsi il est le pays "de notre plus lointaine enfance. Celui où la parole dénoue l'énigme contenue en moi, dans ma cou­leur" (p. 199). Mais H'Midouche et cette "plus lointaine en­fance" avec lui sont séparés d'Abdenouar par le fleuve, et ce fleuve que H'Midouche ouvre ainsi, c'est la mort [57]. Lieu total au-delà et en deçà du meurtre, l'outre est un lieu mortel, un lieu vide.

Au pays d'Ameksa le tutoiement-désir, au-delà de Jid­da, au-delà de Malika, au-delà de Kahena même, s'adresse à la "Vigilante gardienne des collines" ou "du lieu", laquel­le n'est autre que la mort. La course du désir vient se bri­ser sur le couteau du meurtre ultime qui ouvre la forêt de grands cèdres en un lieu vide : "Vigilante gardienne des col­lines Oui : j'aurais couru vers toi, et j'aurais attendu que le monde s'ouvre sur les épaules de H'Midouche Oui J'aurais franchi les dix mille coudées du monde pour arriver vers toi, à ce moment où j'ai vu oui où tu précipitas le couteau, là, au fond du chœur, dans la forêt de grands cèdres" (p. 200). De ce meurtre, de cette mort, tout le "jeu d'amour" du cha­pitre VII est l'appel. C'est pourquoi la tête du Récitant est tranchée. C'est pourquoi la mort entre dans le corps d'Ameksa (p. 144). Et la forêt ouverte ainsi dessine le lieu ultime : le lieu vide, autour duquel Kahena est condamnée à tourner sans fin : "Tu marcheras autour du cercle; autour du lieu; autour de la jouissance, sans atteindre le centre; autour, comme nous... Oui... Comme nous... Douleur égale aux brûlures de soif dans les plaines inaccomplies du Grand Dé­sert" (p. 146).

LE FLEUVE (JIDDA ET L'ECRITURE-DESIR)

Mais le désir est transgression. Le livre tout entier n'est qu'un passage, dont on a vu l'importance en commençant. Le moment est capital, Abdenouar dans son délire s'en aper­çoit : pour lui, "l'esclave est au-delà du fleuve" est "cet­te phrase autour de laquelle, ou, dans laquelle se joue le monde" (p. 107); et le seul endroit en lettres capitales de tout le livre est celui où Abdenouar se trouve en quelque sorte sommé de franchir le fleuve : "JE NE VEUX PAS RESTER AINSI BLOQUE DEVANT OU DANS LES EAUX DU FLEUVE. JE NE VEUX PAS RESTER DANS LES EAUX DU FLEUVE" (p. 108).

Passer le fleuve, ou écrire, c'est d'abord se résoudre à se perdre [58]. C'est "ouvr(ir) (son) nom, le brûler) ou l'invente(r) une nouvelle fois" (p. 101). Images, donc, d'ouverture et de feu, dont l'association amène au délire. L'ou­verture du nom, sa consumation sont délire, perte du sens qu' avaient les choses dans l'identité, perte du sens comme l'est d'ailleurs: l'écoute de Jidda, qui réclame la même disponibi­lité essentielle (p. 65) : c'est pourquoi l'écouter, c'est se perdre, et la poursuivre au-delà de la mort, dans "cette ville Qui n'arrêtait pas de briller Oui, en face de nous", c'est franchir le fleuve, se perdre dans le délire, assister à la fuite des signes et de l'Outre elle-même devant son désir, mais c'est aussi ouvrir finalement la ville pour accomplir le pas de l'Outre : "toi ô mon délire étendu sur la ville où tu n'es plus et où je te poursuis ainsi comme ma vie prenant ta vie pour ma vie, alors que le signe fuit que le mot lie le nom, que l'esclavage change de peau que l'Outre fuit le monde que la ville s'ouvre en moi et que j'arme ma main pour accomplir le monde" (p. 99). Ainsi, devant le fleuve, dans le passage, s'opère d'abord une perte totale du sens, par le feu, la ville, et l'ouverture du nom. Perte du sens qui est celle, aussi de l'énonciation-ouverture du nom, face à la clôture frileuse du nom par les discours de l'Un.

Cette perte du sens peut être fatale. Il s'agit de ne pas rester au fond du fleuve, de ne pas tomber au fond du puits. Se présentent alors de nombreuses images d'eau et de froid, dans lesquelles la ville et le fleuve sont parfois as­sociés, comme lorsqu'il est dit de Paris que "la ville froide en Novembre comme le fleuve" (p. 54). Le froid, l’eau, sont la perte du désir en pleine traversée, car "l'eau froide, froide au-delà des os, Jidda. Au-delà" (p. 85). L'eau n'est-elle pas, comme le suggère Abdelkébir Khatibi [59], ce qui sépare ? Mais ce froid est aussi, plus proche de l'Histoire d'Algérie, celui de la mort dans la Seine, où des amis de Farès périrent noyés lors de la manifestation silencieuse d'octobre 1951. Le fleuve est l'une des multiples incisions violentes du vécu d’une guerre dans le texte. Le but du "pas de l'0utre", son sens, n'est-il pas la vie ? La perte de la vie dans les eaux froides du fleuve est donc une perte du sens inévitable, laquelle peut également être ressentie comme une perte du désir en pleine traversée, la traversée du fleuve étant aussi le militantisme vécu de Farès pour l'Indépendance.

Face à la perte du sens comme du désir, heureusement, Jidda est là, dont l'ombre gigantesque sur la ville va en per­mettre la transgression. C'est d'elle qu'Abdenouar va tirer sa force désirante, celle qui lui permettra de passer le fleuve : un langage autre. Contre la ville-mort, "Alger, Cité­-Malheur de tant d'êtres", le simple frottement du voile de Jidda lui redonne vie. Elle seule saura ravir le lycéen, je­ter au loin pour lui "l'impossible existence coloniale", et surtout l'initier au "langage autre, celui qui devait faire déborder l'0utre" (p. 66). Ce langage "que tu m'annonçais par bribes et fragments", ce langage qui recourt volontiers au dessin, ce langage qualifié de folie est le contraire de celui du maître d'école, mais "lui, ce langage a tout fait » (p. 113).

Et pourtant, c'est la disparition de Jidda qui a placé Abdenouar devant le fleuve. C'est pourquoi tout le roman s'adresse à elle par-delà la ville, par-delà la mort. En ce sens, on l’a vu, l'écriture est désir et transgression. Mais c'est de Jidda qu'elle tire sa qualité particulière : ne pas être qu'une écriture linéaire, qu'une écriture du sens un. Le livre n'est pas que le livre : il est d'abord englobé dans un dessin de Jidda (p. 227) sur quoi il se clôt pratiquement, puisque ce dessin précède la phrase finale : "l'esclave est au-delà du fleuve" (p. 229). Le langage qui a permis à l'es­clave de passer le fleuve est donc le dessin de Jidda, et le livre, support traditionnel de mots, qui contient ce dessin, renvoie à des modes de communication autres que les mots, ou que l'écriture. Et en même temps, le dessin de Jidda, comme la dévoration de l'Ogresse, tissu de l'oralité, dans Le champ des Oliviers, peuvent apparaÎtre comme le lieu d'inscription véritable du texte, et de ses ruptures, ou plutôt : par ses ruptures, entre autres vecteurs du désir de localisation de l'écriture. Ici se trouve peut-être l'illustration (dans tous les sens du terme) la plus frappante de ce que j'ai déjà mon­tré plusieurs fois, à savoir que le lieu du dire est toujours le lieu. que dessine une parole, ou une pluralité de paroles, et non un simple espace géographique référentiel. A la limite, ne pourrait-on pas affirmer, rompant du même coup avec tous les clichés anthropologiques sur l'espace-objet non-histori­que d'une description historique, que l'espace géographique référentiel n'est ici désigné et consacré comme tel que par l'historicité nommée de la blessure : la répression colonia­le ? C'est-à-dire que le lieu d'inscription de Mémoire de l'Absent ne devient espace spatial délimité que parce que j'appellerai une réduction chronotopique [60] à un contexte spatial et temporel précis d'une blessure essentiellement langagière : celle-là même des langages du multiple par les langages de l'Un, ou les langages du Sens. Car seul le mul­tiple de l'oralité ou du dessin, entre autres, est le vérita­ble lieu du dire, face à un langage du sens qui ne dit pas son lieu. Et ces langages du multiple sont, entre autres, les dessins de Jidda, et peut-être aussi l'oralité de l'Ogresse, le jeu théâtral de Kahena, ou tout simplement l'amour de Ma­lika ou le "pas de l'Outre" : la violence révolutionnaire.

Lieu, donc, mais aussi matérialité du livre, le dessin contient le livre qu'il représente, puisqu'il est justement représentation du livre aussi bien que du fleuve, de l'écriture aussi bien que de la guerre :

Dans le dessin, le livre devient le centre du passage du fleuve : les lignes du livre n'y apparaissent-elles pas comme les vagues de ce fleuve ? "Regarde", dit Jidda (à qui répond le "je regarde" de la page 227, en-dessous du dessin, et c'est ce regard-déchiffrement qui permet le passage de l'esclave au-delà du fleuve), "le livre partage le monde ou l'étendue en plusieurs phrases qui courent comme des fleuves", ou encore : "Là, il y a le livre / et les lignes du livre qui traversent / la guerre" (p.. 83). Dans le dessin, les lignes du livre prennent tout leur sens : elles sont traversée de la guerre, du meurtre comme du fleuve. Elles répondent à la perte du sens. Elles empêchent la perte du désir en pleine traversée. Elles sont le désir qui effectue cette traversée, comme elles en sont le lieu.

En même temps, les phrases, les lignes, le livre par­tagent l'étendue. Ils sont le fleuve, au même titre que la ville, écran meurtrier, est également le fleuve. Comme le fleuve ou la ville, le livre ouvert est blessure. Cette bles­sure dont on a déjà vu qu'elle est le lieu même de l'écritu­re. Le livre ouvert est présence et risque comme le dessin. Il participe de la guerre et du meurtre. Il est "terrible béance" face à la "parole désirante" du poète, qui sera tou­jours d'un côté ou de l'autre du fleuve, toujours se jettera "muni de sa vie" dans ce "trou d'être qui se tord devant lui" : la création, son délire, son indicible et fondamentale angois­se, la "peur d'écrire" de Brandy Fax dans les deux romans précédents. Le désir de cette création, et son "Acte plus mûr que Terreur", sa violence et son meurtre plus forts que la guerre, et toujours inscrits en elle :

"j'accomplis la terrible béance de la lumière, escla­ve noué à la parole désirante, ainsi, au chœur du monde, alors que le délire vient, nommant l'espace, comme un vieux rite, plus vieux vieux que cette nouvel­le terre qui éclate parmi nous les jeunes membres de la guerre Oui Venez-Voir là, 1e trou d'être qui se tord car j'ai accusé les plus entières soumissions de l'homme pour libérer son chant de terre humaine Venez­ Voir ou Entendre car la Parole est Acte plus mûr que Terreur" (p. 95).

 

 


CHAPITRE 4.
LA PAROLE ENCLOSE : DIEU EN BARBARIE ET LE MAITRE DE CHASSE

A) DIEU EN BARBARIE , OU LA CITE HONTEUSE. 94

SPATIALITE TRAGIQUE DES DISCOURS. 94

1) Clôture et éclatement 94

2) Lieux diégétiques et personnages-lieux. 95

LA CITE HONTEUSE. 99

B)LE MAITRE DE CHASSE, OU L'ÂGE DU SABLE  105

STRUCTURES SPATIALES DU ROMAN.. 105

1) La ville et la steppe (Premier livre) 106

2) L'encerclement (Deuxième livre) 109

3) L'éclatement et le passage (Troisième livre) 110

L'ESPACE TRAGIQUE D'UNE QUÊTE-DÉSIR.. 113

1) Au-delà de la ville. 113

2) Un espace piégé. 115

3) « Ce passé à la parole dorée ». 118

4) La parodie tragique. 120

L'ENVERS DU SIMULACRE TRAGIQUE, OU LA PAROLEABSENCE  124

1) Le moment tragique et son envers, ou la lumière du simulacre et l'ombre du lieu-mémoire  124

2) Le Maître de Chasse, ou la parole absente. 127

 

 

De texte en texte, l'entreprise de localisation décri­te dans cette troisième partie nous fait donc apparaître de plus en plus que le lieu de l'écriture, l'inscription de son énonciation est, non pas. tant un espace géographique réfé­rentiel, encore qu'il s'agisse bien toujours du pays, qu'un lieu de paroles multiples. Lieu utopique où sujet et objet du dire ne font qu'un, mais utopie que suppose le désir même qui sous-tend l'écriture et devient ainsi de fait son lieu véritable. Désir ouvert comme le nom qui est appel, le lieu n'existe que dans et par cet appel. C'est dire qu'il est es­sentiellement ouverture, qu'il récuse toute clôture par une nomination qui l'instituerait en objet spatial de catégories discursives qui ne sont pas les siennes. Parole multiple, le dire du lieu récuse tout discours le prenant-pour objet et s'arrogeant le droit exclusif de dire "je", fût-ce au nom de valeurs de progrès. Tout discours qui le constituerait en espace à organiser, à hiérarchiser au nom du Pouvoir ou du Progrès, qu'importe. Car tout discours qui nomme le lieu au lieu d'écouter sa parole est condamné à révéler tôt ou tard la duplicité de son lieu d'énonciation autre, de son dire u­surpé.

Ce dire usurpé réduit, en effet, le lieu à sa seule spatialité. Spatialité qu'il ne s'agit pas de nier ici : le pays est, certes, d'abord un espace géographique. Mais le réduire à cette spatialité "objective" est feindre d'ignorer qu'il est d'abord libre surgissement de paroles non-codifiées échappant souvent aux catégories d'un discours. Et c'est, de plus, produire une séparation de l'espace qui installe en lieu autre l'énonciation de ce discours même. La traversée du fleuve, blessure de la modernité, est imposée au dire du lieu par un discours qui s'énonce depuis l'autre côté du fleuve. Discours qui ne peut, de ce fait,. nommer que la mort du lieu, et son propre tragique, car le fleuve ne peut être traversé que dans un seul sens, et nommer le lieu depuis cet au-delà du fleuve est condamner cette nomination, si elle n'accepte le désir de l'écriture, à n'être que signes inef­ficaces.

Ce sera alors le rire strident de Kamal Waëd dans l'insignifiance de la nuit déserte qui l'entoure à la fin de Dieu en barbarie, parce qu'il n'a pas su franchir ces murail­les par lesquelles il protège et enclôt la ville à de sa propre justification, contre le foisonnement du vide des steppes qui l'entourent. Et ce sera le meurtre, dans Le Maître de chasse, par le discours de la Cité que Ka­ mal incarne, de l'entreprise désirante des Mendiants de Dieu.

Meurtre illusoire qui se retourne contre ses auteurs, puis­qu'il n'a pu l'être que de la personne de Hakim Madjar, c'est­-à-dire d'un écran derrière lequel le désir du lieu, ou encore d'une "réponse se réduisant au mot RIEN" se trouvera ainsi libéré, signant du même coup la perte d'un discours du sens meurtrier, nomination que condamne la positivité même de son dire. Car le lieu du désir, l'origine du sens comme du dire ne peut être nommée La parole qui veut réduire la négativité constitutive du lieu qui fonde le dire ne peut que se condamner tragiquement à se propre mort.

C'est pourquoi, si les romans de Farès qu'on vient de décrire disent depuis la blessure l'ouverture d'un lieu d'ab­sence et de sa nomination, lieu d'absence ouvert qui est aus­si celui de leur écriture, les deux romans de Dib qu'on va décrire ici disent au contraire, d'abord, l'enfermement tra­gique d'un discours qui se protège mortellement contre l'exu­bérance du lieu et la perte qu'en suppose le désir.


A) DIEU EN BARBARIE [61], OU LA CITE HONTEUSE

 

Dans une ville de l'Algérie indépendante, espace clos et limité à quelques lieux [62] précis, comme dans La Danse du roi, mais moins allégorique cette fois, nous découvrons des personnages du temps présent. Pour le Dr Berchig, Kamal Waëd, Jean-Marie Aymard ou Hakim Madjar, ce n'est plus en effet du passé qu'il s'agit, mais bien de l'actualité la plus brûlante de ce pays auquel ils sont tous pas­sionnément attachés : son identité, et la leur propre, est en question. Et à travers la problématique de l'identité, sourd encore une fois l'interrogation angoissée sur la réalité même de l'être comme de la parole qui le crée.

SPATIALITE TRAGIQUE DES DISCOURS

1) Clôture et éclatement

Car, parallèlement à eux, vit la « Barbarie » qui donne son titre au livre. Les discussions feutrées de ces intellectuels sont en fait minées, par la présence du « Kalmouk » [63] chez le Dr Berchig, par l'inquiétude de Kamal, par l'« envers » qu'elles supposent (le chap.2 est l'« envers » de la discussion du chap. l). Surtout, parce qu'à leur fausse transparence, toute conceptuelle, s'oppose la richesse en images, l'épaisseur vécue, drue des rêveries et des actes hallucinés de Lâbane, l'un de ces fellahs ayant pris racine dans la ville, vivante négation de toutes les valeurs représentées par Kamal Waëd, le technocrate de la cité nouvelle qui le croise sur son chemin, mais sans jamais communiquer avec lui [64].

Tout comme Arfia, dans La Danse du roi, Lâbane est fait de terre, de feu et de sang ; tout comme elle, le passé l'obsède, tout comme elle il est exclu par la cité nouvelle, qui se coupe ce faisant de ses racines, et l'envoie dans un hôpital, à la blancheur immatérielle du père mort de La Danse du roi, où on le vide de ce sang, de cette vie gênante [65], quand elle ne lui oppose pas, comme à tousses com­pagnons également inutiles, ses portes fermées.

C'est la marée des fellahs ayant pris racine dans la ville. Ce sont ces hommes inutiles dont les cafés regorgent. Et des portes. Un grand nombre de portes. De fabriques, de magasins. Toutes fermées. Et des rues, toutes affairées, toutes endormies, hantées de regards (p.93).

Ces deux univers imperméables l'un à l'autre ont donc chacun son discours propre. Discours conceptuel « plat » linéaire, sans relief ni couleur des « intellectuels », discours halluciné de terre, de feu et de sang de Lâbane. Irréalité d'un côté, réalité à la limite du supportable de l'autre. Or, ces deux discours ne se rencontrent pas plus que les univers qu'ils expriment : ils sont nettement séparés dans des chapitres et des parties distincts, juxtaposés sans autre communication entre eux que l'exclusion réciproque de fait, et non dite, que suppose cette juxtaposition même.

L'espace diégétique du roman, tout comme celui de son écri­ture, tous deux ordonnances formelles rigoureuses, sont donc éclatés de fait et cet éclatement, déjà développé dans La Danse du roi, est l'une des dimensions essentielles du livre. Il instaure la faille, la fêlure. Il est l'un des aspects du tragique implicite des romans de Dib depuis 1962. Tragique du discours de Lâbane, encerclé par celui des intellectuels et par l'espace de la ville, tous deux le coupant de son lieu : le maquis. Tragique du discours des intellectuels, miné, irréalisé par la seule présence en son centre de la rêverie hallucinée de Lâbane ou des quelques mots du « Kalmouk ».

Clôture et éclatement sont donc ici deux figures complémen­taires, dimensions tragiques inséparables de la parole romanesque de Dieu en barbarie, comme elles l'avaient déjà été de l'espace romanesque de Qui se souvient de la mer et de La Danse du roi.

2) Lieux diégétiques et personnages-lieux

La conversation du chapitre l, que n'imagine même pas Lâbane, a son lieu diégétique propre : la villa du Dr Berchig. A la recherche de son identité, Kamal va d'un lieu de la ville à un autre cette villa même, la maison de sa mère, celle de Si Azallah, tel café de la vieille ville dont la terrasse est si bien enclose dans l'ombre tutélaire de ses platanes que « le temps y prenait naissance » (p.168), l'appartement de Hakim Madjar et de Marthe, jusqu'à ne plus avoir de lieu du tout. Le lieu diégétique de Lâbane n'est pas cette pièce sans murs apparents dont seuls la lumière de Rachida cousant et son silence dessinent un espace hésitant (p.91) : c'est celui de la mortelle « flambée des midis » dans « un paysage chaotique criblé d'échardes rocheuses, défendu par sa désolation » (pp.92-93). Hakim Madjar et Marthe, dans leur modeste appartement de la vieille ville, dessinent un lieu diégétique particulier où, si Lâbane et Kamal se repoussent l'un l'autre, ils viennent tous les deux, alterna­tivement. Or, Hakim, et avec lui ces « Mendiants de Dieu » dont Lâbane fait partie, a déclaré la guerre à la Cité dont Kamal s'est fait l'incarnation. On peut donc dégager deux espaces dont le rapport antithétique définira la construction du roman en trois «livres».

* *
*

Le premier livre est construit autour du personnage de Kamal c'est à travers ses yeux – et sa gêne – que nous assistons à la con­versation chez le Dr Berchig au chapitre 1 ; ce sont ses réflexions qui terminent le chapitre 2 ; et le début de sa quête folle, dans un rappel onirique de ses relations avec sa mère, meuble le dernier des trois chapitres de ce premier livre.

Si le personnage central du premier livre est Kamal, son lieu essentiel, par contre, est la villa du Dr Berchig : même au chapitre 3, lorsqu'il est dans la maison de sa mère, Kamal agit encore par réfé­rence à ce qui s'est dit la veille chez le Dr Berchig ; bien plus : par référence à des paroles ambiguës du Dr Berchig lui-même, qui seront le point de départ de sa quête d'identité – ou de dignité.

[Le Dr Berchig] avait même bien ajouté avec une plaisante insistance « Pour oublier l'humiliation d'avoir tendu la main, voyons, il suffit ensuite de faire un pied de nez dans le dos de son bienfaiteur ! » Se remémorant comme, à cet instant, ses yeux s'étaient rétrécis dans un sourire, les commissures de ses lèvres dédaigneusement plissées, Kamal eût hurlé de rage, d'autant qu'il se soupçonnait d'avoir laissé un peu – et même beaucoup – passer ces paroles par lâcheté (p.44).

Cette correspondance entre un personnage et le lieu d'un autre, qui n'apparaîtra plus en personne dans le restant du roman, n'est­-elle pas déjà une réponse à la quête de Kamal ? D'un point de vue strictement diégétique (« l'action » du récit), cette villa n'est qu'au Dr Berchig. Mais au niveau du sens, ou de la lecture (le discours implicite mais non énoncé), elle est aussi le lieu de Kamal, en ce sens que Kamal se définit implicitement par le dire de ce lieu, qui devient donc le lieu occulté de sa filiation, de son identité, ou plutôt l'envers réel de son identité affichée de « chef de cabinet du Préfet ». Iden­tité qui voudrait se présenter comme un fait de « nature » alors qu'elle est liée à une histoire occultée : celle du financement des études qui lui ont valu cette fonction. Nous ne serons donc point surpris d'apprendre à la fin du livre, par la bouche de Si Azallah :

« – C'est le Dr Berchig... qui a donné l'argent... » (p.218).

Mais cette réponse illustre aussi la dimension tragique de Kamal l'homme qui ne peut avouer son lieu, comme Oedipe ne peut avouer sa filiation. Et pour Kamal comme pour Oedipe, la révélation de ce lieu-filiation caché vers la connaissance duquel tend toute leur quête est aussi la catastrophe finale : leur identité éclate dans l'instant où elle se trouve. Le « grand rire strident » de Kamal répond à la folie d'Oedipe : la « nuit déserte » dans laquelle il se répercute (p.218) n'est-elle pas également celle dans laquelle Oedipe, ayant trop cherché la lumière, se trouve définitivement plongé ?

Le lieu diégétique du deuxième livre est en grande partie l'appartement de Hakim Madjar et de Marthe : c'est celui de l'essentiel du chapitre 1, et de tout le chapitre 3 de ce livre. Mais cet appartement citadin n'est que l'antichambre d'un projet de des­truction des cités, à plus ou moins long terme : celui des « Men­diants de Dieu ». De plus, par Lâbane, présenté au chapitre 1, et dont les rêveries occupent tout le chapitre 2, il ouvre sur un espace autre [66], celui du maquis flamboyant dont nous avons déjà vu qu'il était négation des spéculations du livre 1. Espace qui devient de ce fait, et son absence diégétique (on ne sort pas de la ville dans Dieu en Barbarie) y contribue, le lieu du désir de ces trois personnages, comme surtout l'écriture de ce deuxième livre. La localisation des­sine ainsi une structure d'ambiguïté particulièrement intéressante, entre lieu diégétique et lieu du désir, ce dernier étant, de plus, à trouver à la fois au niveau de la diégèse et à celui du récit. Non seu­lement l'ambiguïté en elle-même récuse le sens un comme la struc­ture spatiale une, mais encore ses jeux dans la narration font appa­raître les différents niveaux de celle-ci. Le texte donne à voir son fonctionnement, non sans malice : et s'il était lui-même le lieu du désir ?

Quant aux personnages, le centre de ce livre est-il Lâbane ou Hakim Madjar ? Remarquons d'abord que le chapitre 2, consacré aux hallucinations de Lâbane, occupe le centre exact, tant de ce livre, que de l'ensemble du roman. Lâbane, qui parle peu, mais qui rêve et vit d'images et de sensations, alors que les conversations de Kamal et de ses amis se situent dans une abstraction voulue, serait ce « noyau de l'être » [67], que Kamal a répudié en lui, perdant du même coup sa propre densité pour devenir le personnage éclaté que nous voyons à la fin du roman. Lâbane est, par contre, pour Hakim Madjar, « la vraie chair, le vrai sang de l'humanité appelés à lutter contre la tumeur maligne qui s'est attaquée à elle, la ronge et la met en péril » (p.201). Mais il est indissociable de Hakim et de Marthe, grâce auxquels il participe à cette multitude de fellahs avec lesquels il campera un jour « sur la place de la Concorde, dans Hyde Park et Broadway » (p.202). Aussi, il est difficile d'affirmer qu'il y ait un personnage central dans ce deuxième livre. C'est d'un groupe qu'il s'agit, où la présence de Marthe, femme et française en milieu musulman, est singulière. Ces personnages ne sont jamais seuls, alors que Kamal, le représentant de la Cité, « de l'Etat, de tous les Etats » [68], l'est toujours, comme le tueur de Cangaceiros du « Cinéma Nuovo » brésilien dont il a, pour défendre l'Etat, la même rigueur implacable et meurtrière, ou comme Oedipe encore, dans la même ténacité à connaître ses origines.

On peut cependant voir dans ce groupe projetant un désir spa­tial de lieu autre, et dans son opposition implicite à la solitude de Kamal représentant du lieu citadin-Etat et présent, sans désir spatial mais en quête intellectuelle – discursive – de ses origines, une structure d'ambiguïté comparable à celle qu'on vient de dégager dans la localisation de cette deuxième partie : Lâbane fonctionne un peu par rapport à Hakim et Marthe comme ce que j'appellerai un personnage-lieu du désir, à la manière dont l'espace extérieur à la ville fonctionne comme lieu du désir par rapport au lieu diégétique qu'est leur appartement. Et comme tout lieu du désir, il existe en partie par ceux qui le projettent comme tel, hors de qui il n'a pro­prement pas d'être véritable, si ce n'est de son propre désir. De plus, on a déjà vu en Lâbane le contraire exact de Kamal : l'opposition du groupe désirant et de son ambiguïté spatiale à la solitude de Kamal et à la pure discursivité de sa quête toute intellectuelle du sens un dessine un autre renversement. Renversement qui opère en dernier recours entre des registres de signification différents, situés à des niveaux narratifs différents : la quête de savoir univoque de Kamal – qui est aussi celle du discours idéologique et de sa lecture –, s'opposant à l'ambiguÏté spatiale du désir d'une non-réponse qui sous-tend l'écriture.

* *
*

C'est à l'affrontement de ces deux espaces, ou plutôt de la soli­tude grandissante de Kamal, et du couple que forment Hakim et Marthe, que nous convie le troisième chapitre du livre 3. Le roman est donc construit – suprême ironie si l'on considère que le titre nous invite à chercher Dieu en Barbarie, et nouveau jeu sur les registres de signification – selon un modèle rigoureusement dialec­tique, le livre 1 étant la « thèse », le livre 2 l'« antithèse », et le troisième tout naturellement la « synthèse », ou du moins la réu­nion et l'affrontement des deux espaces opposés.

La recherche de son identité, Kamal l'effectuera à travers dif­férents lieux de la ville, le seul lieu absent – mais aussi bien il est quelque peu extérieur à la ville et symbolise, de plus, la relation que Kamal fuit jusqu'à la fin – étant la villa du Dr Berchig. Or, à mesure qu'il cherchera à s'y retrouver, la ville lui échappera davan­tage, et avec elle tous les refuges entre la vérité et lui disparaîtront, pour le laisser en marge, « au coude que fait le rempart », « Du côté de l'enfer » (p.217), « dans la nuit déserte » (p.218). Mais il sera conscient, à la dernière page, d'avoir cherché dans des lieux faux, camouflages discursifs de son lieu de filiation réel.

Quels sont ces lieux-camouflages cependant logiques en appa­rence selon un discours du savoir ? C'est d'abord la maison de la mère de Kamal, qui est elle-même l'expression de la ville qu'elle « symbolisait à merveille » (p.46). Univers clos, unité première, ne serait-ce que dans le rapport de Kamal enfant et de Mme Waëd, dont « la trop grande beauté [...] lui brise [encore] le cœur » (p.47). « Le dimanche suivant [...] il partit comme à la recherche de quelque chose dont son sort eût dépendu. [...] il n'agissait qu'ainsi qu'une voix sourde, opiniâtre [69], qui réduisait toutes les autres au silence, le pressait d'agir » (p.158).

Cette recherche du père-identité (le vrai père n'apparaît qu'une fois, p.59, et il n'a, de fait, aucune présence dans les souvenirs de Kamal, où la mère occupe au contraire l'espace et les sens du fils), le mène ensuite chez Si Azallah, faux père et ami de Kamal adolescent, détenteur du terrible secret, puis dans ce café de la vieille ville, et enfin chez Hakim et Marthe, où l'attend sa vérité, mais où il n'ose pas « regarder le jour, fixer notre soleil de Barbarie en face » (p.206), et d'où il fuit encore, comme il a fui de tous les lieux qu'il a traversés dans le roman.

Personne pourtant n'aurait mieux accueilli son cri – il savait mainte­nant pour quelle raison il était venu ici – que Madjar et Marthe ; cela ne faisait plus aucun doute pour lui. Mais il ne s'en était pas libéré, il en avait été incapable.

(….).

« Ne dirait-on pas que je tente de me raccrocher à la moindre branche que je vois à portée de ma main ? Que je cherche à reconnaître ma route sur chaque visage que je croise ? Comme si chacun pouvait m'indiquer la direction à prendre ! Comme s'ils ne me renvoyaient pas tous à moi-­même et uniquement à ce que je sais, à ce que je sens ; uniquement à ce que je suis ! » (p.207).

Car, depuis le début, Kamal savait ce qu'il est (la correspon­dance entre personnage central et lieu essentiel dans le livre 1 était assez explicite). Le « grand rire strident qui se répercuta longuement dans la nuit déserte » (p.218), sur quoi le roman se termine, n'en est-il pas la confirmation ? Pour échapper à sa vérité, Kamal a cherché à s'enfoncer toujours plus profondément aux racines de sa ville-mère. Mais tous ses efforts n'ont fait que l'éloigner davantage du centre, du noyau de cette ville insaisissable, de son lieu véritable. Dans l'appartement de Hakim, dont on a vu qu'il était l'anti­chambre d'une négation fondamentale de la Cité, de toutes les Cités, il a été finalement pris au piège de sa propre vérité, qui le rat­trapera alors que de la ville déjà il est rejeté, « dans la nuit déserte » (p.218). Car cet appartement est l'endroit où l'on désire la vérité du lieu d'être et de parole. Et ce désir est insupportable à Kamal, d'une part parce qu'il manifeste la réalité de son objet au lieu de le camoufler, et d'autre part parce que c'est précisément ce désir que de toutes ses forces il nie dans le camouflage de son discours de savoir comme dans la parodie de quête spatiale qui en procède.

LA CITE HONTEUSE

L'erreur de Kamal est de croire que la vérité réside dans son identité individuelle. Car il est, on l'a vu, l'incarnation des valeurs de la Cité nouvelle, plutôt qu'un personnage, au sens habituel du terme. La trouvaille de Dib est de faire vivre à son personnage des valeurs uniquement collectives comme si elles étaient ses passions d'individu. En ce sens, les deux « découvertes » de Kamal sur lui-­même et l'incarnation de l'ordre qu'il est devenu (pp.40-41) sont significatives.

C'est pourquoi le roman déconcerte d'abord le lecteur : ces personnages sont-ils de vrais personnages ? Sont-ils des symboles ? Ils ne sont peut-être ni l'un ni l'autre, ou les deux à la fois, et échappent donc à des critères d'analyse traditionnels. Car, s'ils étaient « vrais » dans une fiction « réaliste », ou « symboliques » dans un projet démonstratif, le roman ne serait pas la remise en cause de ces deux types d'écriture qu'on l'a déjà vu être en partie, et qu'il est peut-être d'autant plus que la lecture idéologique de l’œuvre de Dib la réduit le plus souvent à ces deux modèles à travers une présenta­tion scolaire de ses romans d'avant l'Indépendance.

Le statut littéraire de Kamal comme personnage interroge notre lecture : le degré d'individuation que lui concède le romancier est pour le moins inhabituel. D'ailleurs dans ses réflexions sur la vérité, Kamal pense toujours « nous ». Dès sa jeunesse, il affirmait à Si Azallah : «Nous ne cesserons jamais de ne pas tolérer la vérité» (p.213). Au moment où sa détermination de chercher sa vérité est la plus grande, il l'associe encore à une tare de son entourage : « Il irait jusqu'au bout. Malgré les dommages qui pourraient en résulter pour tous. Il ne tolérerait pas l'ambiguïté et l'équivoque dont tant de personnes autour de lui paraissaient s'accommoder et qu'elles semblaient à toute force vouloir lui imposer. » (p.169).

En fait, la culpabilité est collective : « Tous coupables », est-il dit p.212. Culpabilité liée à cette « tragique malédiction qui nous fait dire ceci, quand nous pensons cela ; de deux parts en nous qui n'arrivent jamais à se joindre, jamais à se réconcilier, jamais à trouver une parole commune à échanger. » (p.191). Kamal découvre au plus profond de sa nature collective le mur, le voile, la duplicité qui rendent toute vérité impossible à établir :

Nous sommes des natures à qui on ne fera jamais rien avouer. Le même mur nous sépare en deux, isole en nous le dedans du dehors. Le même voile restera jeté sur nos erreurs et nos vérités, nos faux secrets et nos vraies ombres. La duplicité adhère à notre être le plus intime. Pour l'extirper de nous, il faudrait nous défaire – et ensuite refaire ». Et il se répéta : « le mur, le voile. Le voile, le mur. Resteront scellés (p.190).

Ce n'est donc pas un hasard si ce dire de l'ambiguïté recoupe ici une ambiguïté sur le statut même du locuteur, et si, de plus, c'est Kamal qui passe ainsi du « je » au « nous ». Le dire de l'ambiguïté a à la fois un locuteur ambigu, et une signification ambiguë : Kamal y désigne-t-il son groupe ethnique ou culturel ? On est fondé alors à le suspecter de mauvaise foi, car d'où porte-t-il ce jugement appa­remment dépréciatif, lui dont tous les modèles comme aussi la formation sont occidentaux ? De plus, cette dénonciation est aussi dénonciation de sa propre entreprise de trouver une réponse une, et dont la localisation nous avait déjà permis de démasquer la dupli­cité : à la fois affirmation d'un sens et négation du sens multiple, extérieur, non-circonscrit et seul vrai par son absence même de réponse.

Mais ce « nous » est aussi celui du discours idéologique dont Kamal est la voix. Discours qui pratique ce que Bruno Etienne nomme l'« ethnophobie », c'est-à-dire le refus par des élites cita­dines des masses campagnardes qui pourtant fondent la légitimité de leur pouvoir, mais dont l'afflux à la ville détériore l'image cita­dine européenne de celle-ci [70] : autant dire la négation par le dis­cours idéologique, qu'on a vu éminemment citadin, d'un espace de légitimité dont il se réclame, au nom de normes d'un lieu autre non­avoué.

Enfin, nommer ainsi l'ambiguïté et la culpabilité qui lui est liée, est aussi montrer le rapport ambigu de son propre discours de savoir univoque aux dires de l'ambiguïté qui l'entourent, et à leur réalité irréductible. Et là encore, le flou du statut d'individuation du personnage est signifiant : d'une part, le « je » du discours, selon sa définition par Benveniste, s'oppose au « nous » du réel, mais, d’autre part, ce « nous » est aussi le collectif univoque d'un discours d'identité ainsi plusieurs fois condamné par l'ambiguïté des signi­fiants, dans la condamnation même qu'il en formule.

Et, dernière ambiguïté, de la parole romanesque cette fois c'est au moment où cette ambiguïté des signifiants semble le plus tourner le dos à un mode de description « réaliste » qu'elle révèle une observation particulièrement pertinente de la réalité sociale des élites algériennes en en mettant à jour l'« ethnophobie ».

* *
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Entre ses « faux secrets » et ses « vraies ombres », la Cité nou­velle se « masque les vraies réalités » (p.11), et d'abord la sienne propre. « Vous essayez de comprendre ce pays, vous voulez contri­buer à son relèvement d'un cœur sincère. Malheureusement, vous avez les yeux toujours fixés sur l'extérieur » (p.26), dit le « Kal­mouk » à Kamal dès le début du livre. La « tragique malédiction » est dans cet éclatement de l'être citadin, dans-sa rupture d'avec une unité première à jamais perdue.

On a vu plus haut que l'éclatement était une des dimensions tragiques des discours en présence dans la parole romanesque. On le retrouve ici dans cette cassure ontologique de l'espace citadin, comme de l'espace intérieur du citadin par excellence qu'est Kamal. Or, Kamal – expression de la ville – ne trouve pas son lieu dans cette ville, parce qu'elle s'est coupée en se refermant sur elle-même, de cet extérieur qui se manifeste chez Hakim et Marthe. Extérieur que Kamal y refuse, se coupant du même coup de ce « noyau de l'être» en lequel il aurait retrouvé son unité.

Clôture et éclatement sont donc là encore deux mouvements complémentaires : c'est en se refermant sur eux-mêmes que Kamal comme la ville perdent leur lieu-origine-unité, perdent leur opacité et forgent, tragiquement, leur propre mort. L'ambiguïté de la ren­contre des discours est donc bien spatiale. Elle réside dans l'englo­bement de la ville par un discours qui en est prisonnier.

Ainsi, la ville toute entière, submergée sous l'éclat d'une lumière insupportable, devient irréelle, lieu même de la mort, dans l'artifice de ses façades et la rigueur de ses lignes :

Et l'esprit de Kamal porta le même rêve que cette lumière. Cette ligne parfaite du trottoir, c'était la mort. Son regard ne pouvait que compléter et poursuivre cette mort dans l'artifice des façades. La pensée y faisait tache, le corps s'y réduisait en flammes (p.162).

 

Contrairement à Kamal qui se fond dans cette mort, qui est cette mort, de par l'essence même de son personnage tragique et de la fuite de lui-même que contient sa quête, Lâbane dénonce et récuse cette mort, cette irréalité contre laquelle tout son être terrien, toutes ses racines profondément ancrées dans l'ancien temps, celui d'avant un éclatement qui n'est pas son fait, se dresse : « Cette cité éblouie », dit-il, « a supplanté après l'avoir absorbée, l'autre, la cité réelle, reconstituée dans ses moindres détails ». Dans cette ville, Lâbane, qui n'en est pas, comme Kamal, le fils, se « montre cir­conspect. Tout ici n'est que simulacre. Ces passants ne sont que des morts doués d'une étrange résistance » (p.98).

La sensation est la même chez les deux personnages : même irréalité, même éblouissement, même présence de la mort. Cepen­dant, Lâbane y oppose l'épaisseur, l'opacité et la chaleur de son propre sang : « Il faudra un sang vivace et riche, beaucoup de sang, pour que fonde cette transparence » (p.98), tandis que Kamal ne peut que résonner faux, devant la simplicité de Hakim et de Marthe, car la honte d'une cité perpétuellement double, irréelle, fausse et mortelle est en lui.

Que tout cela était faux ! Que tout cela était affreux ! C'est sa honte qu'il aurait fallu crier (p.206).

Lâbane est impuissant contre cette honte collective parce qu'il en est la victime abandonnée. Kamal au contraire est l'artisan de sa honte parce qu'il refuse sa vérité, sa filiation, tout en la cherchant ailleurs, dans les lieux sans réponse d'une ville qui s'est elle aussi coupée de ses racines. Et cependant ce sang qu'y oppose Lâbane est non seulement l'épaisseur de vie, mais aussi l'historicité tragique, par la blessure de la guerre, d'un espace-mémoire seul apte à fonder en légitimité le discours de Kamal qui le nie, signant ainsi sa propre mort.

De cette cité honteuse, Dieu est absent, pour Lâbane, et son absence est un aussi insupportable abandon que celle du père. Mais les fils ont mangé du cadavre, de la pourriture. Aussi « la place de chacun n'est plus ici. Personne ne reconnaît personne » (p.83). Lâbane appelle le pardon, et considère Marthe comme la salvatrice. Au premier chapitre aussi, le babouchier dont parle Kamal attend que quelqu'un « se lève pour prendre sur lui le mal dans lequel nous vivons », car, « innocents ou non, nous sommes tous coupables » (p.21). Or, Marthe est française, et, de plus. son prénom est étran­gement biblique : autre preuve que le lieu de la légitimité comme du désir n'a rien à voir avec une géographie étatique qui n'est que le reflet de discours de pouvoir fondés sur l'abstraction meurtrière du sens un, étatique et citadin.

La réponse à la honte, à la culpabilité collective, à la fuite devant la vérité, ne peut venir que de l'extérieur de la Cité. Et les sauveurs sont deux, alors que tous les autres personnages sont seuls. Autre récusation du discours univoque qui jamais ne saura fonder le lieu désiré, et instauration du même coup de l'amour comme com­posante essentielle du lieu-désir. C'est d'abord Hakim Madjar, dont le Dr Berchig dit dès la page 34 qu'il sauvera ce pays. C'est aussi, inséparable de lui, Marthe, sa compagne, devant qui Lâbane à genoux, s'exclame :

Vous êtes enfin venue. Vous êtes venue nous apporter la délivrance (pp.83-84).

* *
*

Mais on a déjà vu que l'appartement de Hakim et Marthe était une porte ouverte sur l'extérieur, sur les campagnes, sur les fellahs innombrables qui, un jour, détruiront la Cité éblouie, et dont Lâbane est le représentant halluciné. Univers clos (la villa du Dr Berchig, extérieure, mais la dominant, et tournée vers elle, dont Jean-Marie Aymard voit les lumières (p.30), ne fait qu'en souligner la clôture [71]), la ville, la Cité coupée de ses racines, irréalisée et coupable, est en situation de siège. L'espace extérieur dont rêve Lâbane la menace. Et pourtant, se tournant vers Hakim et Marthe pour la sauver, la ville permettra forcément l'irruption de « la marée des fellahs » auxquels il ne lui reste plus ensuite à opposer que ses portes fermées et ses regards.

Car si les civilisations passent, il est « une autre histoire », dit le Dr Berchig dès la troisième page du roman :

... une autre histoire, et celle-là se moque pas mal des réalités prévisi­bles, dans cette histoire un peuple sent de manière sûre quand son heure est venue, et quand il vaut mieux pour lui de rester couché à sa place et de regarder, indifférent, les Etats tomber en ruine » (p. 11).

Or, c'est bien avec cette histoire-là que Kamal, comme la plu­part des cadres des pays en voie de développement, refuse toute communication, tout échange.

L'épaisseur perdue de la ville de Kamal est en partie la mémoire. On a vu comme, dans le livre 3, Kamal est progressive­ment rejeté par la ville dans laquelle il cherche son identité. A la fin, nous le trouvons « dans la nuit déserte », mais « au coude que fait le rempart » (p.217). Ce rempart, il ne l'a pas franchi, et c'est pour­quoi il n'a pas trouvé sa vérité. Pourtant, il sait que déjà la guerre est déclarée. Et il sait aussi que, dans cette guerre, l'ordre qu'il incarne perdra, car les armes de l'adversaire ne sont pas les siennes, échappent à toutes ses prévisions :

Il ne faut pas croire, Madame Marthe – la guerre est déclarée. On ne le dirait peut-être pas. On ne voit pas des armées se battre. Pas de front. Pas de « théâtre des combats ». Ça n'y change rien. La machine est déclenchée. Et, cette fois, elle ira jusqu'au bout (p.87).

dit Lâbane..Et Hakim :

«... Ce sont (les fellahs), croissant en nombre, qui rendront son inno­cence au monde. Ils couvriront la terre et essuieront de sa face l'outrage qui lui est fait depuis trop longtemps. Je ne pense pas à nos seuls fellahs ; je pense à tous ceux qui sont répandus de par l'univers dont nous ne constituons qu'une parcelle. La vraie pâte humaine, celle qui est en train de lever, se trouve là-bas ; là-bas, la vraie chair, le vrai sang de l'huma­nité appelés à lutter contre la tumeur maligne qui s'est attaquée à elle, la ronge et la met en péril. Car ou le mal se faisant appeler civilisation – et qui n'est qu'une civilisation, l'occidentale – sera éliminé, ou l'humanité y succombera. Tel est l'enjeu. Mais il ne sera pas dit... Initiateurs et croisés d'une civilisation malfaisante, les Occidentaux sont eux-mêmes déchiquetés et dévorés par leur oeuvre. Oh, n'ayez crainte, il n'y aura pas de guerre, nous n'aurons besoin ni de canons ni de bombes ; de toute manière, ils sont au-dessus de nos moyens. Notre nombre nous suffira. Avec lui, nous effacerons les stigmates dont ils ont flétri le monde. Nous camperons sur la place de la Concorde, dans Hyde Park et Broadway. Nous reformerons l'humus dont naîtra... » (pp.201-202).

Kamal n'est-il pas déjà vaincu par ces seules paroles prophéti­ques ? De la chambre « traversée par le souffle de la campagne », il cherche à fuir précipitamment, renversant sa chaise, avant que la lumière ne le surprenne, ne le fige à sa place, « les lèvres blanches et frémissantes » (p.202). Mais sa défaite définitive, c'est « la plus commune fille sans doute du fellah le plus vulgaire et le plus misé­rable » qui la lui infligera. Ici, il n'est même plus question de pro­phétie. Le fond païen a eu raison de la Cité. La ville ne vient-elle pas d'échapper à Kamal, pour se dissoudre dans la nuit déserte, alors qu'il en est toujours prisonnier ? La confirmation de sa bâtardise peut donc arriver à présent, par la bouche de Si Azallah : son être même s'est dissout. Il ne reste plus de lui que ce « grand rire strident qui se répercuta longuement dans la nuit déserte » sur quoi se clôt le livre :

« Nous camperons sur la place de la Concorde, dans Hyde Park... » Kamal Waëd se rappela alors une fille de fellah qu'il avait vu traverser un jour, sur son bourricot, le champ de ruines d'une cité romaine. Avec quelle indifférence, elle foulait les dalles indestructibles ! Comme, en l'ignorant, elle passait devant le superbe arc de triomphe ! Elle n'avait d'autre préoccupation, qui n'était pas même consciente, que d'aller son chemin le plus droit possible. C'était bien ça ! Avec elle s'accomplissait déjà la prophétie de Madjar. Les pierres solennelles entassées à cet endroit empreint de la gravité des lieux sacrés ne lui arrachaient pas un regard. C'était la plus commune fille sans doute du fellah le plus vulgaire et le plus misérable ; elle ne daignait pourtant pas toucher de ses pieds le glorieux pavé, le réservant uniquement aux sabots de son âne » (pp.215­-216).

* *
*

On le voit, La Cité honteuse qu'incarne Kamal n'est pas seu­lement la nouvelle technocratie algérienne : c'est l'idée même de civilisation telle qu'elle a été édifiée par toute notre tradition humaniste. En ce sens, le vertige qui s'empare de Kamal n'est-il pas un peu comparable à celui qui agitait les représentants de cette tra­dition en Europe dans les années 1968-70 ? De même le rêve des Mendiants de Dieu que l'on retrouvera dans Le Maître de Chasse trouverait également sa place dans le bouillonnement intellectuel de cette époque : les fellahs du Monde entier campant sur la Place de la Concorde, dans Hyde Park et Broadway n'auraient-ils pas pu se trouver sur les barricades de mai 1968 ?

Mais une fois de plus méfions-nous des dénotations réduc­trices. Certes, Dieu en Barbarie comme Le Maître de Chasse peu­vent s'inscrire dans une réflexion qui est globalement celle qu'ont diffusée en Europe les événements de 1968, et c'est pourquoi le premier de ces deux romans peut apparaître parfois comme quelque peu daté. Mais Le Maître de Chasse nous montrera qu'on ne peut pas en rester à cette lecture. Dib en effet y systématisera la mise en question de la Cité, pour montrer d'abord que même cette remise en question est encore un fait culturel, et comme tel voué à l'échec. L'entreprise des Mendiants de Dieu n'échouera pas tant parce que l'armée y mettra une fin brutale, que parce qu'elle porte en elle­-même sa propre impossibilité. Ne cherche-t-elle pas une réponse alors qu'il n'y a pas de réponse, ou alors une réponse se réduisant au mot « Rien » ? C'est donc bien à nouveau de cette « prétention surannée » du langage à porter un sens qu'il sera question ici. Avec Le Maître de Chasse, Dib va retrouver (mais l'avait-il jamais quittée ?), alors même que ce roman prolonge Dieu en Barbarie, sa vieille familiarité avec un langage qui ne vit sans fin que de sa propre impossibilité.


B)LE MAITRE DE CHASSE, OU L'ÂGE DU SABLE [72]

Le Maître de Chasse (1973) est le second volet de ce qui fut d'abord envisagé comme une deuxième trilogie [73]. Mais on voit mal ce qu'aurait pu être une suite à l'ensemble que ce roman forme avec le précédent, Dieu en Barbarie (1970). D'ailleurs le projet comme les personnages de Habel (1977) et des Terrasses d'Orsol (1985) sont autres. Est-ce parce que l'ancrage référentiel relatif de La Danse du Roi, Dieu en Barbarie et Le Maître de Chasse portait le risque d'une lecture par trop réductrice ?

Nous retrouvons dans Le Maître de Chasse les personnages de Dieu en Barbarie, et une interrogation sur l'identité dont la maté­rialisation sera cette fois, non plus la quête solitaire et désespérée de Kamal Waëd, mais celle, ouverte et communicante, des Mendiants de Dieu groupés autour de Hakim Madjar. Cependant, on ne peut affirmer qu'il y ait pour autant une réponse. Bien plus, à supposer même qu'une réponse fût possible, la parole qui lui servirait de support est ici mise en question. Et puisque c'est la parole qui la leur donne, voici que les choses elles-mêmes se mettent a douter de leur réalité. Qui tient le secret entre ses mains ? Y a-t-il seulement un secret ? Le secret n'est-il pas, là encore, ce lieu du désir qui n'existe que par son absence, par son manque constitutif de l'écriture ?

Mise en question dès l'abord, la parole est éclatée : la syntaxe assez « classique », les phrases parfois amples de Dieu en Barbarie, font place ici à des phrases courtes, souvent nominales. Les chapi­tres à l'ordonnance savante du précédent roman sont remplacés pal soixante-deux minuscules séquences souvent très brèves, jusqu'à tenir parfois en moins d'une page. Ces séquences sont elles-mêmes présentées comme la parole de différents locuteurs, les différents personnages, et commencent donc par : « Aymard dit », « Waëd dit », « Karima dit », « Lâbane dit », « Sans nom dit », etc. [74]. Elles contiennent, soit des récits, soit des réflexions ou des rêveries. Elles présentent simultanément l'action sous différents points de vue, et comme telles elles font apparaître cette action comme mul­tiple. L'unité du réel est brisée, car il y a plusieurs discours sur ce même réel, tous également possibles et vrais, tous mis en question, d'abord parce qu'ils se désignent comme tels, ensuite par leur jux­taposition et leur éclatement.

STRUCTURES SPATIALES DU ROMAN

Le roman est cependant divisé par l'auteur en trois « livres », comme l'était Dieu en Barbarie, mais en trois livres de volumes inégaux, puisque le premier à lui seul contient près de la moitié des séquences (vingt-six, contre seize à chacun des deux autres). L'action, par ailleurs, se situe dans deux espaces nettement séparés : la ville, et la campagne, ou plus précisément la steppe, lieu de la quête des Mendiants de Dieu. Rappelons que dans Dieu en Bar­barie, la campagne était présente, derrière les remparts, mais qu'aucun personnage ne franchissait ces remparts.

1) La ville et la steppe (Premier livre)

Le premier livre est celui du passage de l'espace de la ville à celui de la campagne. Le premier locuteur est Jean-Marie Aymard, le plus « citadin » des personnages puisqu'il est issu de la civilisa­tion technicienne, même s'il la fuit. Le dernier locuteur du premier livre est Tijani, des Ouled Salem, détenteur peut-être de ce que les Mendiants de Dieu sont venus chercher, lieu ultime de leur quête.

a) La ville.

Les dix premières séquences (pp.7 à 46) ont pour espace la ville. Mais elles sont le lieu d'autant de ruptures. Rupture de Jean-Marie Aymard avec la classe (« j'enterre la classe », p.7), puis avec son propre passé, dans ce matin déchiré par la radieuse irruption de Karima (« Les deux bouts du matin ne se rejoindront plus », p.22). Or, ce passé est habité par l'amitié avec Kamal Waëd, et le roman est en partie celui de la rencontre impossible des- deux jeunes hommes, depuis que Kamal s'est fait l'incarnation de l'ordre tech­nocratique que Jean-Marie, justement, fuit. Là encore, « les deux bouts du matin ne se rejoindront plus » [75]. Inversement, Kamal rompt avec la propre histoire de son pays,en la personne du préfet dont la « main décharnée à la blancheur d'os » ne rejoint pas non plus ces « papiers » apportés par son chef de cabinet (p.13). Jean­-Marie Aymard clôt cette série de dix séquences dont l'espace est la ville. Il les embrasse donc, en quelque sorte, dans l'espace du texte, et il embrasse ainsi l'espace urbain de cette première partie.

La ville peut donc représenter encore ici l'espace de cette civili­sation technicienne dont Aymard est, malgré lui, le représentant [76]. Quoi qu'il en soit, le maître objectif de cet espace, Kamal Waëd, détenteur du pouvoir politique, s'y désigne lui-même, et dans le monologue de Jean-Marie, comme un bonimenteur, un montreur de marionnettes, et, en dernier ressort, comme un pantin qui se désar­ticule, alors que le Dr Berchig applaudit (p.46).

b) De Lâbane à Tijani.

S'il se détache de Kamal, Aymard se rapproche au contraire de Lâbane, qu'il ne rencontrait jamais dans Dieu en Barbarie. Rap­prochement relatif : les deux hommes ne se parlent pas. Ils com­muniquent seulement par leur présence, face à face lorsque com­mence l'aventure des Mendiants de Dieu (I, 11 et 12), côte à côte face à l'armée lorsque cette aventure va prendre fin – provisoire­ment peut-être – avec la mort de Hakim Madjar (II, 13, p.138 «Lâbane dit : [...] Mes regards croisent ceux de M. Aymard. Il m'envoie un sourire comme s'il me disait : courage »). Au sein de cette quête, ils avancent côte à côte mais symétriquement. Une séquence dite par l'un est le plus souvent suivie d'une séquence dite par l'autre, et fréquemment ces deux séquences rapportent le même fait, ou s'articulent autour du même thème si le fait est différent (dans ce dernier cas, les deux faits ont souvent une relation de symétrie) [77] (6).

Mais Lâbane tout entier n'est que tension vers ces steppes dénudées, lieu de la quête des Mendiants de Dieu, et où habitent les Ouled Salem, dont le porte-parole est ici Tijani. Lâbane ne peut donc être le terme de la quête de Jean-Marie Aymard (qui cherchait, dans le roman précédent, Dieu en Barbarie). Ils ne peuvent que tendre côte à côte vers un même but, et espérer tous deux trouver une réponse chez les Ouled Salem. Sous la conduite de Hakim Madjar et avec lui, ils vont subir comme « Mendiants de Dieu » une sorte d'initiation dont le premier stade est un voyage, un change­ment d'espace, un passage de l'espace de la ville à celui des steppes.

Ce voyage est une véritable descente aux Enfers, Zerrouk et sa camionnette sans âge étant pratiquement désignés comme Charon et sa barque, sous un « poids de gloire » dont la culture classique de l'auteur n'est point absente [78]. Les Mendiants de Dieu par ailleurs se sont symboliquement coupés de leur vie antérieure en s'amputant de leur nom, qui était également leur lien essentiel à la ville.

Mais d'arriver chez les Ouled Salem (1, 14) ne résout rien. les Mendiants de Dieu restent des « visiteurs », qui se « promènent de place en place », alors que les Ouled Salem restent « assis au milieu du désert sans autre richesse que leur peau ». A quoi bon « exiger une réponse de la source aveugle, tarie de ce pays » ? Il n'y a pas plus de réponse que d'eau à trouver. Lieu ultime de ce premier voyage, Tijani et les Ouled Salem renvoient encore à un ailleurs : « Je ne suis moi-même qu'un étranger. Ma parole se forme dans une région lointaine. Je ne suis qu'un étranger menacé. Je vous vois [...] Aussi étrangers que moi », dira Tijani (pp.72-73). Surtout, le mou­vement à la rencontre des Ouled Salem s'abolit de lui-même, comme l'action se nie. Les Mendiants de Dieu croyaient à tort qu'il pouvait y avoir une réponse à leur question. Leur espace était dirigé vers cette réponse. Mais le mouvement est aussi vain que la quête qu'il soutient :

Madjar a juré indécemment. J'ai dit :

Pour sûr ! On ne peut rien contre ça. On s'en va ?

Aziz a dit :

- Partir... Rester...

Nous avons glissé dehors sans nous en douter » (p.92).

c) Eclatement et convergence.

Les deux espaces successifs (ville, terre) de cette première partie du roman restent donc séparés. Il peut être intéressant alors de sou­ligner les termes de leur opposition, et leur symétrie.

La ville est espace de l'éclatement, dans la mesure où il n'y a pas forcément un lien, à la première lecture, entre les dix séquences qui s'y déroulent. S'il y a quelque suite entre les trois séquences dites par Aymard et celle dite par Karim, on a déjà vu qu'elle était illu­soire. Et quel rapport, à première vue, entre ces séquences et celles dites par Waëd ou Si Azallah ? L'association d'Aymard et des Mendiants de Dieu n'apparaît qu'à la page 37, en présence de Marthe dont la douce compréhension (voir la répétition de «je comprends» ou «je comprenais», pp.40 à 42) noue enfin ce qui était séparé (Le fait, de plus, que son récit soit au passé, donne à Marthe une position privilégiée. Son langage, quand elle est locu­trice, devient un langage second, dont la fonction de lien n'en paraît que plus évidente).

Par contre, même si les Mendiants de Dieu n'obtiennent pas la réponse qu'ils sont venus chercher, leur quête est une, ou plutôt convergente, à partir de la onzième séquence (p.47), et la succession des séquences qui la narrent est liée : c'est celle d'une action chro­nologique. De plus, leur quête est désir de rencontre avec les Ouled Salem, alors que la ville, on l'a vu, est lieu de ruptures. Aussi, aux monologues et aux faux dialogues des sept premières séquences (Il commence à se dessiner une convergence dès la huitième, lorsque le lieu est l'appartement de Hakim et Marthe, dont on a vu dans Dieu en Barbarie la fonction de rassembleur de deux espaces), vont suc­céder tout d'abord la communication silencieuse des Mendiants de Dieu, dans la « camionnette à Zerrouk », en une attente commune (pp.47 à 58), puis un dialogue silencieux avec le village, la pierre, le soleil et le vent, d'où finit par monter « la voix de cette solitude et de la lumière noire dont midi l'arrose par rafales [...], ce chant qui tient toute la vie dans sa main » (pp.63-64), puis la rencontre, enfin, où Lâbane et Tijani sont alternativement locuteurs (pp.65 à 76).

Rencontre qui est dialogue au moins au niveau de cette alter­nance, ainsi que par le fait que la parole de Lâbane s'adresse à Tijani (I, 19 et I, 21) à la deuxième personne, et que celle de Tijani s'adresse également aux Mendiants de Dieu (I, 20) à la deuxième personne du pluriel. Deuxième personne qui renforce le dialogue, mais supprime paradoxalement la parole, dont ces séquences sont précisément, on y reviendra, la remise en question. Rencontre rela­tive donc, mais que concrétise un repas. Tijani, certes, ne partage pas ce repas avec les Mendiants de Dieu, mais il les reçoit, et « veille sur leur dîner » (p.81). Du point de vue d'une étude de l'espace, cette rencontre, cet encerclement à la nuit tombante dans un lieu dont la menace des chiens alentour souligne la clôture rassurante, s'opposent à l'éclatement de l'espace urbain qu'on a vu se disloquer dans les premières séquences.

Signalons enfin que cette opposition est soulignée par la cor­respondance qu'on peut relever entre les séquences I, 6 (pp.24 à 28) et I, 15 (pp.59 à 61). Ces deux séquences sont dites par un person­nage perpétuellement ou momentanément en retrait, en-dehors de l'espace dans lequel il se trouve. Dans la première, Lâbane dit combien il est séparé, dans la ville où le « tintamarre » de l'horloge qui sonne midi «dure l'éternité», où les regards le poursuivent («Moi seul, je suis seul»), laissant soudain apparaître le visage de Kamal Waëd [79]. Dans la seconde, Jean-Marie Aymard, au moment précis de l'arrivée des Mendiants de Dieu dans l'espace d'où la ville est absente, imagine une rencontre fictive avec Kamal. Evoqué dans cet espace et à ce moment à l'aide d'un futur (C'est la seule séquence au futur de tout le roman) qui le transforme en pantin articulé par la seule imagination de Jean-Marie (« Il dira », « Il se promènera », « il dira certainement », etc.), Kamal devient ainsi, tout comme les cli­chés du discours avec lequel il se confond, parfaitement incongru : la séparation des deux espaces n'en est que plus radicale. Et pour­tant, à la toute dernière ligne de ce livre I, Tijani prononce cette phrase qui annonce déjà la fin de l'action du roman : « Il est peut­-être arrivé, l'homme qui protègera cette terre » (p. 92). Or, ce der­nier, Hakim Madjar qui ne sait pas encore son destin, vient juste­ment de la ville...

2) L'encerclement (Deuxième livre)

Peut-on échapper à la ville ? Si le premier livre était celui du passage d'un espace à l'autre, du mouvement à l'immobilité, de Jean-Marie Aymard à Tijani, le second est celui d'un encerclement, d'un piège. L'espace des steppes (II, 8 à II, 13, pp.120 à 141) y est entouré par celui de la ville (1I, 1 à II, 7, pp.95 à 119, et II, 14 à II, 16, pp.142 à 153), et non postérieur à lui comme dans le premier livre. Bien plus, la ville intervient dans l'espace même de la cam­pagne, puisque c'est d'elle que viennent les camions militaires et les « individus en sombre uniforme », portant la mort avec eux, qui tueront depuis la route, prolongement de l'espace citadin, Hakim Madjar en train de devenir le saint que les fellahs attendaient. L'espace de la campagne est donc piégé par celui de la ville, qui croit en disposer, comme le discours de Lâbane l'était, dans Dieu en Barbarie, par celui des « intellectuels » qui l'encerclait.

Mais dans Dieu en Barbarie, le discours encerclé de Lâbane n'en enlevait pas moins, par sa seule présence opaque, toute réalité à celui de ces « intellectuels ». De même, ici, on peut se demander si l'espace de la ville dispose vraiment de l'espace des steppes : la dis­parition du cadavre de Madjar au livre II, et la joie des Ouled Salem qui ont enfin leur saint, ne sont-elles pas négation radicale de ce pouvoir de la ville sur la steppe ? L'encerclement à quoi il procède ne conduit qu'à la mort. Or, en mourant, Hakim échappe à Kamal. Tuer n'est que possession illusoire, et c'est bien, semble-t-il, le seul mode de possession que la ville de Kamal puisse exercer sur la terre de Tijani, qui échappe lui aussi puisqu'il n'est jamais locuteur dans ce deuxième livre.

Par ailleurs, cet espace citadin envahissant est-il le même que dans le premier livre ? En effet, la ville de Kamal (Premier et dernier locuteur de ce deuxième livre, Kamal Waëd le « possède » tout entier, tout comme Jean-Marie Aymard « possédait » l'espace citadin des dix premières séquences du livre I), une fois Jean-Marie parti, n'est plus ce qu'elle était. La ville de Jean-Marie avait quelque chose de doucement anachronique, avec ce personnage pourtant bien réel de M. Zayat soignant ses fleurs et qui a « beaucoup vécu dans la compagnie des enfants » (p.33). Elle était espace de désir et d'éblouissement avec Karima. Elle était même, exceptionnellement, lieu de rencontre dans l'appartement de Hakim et Marthe. Elle était surtout lumière intense de midi. Celle de Kamal est celle d'une seule tension vers la destruction, vers le meurtre. Et surtout, elle est nuit. Nuit des deux séquences dans lesquelles le discours de Kamal embrasse ce livre II (I1, 1, pp.95 à 100, et II, 16, pp. 149 à 153), nuit des sombres uniformes des soldats venus troubler la quiétude diurne, rompre la communication enfin trouvée dans l'espace cam­pagnard, nuit qui semble succéder sans transition au meurtre de Hakim dans le récit de Lâbane (Au « jour hissant midi comme des couleurs » du meurtre, p.141, succède la « noirceur », « plasma gluant de terre et de nuit » des pp. 147-148 : « Nuit, la terre, nuit ses plaines, nuit ses montagnes »).

La ville de Kamal, encerclant l'espace des steppes dans ce deuxième livre, procède, par cet encerclement répressif, à la rupture de l'amorce de communication qui se dessinait à Defla. L'espace urbain fait donc siennes les fonctions d'encerclement et de clôture répressive accompagnées d'appauvrissement sémantique qui étaient celles des « nouvelles constructions » dans Qui se souvient de la mer. Or, dans Qui se souvient de la mer, la victime de cet encercle­ment était l'espace urbain, les nouvelles constructions étant un élément extérieur, une agression contre cet espace. Ici, l'agression vient de l'espace urbain lui-même, et il n'est pas indifférent que les « marionnettes meurtrières, dérisoires » qu'elle envoie contre les fellahs soient ressenties, par rapport à l'armée coloniale, comme « pareilles, bien que ce ne soit pas les mêmes qu'alors », et que Lâbane, l'ancien maquisard, face à elles, ne se « trouve pas ren­voyé, rendu au cauchemar truqué d'une guerre morte, mais projeté d'un passé vers un avenir qui a fini par révéler sa figure » (p.140) : la condamnation politique est évidente, et dure, en « ce jour hissant midi comme des couleurs, cette heure qui ne s'achemine vers aucun soir et ne vient de nulle part » (p.141) [80]. Elle l'est d'autant plus qu'elle stigmatise la confiscation d'un espace, l'espace urbain, espace où vivre, mais agressé par des étrangers dans Qui se souvient de la mer, espace inquiet, coupé de ses propres racines et replié défensivement sur soi dans Dieu en Barbarie, espace de mort dans Le Maître de Chasse, qui perpétue lui-même sur la steppe le meurtre dont le menaçaient les nouvelles constructions dans Qui se souvient de la mer.

3) L'éclatement et le passage (Troisième livre)

L'espace du livre III est d'abord un espace éclaté, comme semble l'être l'action qui s'y déroule. Si le plus souvent on y est en ville, on retrouve dans ce livre l'éparpillement des lieux citadins et des actions citadines du livre I. De plus, la suite des séquences cita­dines de ce livre III est coupée par la séquence 111, 4, dite par Tijani depuis les Ouled Salem, par la séquence III, 9, où le Maître de Chasse dit à Lâbane : « Tu es ici, mais tu es là-haut aussi. Tu n'as plus affaire depuis des siècles à cette seconde impossibilité clouée au centre d'une pièce d'une maison dans une ville » (p.183). Lâbane retrouve donc, au centre précis de ce livre, sa fonction de négation par l'intérieur, par sa propre projection sur son espace véritable qui est ailleurs (la steppe, ou même un au-delà de la steppe dans lequel le maquis n'est pas absent, même s'il est justement la grande absence de l'univers présent de Lâbane). Et ce qu'il nie ainsi par l'intérieur, c'est surtout l'espace urbain. Mais il est aussi de cette manière ce que l'on pourrait appeler un « personnage-lieu » : lieu­-désir depuis un espace citadin dont l'éclatement même dit assez combien il est déserté. Cette fonction lui revenait déjà dans Dieu en Barbarie, comme elle revenait en partie à Arfia dans La Danse du roi. La succession des séquences citadines est coupée enfin par Kamal Waëd lui-même, qui a-quitté la ville et « foncé », la nuit, sur la route (111, 10), comme il le faisait déjà à la fin du livre II (11, 16).

Eclaté par l'alternance de séquences dites depuis des espaces différents, l'espace urbain est éclaté aussi par l'existence qu'il con­fère paradoxalement lui-même à l'espace des steppes en le violen­tant : en tuant Hakim, ne vient-il pas de débarrasser cet espace de son orphelinage, de le faire accéder à la reconnaissance, puisqu'il lui fournit un saint protecteur, qui lui confère l'identité ? L'espace urbain est éclaté, ensuite, parce que contrairement au centre plein que vient de trouver la steppe, son lieu diégétique central, que l'on peut voir en la chambre de Lâbane [81], est un centre vide, un centre absent : on vient de voir que Lâbane ne s'y trouve que pour, de là, se projeter ailleurs. L'espace urbain est éclaté, enfin, parce que celui que j'en ai désigné comme le maître, Kamal Waëd, y passe, comme dans Dieu en Barbarie, d'un lieu à un autre (ces lieux ne sont cependant pas les mêmes ici que dans le précédent roman : ce sont son bureau, la prison, puis la route), pour finalement quitter la ville sur cette route nocturne. Départ qui n'est peut-être pas définitif, mais il est significatif que Kamal, dans sa dernière apparition, soit en train de déserter la ville, qui perd ainsi son personnage central, tout comme son lieu central était un centre vide, ou absent.

D'ailleurs, maître de la ville selon la logique d'un discours, Kamal y a-t-il un lieu ? Son bureau ? Il ne s'y situe qu'une fois comme locuteur dans tout le roman (III, 3). Dans toutes les autres séquences où nous l'y trouvons, c'est à travers le récit d'un autre locuteur. Et même ce récit ne signale une présence effective de Kamal dans ce lieu que lorsqu'il est dit par Si Azallah. Jean-Marie Aymard ne fait qu'imaginer Kamal dans son bureau, et ne le ren­contre qu'en prison, double de ce bureau, et peut-être plus réel que lui. Lorsque Kamal est lui-même locuteur, c'est le plus souvent hors de ce bureau, qui ne peut donc pas apparaître véritablement comme son lieu, d'autant plus qu'il n'est pas un lieu où l'on habite.

Les lieux que traversait Kamal dans Dieu en Barbarie étaient encore parfois des lieux d'habitation : dans Le Maître de Chasse, nous ne le voyons dans aucun lieu où habiter, si ce n'est la prison. Sa maison maternelle, que nous connaissons dans Dieu en Barbarie, n'apparaît pas ici. Le seul rappel de la mère se fait alors que Kamal est hors de la ville, sur la route (11, 16) : autre figure d'éclatement, d'ailleurs prévisible puisque se coupant de ses racines, il était normal que Kamal y perdît son lieu, et ne s'identifiât plus qu'avec les lieux de sa fonction : son bureau, la route, la prison. La logique d'un discours idéologique du sens ne connaît l'espace que comme signifié : elle ne fait pas corps avec lui. L'espace de ce discours est un espace meurtrièrement vide.

C'est donc sa propre violence qui amène l'espace urbain à l'éclatement, comme elle contraint Kamal, qui n'a plus de lieu, à un mouvement de plus en plus rapide d'un lieu à un autre. Errance qui était déjà la sienne dans Dieu en Barbarie, mais dans ce précédent roman, Kamal ne sortait pas de la ville. Ici, nous le voyons à deux reprises sur la route, lancé à une vitesse folle, contraire du lent cahotement de la « camionnette à Zerrouk », véhicule du désir des Mendiants de Dieu, et dans la nuit qui l'amène malgré lui à se poser les questions essentielles. Cette violence-éclatement de l'espace urbain met donc Kamal à découvert : détruisant autour d'elle les lieux où vivre, où communiquer, la ville perd ses refuges, ne peut plus être refuge. Elle rend donc Kamal de plus en plus vulnérable, en même temps qu'elle perd ses propres défenses, sa propre sécurité.

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Mais elle découvre aussi des aspects jusqu'ici non dits du réel elle fait apparaître une réalité autre, insoupçonnée, plus réelle que celle que nous prenions pour le réel à travers les masques qui tom­bent soudain.

On a déjà vu surgir la réalité imprévue (dans l'optique citadine) des Ouled Salem dans le récit de Tijani (III, 4) : voici que le manque, la rupture de leur espace provoquée par l'absence de Lâbane et Hakim (clandestinité du premier, mort du second, toutes deux consécutives à la violence de l'espace urbain) place en pleine lumière Rachida d'abord, Marthe ensuite, qui occupent le début et la fin de ce livre comme Waëd occupait le début et la fin du livre II. Marthe, d'ailleurs, occupe ici une place encore bien plus grande, puisqu'elle est locutrice de quatre séquences sur seize et qu'elle est objet du récit d'autres locuteurs (Si Azallah et Hakim) dans deux autres séquences [82]. Elle domine, en fait, toute la fin du roman. Le livre III est donc placé sous le signe de la double attente de Rachida et de Marthe. Et de plus, cette attente est ainsi doublement fémi­nine. Face au discours viril miné d'affirmation péremptoire de Kamal dans sa course folle, la parole féminine est écoute immobile et désir : celui-là même de l'écriture, aussi féminisée ? Celui-là aussi de l'amour, dont on a déjà vu l'importance du dire-silence pluriel face à l'unicité meurtrière du discours de savoir de Kamal.

Cette double attente, ce double désir font de l'espace du livre III qu'elles entourent un espace ouvert sur un double manque. L'espace tout entier du livre III désigne un espace autre, et même plusieurs espaces autres. Espace des steppes le plus souvent, mais aussi espace du Maître de Chasse. Espace qui échappe à une saisie rationnelle, qui ne peut être approché que dans la parole hallucinée de Lâbane, ou dans l'amour de Marthe, double mouvement de désir, double rupture, par ce désir même, de l'espace citadin, pour désigner le Maître de Chasse et susciter Hakim : « L'espace se rompra, et ensuite le silence, pour dire qui je suis » (p.190), dit l'« autre voix » sous celle de Lâbane, cependant qu'à la voix de Marthe, en attente et à l'écoute « de cette vérité, de ce vide » dont il importe peu que l'origine « soit une détonation ou autre chose » (p.203), se substitue celle de Madjar, pour la première fois locuteur, par-delà sa mort, dans la dernière séquence du roman.

La violence de l'espace urbain contre ce qui échapperait à sa clôture, à son encerclement, provoque donc sa propre rupture, et le dévoilement par cette rupture même de ce qui lui était le plus étran­ger : l'amour, le désir, la fête lorsque la barrière est sautée. Qu'importe alors qu'il n'y ait pas de réponse ? Au-delà de la réponse du Maître de Chasse, après la rupture de l'espace urbain, la déroute de ses limitations, de ses interdits, se dessine l'espace de la fête. Fête de l'amour et de la mort confondus. Célébration d'une mystique sans mystique, puisque l'éternité semble n'y avoir été inventée que par le Maître de Chasse, dont la voix « ne rend compte au fond que d'elle-même », « seulement pour raconter son his­toire », mystique de l'amour et de la mort que prolongeront les poèmes d'Omneros, et qui profère les ultimes paroles du roman :

« Le secret ? Il n'y en a pas. Sauter la barrière et courir. Que le cocon se dévide. Que m'arrive cette chose que je cesserai de sentir à mesure qu'elle m'arrivera » (p.206).

L'ESPACE TRAGIQUE D'UNE QUÊTE-DÉSIR

L'écriture du Maître de Chasse, on vient de le voir, est donc en grande partie celle du texte que dessinent les relations complexes des deux espaces en présence : celui de la ville et celui de la steppe. Pas­sages de l'un à l'autre, violence de l'un sur l'autre, questions de l'un à l'autre, réponse sans question de chacun à l'autre forment les dif­férents mouvements, forment l'écriture qui constitue à son tour un autre espace : celui du texte romanesque. L'espace du texte, celui de la ville et celui des steppes procèdent d'une même écriture. Or, cette écriture va nous révéler ce qu'elle avait déjà fait pour d'autres textes de Mohammed Dib : le désir qui la crée, l'espace tragique qu'elle constitue, l'interrogation sur la parole même qui la sous-tend. Simplement, Le Maître de Chasse poussera peut-être ces interroga­tions fondamentales plus loin encore, s'il est possible, que ne l'avaient fait les précédents romans de l'écrivain.

1) Au-delà de la ville

La clôture de la ville, si douloureusement ressentie dans Dieu en Barbarie, va être ici rompue. Elle le sera, cependant, par les per­sonnages qui dans Dieu en Barbarie établissaient déjà une relation avec l'espace extérieur : les Mendiants de Dieu, dont le nom même est quête, appel, tension désirante vers un ailleurs, pour ne pas dire vers un au-delà. Quête que j'ai déjà appelée désir de localisation, dans un lieu du désir qui est donc aussi celui de toute parole de l'être. Une grande partie du Maître de Chasse, principalement dans le premier livre, sera donc l'histoire du mouvement désirant des Mendiants de Dieu vers les steppes, vers les Ouled Salem, ce village vers lequel, dit l'un d'eux, « nous avons couru dès l'aube, tendu notre désir depuis plusieurs jours » (p.63).

Pour que ce mouvement soit possible, les Mendiants de Dieu ont abandonné jusqu'à leur nom, clôture ultime, car leur identité leur venait de la ville dont ils sont issus, ville dont le discours nomme l'identité, et sépare. Pour rompre avec la clôture urbaine, il leur a fallu rompre avec toute leur existence antérieure, et c'est pourquoi la camionnette à Zerrouk rappelle tant la barque de Charon. Le désir du lieu est désir d'un au-delà de l'être, du moins de l'être tel que le définit l'identité nommée du discours urbain.

L'entreprise désirante des Mendiants de Dieu est d'abord abandon le plus total de l'espace urbain, pour se porter à la ren­contre de l'envers de cet espace, de sa négation même, le fellah, dont Dieu en Barbarie nous montrait déjà ce qu'il représentait comme terreur fondamentale pour des technocrates comme Kamal, qui en souligne ici à nouveau le danger : « Il arrive. Il envahit tout. Il marchera sans même le savoir sur tout ce qui vaut quelque chose. Il l'effacera sous ses semelles » (p.13). Ici encore, comme la paysanne foulant les augustes dalles romaines à la fin de Dieu en Barbarie, les fellahs préexistent à toute civilisation.

L'espace dénudé des steppes semble être la négation de la vie, le premier sable. Envers de l'espace citadin et de la vie telle que la conçoit la civilisation, les steppes sont une sorte d'espace infernal. En ce sens, la comparaison suggérée de la camionnette à Zerrouk avec la barque de Charon nous amène bien dans cet envers de la vie que sont les enfers de toutes les mythologies. Envers cependant dont la vie est issue, et où se cache son mystère : la vie meurt, comme Kamal se réduisant à n'être plus qu'une fonction, dès lors qu'elle veut ignorer cet envers inquiétant d'elle-même, cette mort qui la fait être vie, et qui est son lieu de réalité.

Les Mendiants de Dieu au contraire cherchent à pénétrer cet envers, leur propre envers, dans un trajet questionnant que l'on trouve déjà dans les précédents romans. Cependant, la trajectoire orphique du narrateur de Qui se souvient de la mer et de Cours sur la rive sauvage est ici une entreprise collective, et non plus comme alors éminemment individuelle. De plus, cette trajectoire orphique allait d'une ville à une autre ville, et ainsi de suite, les villes succes­sives étant, dans Cours sur la rive sauvage surtout, les étapes suc­cessives d'une connaissance initiatique. Ici, il n'y a qu'un espace citadin et son envers, la steppe où les Mendiants de Dieu vont cher­cher une réponse. Réponse suscitée par la clôture même de leur ville, par sa coupure d'avec ses racines et le manque que provoque cette coupure. « Votre regard a l'air d'exiger une réponse de la source aveugle, tarie, de ce pays » (p.72) leur dit Tijani.

Mais en définitive, les Mendiants de Dieu obtiennent-ils une réponse ? La seule réponse n'est-elle pas celle que suscite Marthe, à qui Lâbane, qui s'efface finalement devant elle, a appris à écouter le silence (p.58), à reconnaître les veilleurs invisibles, à aborder une terre inconnue où à sa parole, à son écoute même se substituera dans la toute dernière séquence la parole de Hakim, enfin locuteur, venu pour annoncer l'amour et la fête par-delà la mort : « J'ai pensé », dit-elle, « la voilà, la terre inconnue dont j'attends une parole depuis longtemps, la première parole. J'y suis entrée, je m'y avance » (p.193).

L'envers enfin atteint, la parole première, serait-ce l'amour ? Quoi qu'il en suit, le pas ultime, Marthe le franchira seule, et sa quête sera alors doublement orphique : en ce qu'elle rejoint la soli­tude du narrateur de Qui se souvient de la mer et de Cours sur la rive sauvage au moment de franchir ce pas, mais aussi en ce qu'elle retrouve Hakim, ou plutôt en ce qu'elle permet à Hakim de la retrouver dans sa parole de locuteur enfin dite. Le fait que Hakim n'ait jamais été locuteur et ne puisse l'être que d'au-delà de la mort et par l'amour-désir de Marthe, fait ainsi de sa parole même, désirée par l'écoute de l'amour, une sorte de lieu ultime.

La trajectoire orphique, désir de connaissance, certes, est aussi et d'abord trajet de l'amour. Et Dib va ici plus loin que le mythe grec puisque d'une part, il dépasse le pessimisme de ce dernier : au bout de la trajectoire, l'échec est vaincu ; et que, d'autre part, il retourne le couple mythique : c'est Eurydice qui cherche Orphée, et le trouve en suscitant sa parole enfin sortie de ce silence qu'elle a appris – et elle seule – à écouter. La parole-lieu ultime de Hakim est ainsi celle d'une fusion par l'amour dans l'ambivalence de son énonciateur/trice, qui s'oppose ainsi, une fois de plus, au dire soli­taire de la séparation par le discours urbain.

Mais n'anticipons pas. La parole ultime est peut-être, comme on le verra encore, celle de l'amour, au-delà de la parole, au-delà de la mort. Elle est cependant aussi parole solitaire, qui se confond avec la mort et le néant, dont elle partage les contours : « Que m'arrive cette chose que je cesserai de sentir à mesure qu'elle m'arrivera », dit finalement Hakim en même temps qu'il « célèbre la fête » (p.206) : la parole de l'amour enfin trouvée est également celle de sa propre mort, et c'est là une dimension supplémentaire du tragique qui imprègne, tant l'espace de la ville que celui de la steppe, que l'espace du texte, de l'écriture, et finalement de l'amour même, parole ultime qui- est également celle de la mort, ou du rien.

Si l'une des dimensions extrêmes du tragique que l'on se pro­pose d'analyser maintenant est dans cette pointe où l'amour voisine avec la mort, une autre est à poser d'emblée dans sa lecture poli­tique. Dans Le Maître de Chasse plus que dans Dieu en Barbarie, même si dans le précédent roman aucune équivoque n'était possible, le lieu et le temps sont indiqués avec précision, dès la deuxième séquence, dans un endroit éminemment politique : le bureau du préfet. Le préfet dit : « Pour chaque Algérien mort en sacrifice... » (p.12), et, un peu plus loin, Kamal Waëd dit : « nous en sommes à notre troisième année d'indépendance ». Peut-on en déduire, comme on l'a déjà bissé entendre à propos des « sombres unifor­mes » de l'armée envoyée par ce même Kamal contre les Mendiants de Dieu, que la violence et l'encerclement tragique dont il s'agit ici sont le fait de l'armée qui, en 1965, trois ans après l'Indépendance, mit au pouvoir le président Boumédienne ? Dans ce cas, l'entreprise des Mendiants de Dieu serait celle de tout un romantisme révolu­tionnaire qui serait ici brisé par une efficacité technocratique éga­lement appelée révolutionnaire par ses défenseurs ?

Toute une lecture politique du roman s'impose, lecture à laquelle invitent l'allusion aux saisies de journaux (p.33), la descrip­tion des parvenus (pp.30-32), ou même l'opposition entre la misé­rable camionnette à Zerrouk et la puissante voiture dans laquelle Jaber pilote Kamal. Si l'assassinat de Hakim peut suggérer le coup d'Etat, l'analyse de l'espace tragique que nous entreprenons ici se dotera d'une dimension supplémentaire et particulièrement inquié­tante : le tragique n'est pas une construction gratuite, il est enraciné profondément dans la Cité, dont il est en partie la mauvaise cons­cience, tout en l'aidant à dépasser si possible ses contradictions. Il est en tout cas la mise en question de la Cité.

2) Un espace piégé

L'espace du Maître de Chasse est un espace tragique, en ce qu'il est un espace piégé, ou en ce que les divers espaces que le roman décrit sont tous piégés, de même que les personnages qu'ils con­tiennent. On a vu comment, dans la structure même du roman, et particulièrement dans la disposition des séquences et de leurs locu­teurs, l'espace du deuxième livre, et donc celui des steppes qu'il décrit, était encerclé par le fait que Kamal soit locuteur de sa pre­mière et de sa dernière séquence. Est piégée ainsi toute l'entreprise des Mendiants de Dieu, tôt ou tard brisée par l'armée à la puissance meurtrière inexorable.

D'ailleurs, piégée au second livre par Kamal et son engrenage de mort, cette entreprise des Mendiants de Dieu est dès le premier livre dépendante d'une réponse des Ouled Salem qui ne viendra pas, et finalement d'une autre clôture, après la transgression de celle de la ville grâce à la camionnette à Zerrouk. Clôture, chez les Ouled Salem, d'un envers de la ville apparemment ouvert, mais cerné en fait par le vide : « Il n'y a plus d'hommes au loin, il n'y a plus qu'un vent lâché, sur le vide, la stérilité » (p.81). Cette clôture différente, envers de la clôture urbaine, se matérialise le soir de leur repas en rond dans la cour de Tijani. Dans l'espace des Ouled Salem, les Mendiants de Dieu errent sans arriver à être véritablement admis, et leur action (trouver de l’eau, établir le dialogue) se heurte à la clô­ture ultime de cet espace qu'est l'absence de réponse des Ouled Salem. Absence de réponse qui maintient, certes, la dimension de manque constitutive du lieu du désir, mais qui n'en récuse pas moins, par son ambiguïté tragique, le sens de la quête, laquelle se disait de ce fait à tort quête d'une réponse-savoir.

Mais parallèlement, l'espace de la ville est un espace piégé, et d'abord pour Lâbane, dont le véritable espace est ailleurs, même si c'est un ailleurs perdu, puisque lui non plus n'obtient pas de réponse des Ouled Salem. Dans la séquence I, 6 (pp.24 et suivantes), Lâbane traverse successivement les trois lieux en quoi se décompose la ville. Le premier est la ville européenne, largement ouverte, lieu d'éblouissement où il lui semble être midi pour l'éternité, mais où cette lumière même, tout comme la multitude de regards dont il se sent poursuivi, le désignent comme la victime du sacrifice. Balayée par les regards, cette grand-place est par excellence la scène urbaine où Lâbane est ce rescapé du monde ancien qu'il faut sacrifier. Lâbane est ici, comme il était déjà dans Dieu en Barbarie lorsqu'il errait dans la ville, ce dieu ancien en instance de sacrifice [83]. Mais cette fois, l'échéance se rapproche. Le piège se resserre : « Ils ne pensent qu'à te sacrifier sur cette place, la seule [...] Le temps de traverser, et je serai pris, je recevrai ça comme une explosion de chaleur blanche entre les deux yeux» (p. 25).

Cherche-t-il à se mettre à l'abri dans le grouillement rassurant de la vieille ville, à descendre dans son opacité ? Voici que son dédoublement, déjà entamé sur la place de la ville haute dans le tutoiement qu'il s'adresse à lui-même se confirme (on a vu que les images de clôture entraînaient le plus souvent l'éclatement du sujet ainsi piégé, éclatement, dédoublement qui peuvent être également une des caractéristiques du héros tragique) : « Mais une part de moi n'est pas longue à céder. D'un coup, elle tourne le dos à la connais­sance qu'elle a de l'autre part » (p.25).

Et s'il se réfugie dans la cachette encore plus profonde qu'est l'échoppe de l'Hadj Amara, « avant qu'il soit trop tard. Il est déjà midi », c'est la figure même de Kamal qui lui apparaîtra parmi les vieillards au fond de la boutique, « comme une hache de silex der­rière un rideau de flammes » (p.28) : le piège s'est refermé et Lâbane est condamné à l'errance circulaire en quête de cette chose justement qui le cherche : « Je ne suis plus qu'une chrysalide sombre, vide [...] Je tourne dans la vieille ville. Je cherche quoi ? La chose qui me cherche ? » (p.28). Mouvement panique qui sera encore le sien à la fin du- roman où, en fuite dans la ville nocturne, il aboutit â son tour, comme Kamal à la fin de Dieu en Barbarie, « sur la route qui côtoie, à l'intérieur, les fortifications » (p.162) : la clô­ture de la ville, un instant ouverte par la transgression non réussie des Mendiants de Dieu, s'est ressoudée.

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Cependant, la clôture de la ville est également piége pour les citadins eux-mêmes. Lâbane, certes, est tout entier tension vers un ailleurs perdu : il est vivante négation des valeurs urbaines, et à ce titre, il ne peut être que sacrifié sur la scène de ces valeurs. Mais voici que le piège se retourne contre ses auteurs. Les invités du Dr Berchig, qui n'ont nullement partie liée avec les Mendiants de Dieu, reprennent à leur compte les prédictions de Madjar à la fin de Dieu en Barbarie sur la guerre des fellahs contre la ville. Les « légions de fellahs », disent-ils, agiront « comme une force aveugle. Et ni les partis, ni les villes, ni les administrations, ni le gouvernement lui-même, n'ont su prévoir cette invasion, et se trouvent noyés, et de plus en plus digérés [...] nous entrons dans l'âge du sable» (p.144). On notera l'emploi du présent, alors que les prédictions de Madjar dans Dieu en Barbarie étaient au futur : l'encerclement de l'espace urbain par les fellahs est devenu réalité. Tourné par elle contre les steppes, l'encerclement revient contre la ville, qui devient son propre piège. Signalons également que « L'âge de sable » était le premier titre prévu par Dib pour son roman, ce qui ne fait que sou­ligner davantage l'actualité présente de cette négation tragique de l'espace urbain.

Ainsi, l'encerclement est retourné, et les apparitions de Lâbane issu de la nuit, à Kamal d'abord (II, 1, p.98) avant l'accomplisse­ment de sa violence sur l'espace des steppes, puis à Si Azallah (III, 8, pp. 181-182) qui le croit mort, après l'exécution de cette violence, sont retournement de la clôture urbaine : elle était violence contre les fellahs, la voici elle-même encerclée par l'envers du décor, par « le vrai visage des choses, qui est noir » (p.182).

Cette nuit, même citadine, où Lâbane-Arlequin devient sou­dain le sacrificateur (ne se manifeste-t-il pas à Si Azallah, p.181, retournant à la nuit tombante le piège diurne dont il était plus haut la victime, comme un « regard insistant » et insaisissable ?), rendra Waëd étranger dans son propre espace, qui ne lui appartient plus, et lui enlèvera sa liberté, faisant de lui la victime tragique à son tour « Je vais être obligé d'écouter la suite. J'ai l'impression de prêter la main à ma propre mise à mort. Le piège dont il fallait se garer. Il s'est refermé sur moi » (p.98).

Au moment donc d'accomplir l'acte (la destruction des Men­diants de Dieu) par lequel il pense affirmer le plus violemment sa propre liberté, Kamal s'avère n'être qu'un héros tragique mû par des forces autres qui l'encerclent, et son acte de libération sera celui de sa mise à mort. « Obligé d'écouter la suite », son espace devenu étranger sera pour lui, comme pour Oedipe dont il vit l'ambiguïté tragique du savoir, celui d'un sens non-prévu, celui d'un sens qui n'est pas le sien. Le futur de cet espace n'est pas celui, univoque, qu'y projetait le discours de pouvoir.

Kamal n'avait-il pas cependant désigné lui-même, avant que ne s'ouvre le rideau de cette scène tragique que devient ici le texte romanesque, l'absence de liberté des « producteurs d'avenir » dont sur cette scène urbaine il va jouer le rôle ? Nous l'avons vu en effet, dans le souvenir (nouvelle dimension d'ambiguïté par le dédouble­ment temporel) de Jean-Marie Aymard, contrefaire le camelot exhibant des poupées mécaniques. Or, ceci se passait dans la villa du Dr Berchig où Kamal ne va pas dans Le Maître de Chasse, mais qui est restée pour lui ce lieu de sa filiation qu'il ne veut avouer, lieu où son identité éclate dès l'instant où elle se trouve. Et le Dr Berchig applaudit à la fin, montrant involontairement qu'il est celui qui contient toute l'activité parodique de Kamal, tout son rôle tragique de « producteur d'avenir » se coupant de sa propre mémoire.

3) « Ce passé à la parole dorée »

Ainsi, l'espace du Maître de Chasse est-il un espace piégé, pour l'ensemble de ses personnages, à travers les différents lieux qu'en déplie le texte, lieux que cerne toujours la clôture tragique. Cette clôture désigne un espace tragique dans lequel chaque personnage renvoie à un ailleurs dont il est coupé mais en fonction duquel il agit, ou qui le dirige alors qu'il croit lui-même se diriger. Ailleurs qui devient de ce fait le lieu véritable du personnage, et dont l'alté­rité par rapport à son lieu diégétique va provoquer le retournement tragique du sens. Le cas le plus flagrant de retournement de l'action tragique contre son auteur au moment même où celui-ci pense agir le plus librement est celui de Kamal.

Cependant, autant que de son espace propre dont il croit se libérer, Kamal, « producteur d'avenir », s'est coupé de sa mémoire, contre laquelle la violence qu'il exerce sur les Mendiants de Dieu est en fait dirigée. Cette violence est volonté d'« anéantir le passé », de « l'enterrer vivant sous un présent mort » (p.106) : le personnage tragique, certes, est prisonnier de la clôture de son espace tout en étant déterminé dans ses actes par un espace autre qu'il s'efforce en vain de nier, et qui est le seul de sa vie (l'espace des steppes pour Lâbane, celui de la villa du Dr Berchig pour Kamal, lieu d'où il projette lui-même son simulacre dans l'espace et le temps du roman-scène tragique dont on développera plus loin les fonctions de représentation). Mais ce personnage tragique est également prison­nier de sa mémoire, passé seul vivant face à quoi le présent sous lequel il cherche à l'enterrer est déjà un présent mort, du fait même de cette rupture d'avec la profondeur que lui conférait sa mémoire. La mémoire est donc là encore un élément essentiel de la localisa­tion : elle est la réalisation même du lieu hors de la transparence abstraite et meurtrière du discours.

Le présent, temps de l'action romanesque, est cette scène dont les acteurs sont déjà morts. Ces morts-vivants, personnages évo­luant au-delà de leur propre condamnation, sont animés comme Kamal d'une folie de destruction de tout ce qui n'est pas cette mort qu'ils sont devenus. La violence de Kamal contre un passé trop vivant est, on l'a déjà vu dans Dieu en Barbarie, refus d'une pater­nité fausse, celle du Dr Berchig, et donc refus d'une mémoire fêlée, usurpée. « En frappant Madjar tu as visé le docteur » (p.180), lui dit Si Azallah, qui dès le début du deuxième livre commentait déjà : « Il se souvient trop de ce qui l'a fait ce qu'il est devenu, voilà le malheur, et pourquoi il a tant envie d'enterrer ça » (II, 3, p.106).

Or, cette séquence (II, 3) montrant le refus violent du passé, et donc de sa paternité par Kamal, est encadrée par deux séquences (II, 2 et I, 4) où Lâbane revendique au contraire désespérément cette paternité perdue, en appelant à plusieurs reprises : « – Père ! », dans un climat d'extraordinaire tension (pp. 103 et 110-111), ou en commentant : « J'ai à peine connu mon père » (p.102), ou encore « Père, c'est de haine et de mépris que vous avez nourri votre enfant » (p.111). L'entreprise des Mendiants de Dieu sera en grande partie – et c'est pourquoi elle ne peut qu'être brisée par Kamal – recherche de cette paternité perdue, seul moyen pour eux de consi­dérer le présent dans toute son épaisseur, de lui donner une réalité par laquelle il échapperait au tragique de sa rupture d'avec sa propre mémoire : « Regarder en arrière comme nous le faisons, dit Hakim, c'est surtout ne pas abandonner ceux qui y sont restés, et tout ce qui a été oublié, à partir de quoi on peut dire seulement qu'on regarde en avant » (p.102). « Qui nous délivrera de ce passé à la parole dorée ? » (p.110), dit encore Lâbane, plaçant ainsi le texte romanesque sous le signe de cette « parole dorée », formulée ail­leurs et dans un autre temps mais tenant tragiquement tout le pré­sent dans sa main.

Cette détermination de l'action du Maître de Chasse par un espace autre comme par un temps autre, qui tous deux condition­nent l'espace et le temps du roman, dessine donc les dimensions fondamentales d'une ambiguïté tragique de l'action, dimensions qui se retrouvent dans le fait que le déroulement de cette action, même s'il en surprend les protagonistes, n'est jamais imprévu.

Le roman est ainsi jalonné de prédictions de la fin qui ne font que renforcer le caractère fatal de ce dénouement. C'est le cas dans la séquence I, 24 de l'histoire de Benawda et de son lion mangé par la vache de ses hôtes, ou de la discussion sur les saints que Lâbane conclut par ces mots hallucinés : « Je sais que quelqu'un est parti comme une colonne de feu pour purifier le monde, le nettoyer du doute. Je le vois et il me parle tous les jours » (p.85). C'est le cas à la séquence I, 26 de ces mots de Tijani : « Il est peut-être arrivé, l'homme qui protègera cette terre » (p.92), mots qui annoncent à la manière de l'oracle, et sans que cet oracle soit déchiffré par les Mendiants de Dieu qu'il concerne, même s'il paraît évident aux Ouled Salem, le destin de Madjar. De même, au début de l'acte tra­gique (le second livre, où ce destin va se jouer), Lâbane-Arlequin repose dans la main de Kamal, avant son crime, le briquet dont la flamme vient d'être parodiquement associée aux paroles « le mal », armant ainsi symboliquement le criminel qui ne pourra qu'exécuter ensuite sa propre fatalité : (pp.98-99).

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Déterminé par un passé implacable, Kamal devient donc ce meurtrier solitaire, personnage tragique par excellence, face au groupe des Mendiants de Dieu. Son ubris, comme celle d'Oedipe chez Sophocle, est de croire au pouvoir absolu de sa quête solitaire et volontariste. Contre toute logique, poussé par cette ubris et tout en sachant comme il l'a montré en singeant le camelot aux poupées mécaniques (1, 10) qu'il n'est lui-même qu'une marionnette, que son propre simulacre, ou en reconnaissant dès Dieu en Barbarie cette « tragique malédiction qui nous fait dire ceci, quand nous pensons cela, de ces deux parts en nous qui n'arrivent jamais à se rejoindre, jamais à trouver une parole commune à échanger » (Dieu en Bar­barie, p.191), il revendique sa solitude d'autant plus agressivement qu'il sait qu'elle le mènera à sa perte après avoir provoqué la mort de Hakim : « J'ai toujours été seul, à n'importe quel moment de mon existence et devant n'importe quel événement. Je peux conti­nuer et je n'ai pas besoin qu'on me pardonne. La solitude ne m'effraie pas » (p.173).

Cette solitude proclamant haut le pouvoir de la raison, ubris de Kamal, est également celle de notre civilisation technicienne qui s'est coupée des zones d'ombre de sa propre mémoire, dont pour­tant elle n'arrive pas à se libérer. Rationalisme intolérant, essence d'un tragique cette fois social et planétaire, qui « tranche brutale­ment et rejette tout ce qui n'entre pas dans des catégories bien défi­nies, des classifications reconnues. Mais derrière cette belle clarté, on ne voit pas toujours qu'il règne une grande nuit vide et peuplée de fantômes d'où nous-mêmes sortons et qui ne cesse de rejaillir sur nous ». Ainsi le dénonçait Hakim Madjar dans Dieu en Barbarie (p.191). Tragique d'un monde tout entier coupé de sa paternité, de sa mémoire, et finalement de son être, parce qu'il a outrepassé les limites de sa puissance, parce que se retourne contre lui le destin de Prométhée.

C'est peut-être là un des aspects de cet « outrage » (p.67) dont se plaignent tant Lâbane que les Ouled Salem qui, n'ayant pas de protecteur, donc pas de paternité, se sentent exclus de la commu­nauté des vivants, étrangers à eux-mêmes (pp.92 et 72) : « Nous restons coincés dans une non-justification générale », dit Madjar qui lui aussi a à peine connu son père (pp. 102-103). L'une des leçons ultimes de l'échec des Mendiants de Dieu comme de celui de Kamal n'est-il pas que l'action, même faite par amour, est toujours outrage, en ce qu'elle est violence contre la mémoire, et précipite de ce fait la catastrophe tragique ? Il n'est donc pas indifférent que ce soit Jean-Marie Aymard, le représentant malgré lui de la civilisation technicienne que Kamal veut rejoindre en se niant, qui conclue : « Même dispensé par amour, le bien pourrait devenir une malédic­tion, particulièrement lorsqu'il ne vous est rien demandé [...] Ne rien faire. Est-ce trop nous demander » ? (p.79).

L'action du Maître de Chasse est donc action tragique en ce qu'elle est supplice de la mémoire par l'activisme humain. Par tout activisme, même celui qui, comme la quête des Mendiants de Dieu, est quête désirante de cette mémoire, et du lieu qu'elle réaliserait. Cette action est supplice de la mémoire sur la scène urbaine qu'est le texte même du roman, ou plutôt le désir qui en sous-tend l'écriture, et qui suppose la perte du lieu vers lequel il tend dans l'acte même de l'énonciation qui le réalise.

4) La parodie tragique

On a déjà vu à propos de Dieu en Barbarie le mode assez parti­culier de caractérisation des personnages chez Dib. On le retrouve ici avec quelques variantes. Répudiant toute convention réaliste, les personnages du roman ne visent pas à « faire vrai ». Leur descrip­tion relève plutôt d'une sorte de convention affichée et pourtant très particulière à l’œuvre dibienne. Convention qui introduit à leur égard une distanciation, par exemple au moyen d'un grandissement qui ne répugne pas, parfois, à une certaine emphase.

Ce grandissement des personnages leur vient de ce qu'ils ont mis le masque du jeu tragique. Mais ce masque également désigne le jeu, dans son aspect parodique, apparemment gratuit ; il nomme ainsi le simulacre. On sait combien ce simulacre, que j'avais alors appelé parodie du vide, a pu se révéler une clé pour l'approche de La Danse du roi. Ce simulacre qu'est finalement toute notre existence tragiquement coupée de sa mémoire, est nommément désigné dans Dieu en Barbarie par Lâbane, rescapé d'un autre monde, jetant sur notre ville de morts-vivants son impitoyable regard : « Tout ici n'est que simulacre » (Dieu en Barbarie, p.98).

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Dans Le Maître de Chasse, le simulacre, le jeu tragique, est désigné d'abord par la manière d'introduire les séquences, toujours dites par l'un des personnages. Ces personnages-locuteurs devien­nent de ce fait les récitants qui donnent chacun au lecteur devenu spectateur, public, l'un des aspects de l'action. Ainsi, cette action est vue successivement par les différents locuteurs, dont chaque récit n'est qu'une vision du réel parmi d'autres, vision relativisée de ce fait : il n'y a plus de réel absolu, l'auteur se contentant dans tout le roman d'indiquer quel est le locuteur, sans donner une seule fois sa propre vision des faits. Le roman est alors une sorte de parabase [84] multipliée à l'infini, ou du moins dans la seule limite de la clôture qu'impose le nombre fixe de personnages de la tragédie. On sait que Dib fait par ailleurs nommément appel à cette notion de parabase à la fin de la plupart des parties de son recueil poétique, Omneros : le simulacre ultime est, finalement, l'écriture.

Est parodie tragique également le grandissement des person­nages, ou celui de la camionnette à Zerrouk devenue la barque de Charon magnifiée aux dimensions du cosmos presqu'en même temps qu'on la montre poussive et peu grandiose, tandis que le vocabulaire des locuteurs introduit soudain sa propre trivialité – relative – dans l'emphase de leur discours. Ainsi, Lâbane la décrit comme « le char attendu et propre à accueillir, transporter, ramener le soleil royal et inaccessible », comme « l'équipage indispensable à son apothéose » cependant que le « ciel claque ainsi qu'un éten­dard ».

Mais des expressions plus familières viennent rompre ce gran­dissement, et en désigner du même coup le simulacre. Ces expres­sions sont tantôt isolées dans des phrases qui coupent la description grandiose : « Cette machine fait à elle seule le bruit de dix mille casseroles [...] Nous sommes simplement secoués comme dans une baratte». Tantôt, elles se trouvent dans la même phrase : «Elle pique des deux, sous un poids de gloire » (p.47). Toute l'entreprise des Mendiants de Dieu que seule cette camionnette rend possible, que cette camionnette contient puisqu'elle les amène sur le lieu de leur questionnement, est ainsi désignée comme un jeu scénique, une représentation, tant par ce grandissement épique que par sa négation ironique dans l'intrusion d'un parler trivial. De ce jeu scénique on a déjà souligné la clôture tragique : à la seconde tenta­tive des Mendiants de Dieu, la fusillade tiendra lieu de retour. La scène tragique est celle dont on ne peut sortir autrement que pour mourir.

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Le personnage de Kamal et son discours sont le plus explicite­ment désignés comme simulacre. D'abord, par lui-même dans sa parodie de montreur de poupées mécaniques chez le Dr Berchig, qui applaudit à la fin comme au spectacle. Parodie dont j'ai montré qu'elle désigne toute l'action de Kamal dans le temps et l'espace scéniques du roman comme un simulacre commandé de l'extérieur par sa propre abdication. Le discours « révolutionnaire » de Kamal, ensuite, n'est jamais dit directement par lui lorsqu'il est locuteur : il est toujours rapporté par un autre locuteur, qui le met ainsi en scène : Jean-Marie Aymard ou Si Azallah. Ceci est encore plus évident à la séquence I, 15, où Jean-Marie Aymard rapporte ce discours dans un récit fictif au futur. Dans la seule séquence du roman où ce temps est employé, on l'a vu, le futur souligne davan­tage encore ce que ce discours peut avoir de projection parodique, de répétition prévisible d'avance. Projection parodique que souligne l'emploi du présent par Jean-Marie Aymard, le même locuteur, en I, 10, faisant du jeu des poupées mécaniques la seule vraie réalité, le point de départ de cette projection.

De plus, la seule apparition du discours « révolutionnaire » de Kamal dans le récit présent, bien que sous forme rapportée par Jean-Marie Aymard, a lieu dans la prison où ce dernier se trouve avant d'être renvoyé en France. La seule réalité de ce discours serait-elle la répression, l'exclusion de la différence ? Ou alors, ce discours n'a-t-il d'autre signification que celle d'un simulacre face au regard extérieur que représente Jean-Marie, et dont il prend la logique ? En effet, le discours « révolutionnaire » de Kamal est toujours dit – ou plutôt est toujours rapporté comme dit – devant Jean-Marie Aymard, qui est étranger. Il est donc toujours une représentation, tout en désignant tragiquement son vrai lieu d'énonciation. Là, encore, le présent est projection du passé : on se rappelle les paroles du « Kalmouk » à Kamal au premier chapitre de Dieu en Barbarie : « Vous tenez les yeux trop fixés là-bas... sur les pays étrangers. Vous êtes trop curieux de savoir ce qu'ils pensent de vous, et quel genre de regard ils posent sur vous » (Dieu en Bar­barie, p.26). Une action toute entière subordonnée au regard exté­rieur : est-il meilleure définition de la représentation parodique ?

Représentation, parodie tragique dans quoi s'engage implaca­blement Kamal dès la première séquence du second livre, livre de son crime. J'ai déjà parlé de cette séquence en présentant Kamal comme personnage tragique. Je n'ai pu cependant encore souligner, en analysant le seul personnage de Kamal dans cette séquence, combien elle est toute entière jeu parodique. Elle l'est d'abord à cause de la magie de cette nuit aussi propice que celle du jeu scé­nique de La Danse du roi. « Magie qui s'exhibe comme un arle­quin », et sous le regard de laquelle marche Kamal : « Une nuit parvenue à ce point où une nuit s'interdit d'avoir l'air d'une nuit. Où elle n'est plus qu'un regard. Je marche dans ce regard. J'ai l'impression de poser le pied dans du feutre » (p.95). Arlequin encore, la manière dont surgit Lâbane, qui ne portera pas son propre nom dans cette séquence : « Et lui surgissant comme un Arlequin » (p.97). Enfin, comme dans La Danse du roi, « une danse d'ombres s'ébranle dans le vide nocturne. Lui et moi sommes pris dans cette mascarade » (p.98).

Ainsi, tout le discours et toute l'action de Kamal sont-ils une sorte de simulacre tragique. Or, dans la dernière séquence de ce même livre II, laquelle contribue avec celle qu'on vient de décrire à encercler ce livre essentiel, Kamal est à nouveau seul dans la nuit, et se pose lui-même la question fondamentale. Il prend conscience du même coup du simulacre de son existence, comme de toutes nos existences : «Ne faisons-nous que rêver notre vie ? Qui la façonne alors ? » (p.152).

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Cependant, derrière le simulacre existe un langage second, une réalité seconde et peut-être plus vraie, que par essence le simulacre ignore. Kamal ne se contente pas de parler, lorsqu'il est mis en scène par ses deux locuteurs, Si Azallah et Jean-Marie Aymard : il déploie toute une gestuelle, langage second, langage du corps, qui, s'il ne nie pas forcément toujours le langage de ses mots, n'en a pas moins une écrasante présence qui enlève une part de leur réalité à ses rôles, et souligne leur simulacre. Kamal est toujours décrit en mouvement par ses locuteurs, et jamais sa gestuelle ne sert à appuyer ses paroles. Bien au contraire, elle en est souvent séparée par l'annonce du locu­teur en tête de séquence, mais après des paroles de Kamal, et avant la description de ses gestes, dont ses paroles sont ainsi mises à part. Ainsi, (p.169), la séquence III, 5, commence par le discours de Kamal (« Personne ne pourra nous en tenir rigueur (...) Tout passe par là »), discours que suit l'annonce du locuteur normalement placée en tête de séquence : « Aymard dit », la parole du locuteur s'attachant ensuite à la gestuelle de Kamal, qu'elle sépare ainsi de ses mots : « Les mains dans les poches, il marche de long en large dans la cellule » [85].

Cette manière d'irréaliser un langage souvent considéré comme inauthentique en lui opposant l'opacité d'un langage du corps n'est pas une nouveauté dans l’œuvre de Dib. Nous la trouvions déjà dans le contrepoint de «l'air capricant de flûte » au dialogue inutile des femmes avec les minotaures dans Qui se souvient de la mer (p.18). On a vu par ailleurs comment, dans Dieu en Barbarie, le discours des « intellectuels » chez le Dr Berchig est miné de l'inté­rieur par les paroles du « Kalmouk », et de l'extérieur par sa juxta­position à celui, de chair et de sang, de Lâbane. Dans Le Maître de Chasse, Dib ne se contente pas de cette manière d'irréaliser les paroles de Kamal. Il isole non moins tragiquement du réel Si Azallah se faisant rassurer par le Dr Berchig à la séquence II, 14 cette séquence, dont les deux protagonistes ignorent ce qui vient de se passer, est intercalée entre les séquences II, 13 et II, 15 où Lâbane – encore lui – narre violemment la fusillade et ses suites immé­diates. On peut même développer l'opposition en soulignant la matérialité opaque du « plasma gluant de terre et de nuit » dans lequel se débat Lâbane (II, 15, p.148) à l'espace nocturne ouvert et immatériel qu'interroge Si Azallah (II, 14) pour qui cet espace devient, sans que le locuteur soit entièrement conscient de la signi­fication de ses paroles, un « paysage gagné comme par un oubli anticipé » (p.142) : la réalité, à l'insu du locuteur, est ailleurs.

Corollaire du simulacre tragique, cette irréalité dans laquelle l'écrivain plonge soudain un de ses personnages s'accompagne chez celui-ci d'une cécité non moins grande aux signes évidents qui l'entourent, et que lui-même véhicule sans en percevoir le sens. Ainsi de ce paysage gagné par un oubli anticipé dont Kamal, absent, fait partie pour Si Azallah qui n'en voit pas pour autant que la réponse qu'il cherche est justement dans le lieu d'absence de ce même Kamal, dans le meurtre tant redouté et déjà perpétré. De même, alors que Berchig rassure Si Azallah, ce dernier, locuteur, rapporte les paroles entendues des invités sur le mensonge :

« Jusqu'à quel point le menteur ment-il véritablement, jusqu'à quel point cherche-t-il à donner le change ? L'homme avance masqué [...] [le mensonge] nous aide à sauvegarder notre intégrité dans toutes les situations où elle est menacée [...] Le mensonge est la plus féconde de nos activités, et c'est la raison qui en fait un jeu un peu tragique » (pp. 143 et 147).

Il ne saurait y avoir d'avertissement plus clair. Et cependant, Si Azallah se contente de redire ces propos entendus, sans pour autant les mettre en rapport avec le réel qu'il vit, et auquel ils s'appliquent parfaitement à son insu, ou du moins sans qu'il soit capable de lire cette correspondance.

Ainsi, le simulacre, c'est également le mensonge tragique. Paradoxalement, celui qui y endosse le masque est également le plus aveuglé, le plus trompé par le jeu dans lequel il entre, de bon ou de mauvais gré. La parodie tragique débouche sur la non-lecture du monde. Elle n'en installe que plus totalement la solitude du héros tragique et son égarement.

Egarement dont on a vu qu'il était également l'aboutissement de la quête-désir des Mendiants de Dieu : en guise de réponse, ceux-ci ont trouvé la mort ou la dispersion. En guise de réponse, Si Azallah trouve le mensonge tragique. L'espace tragique du Maître de Chasse, qui oppose l'espace urbain et l'espace des steppes, rui­nant définitivement la continuité originelle dont Qui se souvient de la mer déjà disait la nostalgie, ruine également toute possibilité de réponse en aveuglant le questionneur alors même qu'il est entouré de signes évidents.

Quête de connaissance et action tragique se rejoignent ici dans un même échec car, disait Lâbane, « tout est outrage », à commencer par notre vie elle-même. L'action tragique où la vie est en question se réduisant au simulacre, à la « parodie du vide » que révélait déjà une lecture de La Danse du roi, ne reste-t-il que le premier sable ? « Une réponse se réduisant au mot « rien » », disait Tijani (p.73), « il y a de quoi être comblé ». Kamal lui-même au seuil du livre II ne voyait-il pas qu'autour de lui « toute pensée se résout en nuit» (p.95) ? Le tragique de toute entreprise question­nante comme de toute quête de connaissance est qu'elle finit tou­jours par découvrir qu'elle ne doit son existence qu'au vide dont elle procède et dont elle est, sans fin, désir.

L'ENVERS DU SIMULACRE TRAGIQUE, OU LA PAROLE­ABSENCE

Cependant, l'espace tragique comme le simulacre qui le sous­-tend ont leurs envers, ne serait-ce que parce que leur dimension tra­gique leur vient justement de l'amputation du réel que met en spec­tacle le tragique en son jeu sur l'ambiguïté. Amputation de la lecture multiple du réel, au profit d'une lecture unique dont la faillite est représentée. Kamal comme Oedipe est l'homme d'une seule vérité, l'homme qui refuse de voir que la vérité du monde est multiple, ou du moins ambiguë. L'engrenage tragique se met en marche au moment où Kamal, dès la fin de Dieu en Barbarie, se confond avec cette vérité une, devient lui-même l'ordre, niant de ce fait l'envers inévitable de cet ordre, que dessine l'ambiguïté du réel.

L'envers de l'espace tragique est ce sens autre du même signi­fiant que le simulacre refuse et dont le héros tragique s'ampute, tout en sachant que son action est en grande partie mue par cet envers. L'espace tragique est cet espace tout entier cerné par un envers que le héros tragique ne veut pas voir, tout en sachant que cet envers l'encercle de toutes parts. Le discours tragique suppose donc cons­tamment cet envers, et s'il proclame haut et fort la vérité une, il manifeste en même temps l'ambivalence des faits, il dévoile en la niant une parole autre, exclue de son espace et pourtant sourdement présente : une parole-absence.

1) Le moment tragique et son envers, ou la lumière du simulacre et l'ombre du lieu-mémoire

C'est pourquoi il n'est pas indifférent que le moment de la tragédie soit précisément midi. C'est le moment où Lâbane se sent désigné par la ville comme l'holocauste [86] à sacrifier, mais égale­ment le moment du sacrifice de Hakim. Page 24, l'horloge de la mairie sonne midi, et « ce gros tintamarre dure l'éternité » : l'éter­nité du sacrifice de Lâbane par l'espace urbain. Page 141, le jour du sacrifice de Hakim est – toujours dit par Lâbane – « ce jour his­sant midi comme des couleurs, cette heure qui ne s'achemine vers aucun soir et ne vient de nulle part » dont on a vu la signification politique, et dont on peut dégager à présent quelques significations symboliques. De plus, dans la même séquence, le début de la fusil­lade est décrit en ces termes : « Alors un claquement part. Il déchire la torpeur de midi » (p.139).

Moment de l'action tragique, midi est à la fois arrêt du temps et séparation du temps en deux. Il est aussi rencontre de deux percep­tions du temps différentes, c'est-à-dire matérialisation d'ambiguïté tragique, encore une fois. Moment du simulacre, midi tente de le soustraire à toute profondeur historique, à toute mémoire. Mais en même temps, s'il divise en deux le cours du temps, il est incision et blessure, dévoilant ainsi l'ambivalence, la dichotomie du réel, signalant un passé et un avenir dont il est également séparé, dont il est la séparation même et qu'il rend tous les deux caducs au moment même où il les dévoile.

Moment de la plus cruelle et intense lumière, midi est, comme toute l'action tragique qu'il déroule en une incision durant l'éter­nité, « ce chant qui tient toute la vie dans sa main » que secrète la lumière, justement, chez les Ouled Salem à midi, encore. Et ce chant lui aussi « pourrait arriver de n'importe où, et ne semble pas davantage savoir où aller ». « Chant puéril et frêle » qui accom­pagne l'action tragique. Double du simulacre qui ne peut déjà plus se concevoir sans lui, double qui fait être ce simulacre, qui le désigne comme tel tout en signalant également qu'il n'y a plus d'autre alternative, d'autre réel. Double ludique qui donne à ce simulacre sa véritable dimension tragique, parce qu'irréversible. « Inflexible comme l'amour et la haine, [ce chant] s'élève sans s'exténuer, sans se casser, sans s'enfler non plus. Il semble nous appeler » : ne reconnaît-on pas ici « l'air capricant de flûte » qui sollicitait les protagonistes du drame avec la même insistance dans Qui se sou­vient de la mer ?

Ce chant est la véritable dimension du réel, dimension sans laquelle le simulacre ne serait pas possible, car. « on croit y capter la voix de cette solitude et de la lumière noire dont midi l'arrose par rafales » (pp.64 et 66). Dimension vraie du réel par rapport à laquelle le simulacre se construit, ce chant proclame en plein midi l'ambivalence de la lumière noire : midi lui-même ne se conçoit que par rapport à son envers toujours présent, qui le fait être midi, et qui est nuit.

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C'est pourquoi Lâbane, dont le récit dès Dieu en Barbarie était d'abord flamboiement des steppes brûlées par le soleil de midi, Lâbane qui dans Le Maître de Chasse est le plus souvent locuteur d'action, en pleine lumière, est aussi le locuteur dont les mots manifestent le plus la présence de l'ombre, qu'il apporte lui-même en son opacité comme un vivant scandale sur la scène tragique noyée de lumière de la ville à midi. La nuit dans quoi retombe la scène tragique après le meurtre, et dont désormais Lâbane fait son espace, entrait déjà avec lui chez Hakim avant le dernier départ chez les Ouled Salem : « Quelque chose est entré avec lui (...) Quelque chose est venu du' monde de la nuit », dira Marthe après avoir constaté que les yeux de Lâbane – qui vient d'être Arlequin nocturne pour Kamal – « luisent de nuit » (p.101).

De même, le meurtre de Hakim se fait dans l'éclat de midi, mais c'est à la tombée de la nuit, qui révèle « le vrai visage des choses, qui est noir », que se révèle aussi que Lâbane est vivant (p.182). Ainsi, la fusillade en plein midi, aboutissement de l'action tragique, pourra à partir de là découvrir son envers nocturne : le roman, en effet, n'est pas terminé pour autant, puisque la fusillade a lieu au livre II. Cependant, la fin de ce livre II, comme la plus grande partie du livre III, se situent soudain à la nuit. Nuit de l'errance de Lâbane ou de Si Azallah. Nuit, surtout de la dernière séquence où soudain Hakim surgi de la nuit est enfin, pour la pre­mière fois, locuteur. Jaillie de la nuit, sa parole, absente du simu­lacre diurne, en est l'envers.

La nuit est également l'espace où s'inscrit la parole du Maître de Chasse. Elle est ce « paysage nocturne gagné par un oubli anti­cipé » où Si Azallah cherche une réponse. Elle est ce vide qu'il faut savoir déchiffrer. Ce vide dans le déchiffrement et à la disposition duquel se place Marthe à l'avant-dernière séquence, rendant pos­sible ainsi seulement la parole ultime de Hakim. Vide du désir qui est aussi le lieu nocturne, donc, de l'écriture.

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Au seuil de cette nuit se tient toute une cohorte de veilleurs : Si Azallah, « sentinelle debout à la frontière de deux mondes », livré tout entier à son questionnement de l'espace nocturne : « C'est une étrange situation, une étrange garde. Je sais ce qui se trouve derrière moi. Mais en face, mes yeux explorent une terre inconnue et elle s'étend, déserte, aride. Ce paysage détient-il la réponse ? » (p.142). C'était déjà la situation de Rodwan sur le « tertre bosselé de roches » de La Danse du roi, et ce sera encore celle d'Habel face au carrefour du destin dans le roman qui porte son nom et qu'on décrira au chapitre suivant. A sa manière, Lâbane est également un de ces veilleurs au seuil de l'espace nocturne. De plus, l'on retrouve dans Le Maître de Chasse le personnage de l'Hadj Amara, personnage-frontière, gardien du monde occulte vers lequel son échoppe, comme celle d'El Hadj dans Qui se souvient de la mer est lieu de passage. (D'ailleurs, la connotation religieuse du « hadj », ou pèlerin ayant fait le voyage de La Mecque, – ce voyage pouvant être celui de l'autre monde ? – est la même).

Seulement, le passage est inverse : au fond de l'échoppe, parmi les figures des vieillards, ce n'est pas la matrice souterraine qui apparaît soudain, comme dans Qui se souvient de la mer, mais le visage de Kamal Waëd. Au fond de l'ombre protectrice, « dans une zone blanche », se dessine un instant ce visage tout de lumière répressive, « comme une hache de silex derrière un rideau de flammes », rendant Lâbane à l'état de « chrysalide sombre » : le passage de la lumière à l'ombre redevient passage de l'ombre à la lumière.

Cette ombre comme cette lumière renvoient chacune à son envers propre : derrière la lumière, l'ombre ; derrière l'ombre, une autre lumière. Elles sont donc simulacres à l'infini. Surtout, elles sont, de ce fait, des infinités de paroles absentes, qui renvoient l'une à l'autre jusqu'à une parole absente ultime peut-être, mais qui ici n'est pas indiquée. Dans La Danse du roi, la mort de Slim, pour Arfia, ou la jeune fille morte pour Rodwan, sont le dernier visage, devant cette « porte où il faut se quitter soi-même pour se rendre à l'appel d'une autre voix » (La Danse du roi, p.202). Y a-t-il, dans Le Maître de Chasse, un dernier visage ?

2) Le Maître de Chasse, ou la parole absente

Ainsi l'envers du simulacre tragique, et son origine, n'est-il finalement qu'un autre simulacre, ou qu'une suite de simulacres ou de visages superposés ? N'y a-t-il pas un visage ultime, une réponse, un lieu d'origine de la tragédie ?

Une indication nous est peut-être donnée par le titre du roman, Le Maître de Chasse. C'est au Maître de Chasse que l'action tra­gique est le plus souvent référée par les personnages qui semblent les plus lucides, tel Lâbane commentant d'emblée (avant même de la narrer) la catastrophe tragique (le meurtre de Hakim) : « Je vois d'où vient le coup. Le Maître de Chasse abat ses cartes » (p.138). Lâbane sait dès le début (p.26) qu'il est à la merci du « grand chas­seur », « toujours prêt à refermer la main » sur lui. Le Maître de Chasse semble être ainsi la parole absente, le lieu d'origine de l'action tragique. Il est cette parole qui contient tous les personnages du simulacre (du moins les personnages citadins, puisque ni Lâbane, ni le préfet ne sont nommés ici) : « Je les rêve tous, dit-il. Je les vois tous ! Je les entends tous, les pense tous» (p. 118). « C'est moi qui te donne forme à présent », dit-il plus loin à Lâbane (p.183). Il est également pour Tijani l'« Autre », celui qui tient seul la réponse que les Mendiants de Dieu sont venus chercher : « Ne cherchez pas ; la réponse, c'est l'autre qui la fournira [...] Je m'entretiens avec un interlocuteur pour lequel je me suis dépouillé de mon visage, de ma parole et de mon regard. Les réponses, les appréciations, c'est lui qui les donne. Il dit : Je ne tirerai pas le monde de son erreur» (pp.72-73).

Le Maître de Chasse est cette parole-envers de toute autre parole, qui l'efface et remplit le monde lorsqu'elle s'élève. « L'autre voix monte sous la mienne », dit Lâbane, « l'efface et parle, rem­plissant le monde ». Elle est l'au-delà du silence, elle est la parole qui nomme mais que l'on ne peut nommer : « Je suis là, moi en qui chacun peut se changer. Seulement quelque chose doit mourir quelque part d'abord. L'espace se rompra, et ensuite le silence, pour dire qui je suis » (p.190). Le Maître de Chasse est-il pour autant le dernier visage, le lieu d'origine, la source de la tragédie comme de l'être, comme de la parole, l'envers ultime du dernier simulacre ?

On peut se poser la question, d'abord, lorsqu'on voit cette parole, au troisième livre (III, 9) désigner elle-même un autre regard, le regard de « celui qui parcourt ces terres », regard qui embrasse à la fois Lâbane, Hakim et l'ensemble des Mendiants de Dieu : « Devant son regard, toi ou Hakim Madjar, il n'y a aucune différence. Et une douzaine de visages » (p.184). De même lorsque Tijani parle de l'« Autre » qui seul détient la réponse, il finit au-delà de cet « Autre », par proférer : « Rien. Voilà qui me met en joie. Une réponse se réduisant au mot rien, il y a de quoi être comblé, Je m'en tiens là, moi aussi, je n'ajoute pas autre chose. La parole est main­tenant à la pupille du jour dilatée sur ces montagnes. Elle est au vent et à la lumière qui balaient leur solitude, elle est à l'après-midi qui ne passe plus» (p.73).

La réponse de l'« Autre », contenue dans la parole ultime, est l'absence de parole comme de réponse. Elle est «dans le dernier soleil [...] dans mon corps creux. Face de terre, mais je ne parle pas… Là-bas où tout commence. Où tout finit. Où rien n'a encore commencé » (p. 118) : La parole qui dit l'absence de parole se réduit elle-même à n'avoir jamais existé. Le lieu d'origine du simulacre tragique est le néant ; la parole naît du silence, mais ce silence du même coup lui enlève toute réalité. Tout n'est-il que simulacre, même le dernier visage ?

Ceci nous amène à nous interroger un peu plus sur la significa­tion même de la catastrophe tragique : la mort de Hakim n'est-elle pas d'abord mort de la parole, mort de la communication, et donc mort de toute vie humaine ? On avait vu dans Qui se souvient de la mer combien cette déperdition sémantique de la communication agressée par une actualité réductrice, aliénante, et finalement la mort de toute communication humaine est un des thèmes obsédants de l'univers de Mohamed Dib.

Cette déperdition sémantique est nette ici, en plus de la signifi­cation politique déjà soulignée, dans la description des exécutants de la catastrophe, l'armée : « Bâtis sur un modèle unique, ces indi­vidus en sombre uniforme », etc. Face au rabotage de leur huma­nité, Moussa ne sait « à qui répondre ». De plus, leur langage n'est pas une communication, puisqu'il est aussi impersonnel que leur aspect, dans un « on » anonyme. Ils ne sont que les exécutants aveugles d'ordres sans visage. Leur parole, absentée même si elle donne la mort, est une parole morte, qui semble ne venir de per­sonne et ne s'adresser à personne dans le vide sidéral de sa signifi­cation univoque : « Que ceux dont on a signalé le déplacement vers Defla ce matin », disent-ils, « s'avancent. II y a ordre de les ramener en ville » (p.132). Face à cette signification univoque dont toute connotation personnelle ou simplement humaine est bannie, la parole de Hakim est une protestation de l'humain contre un univers d'où l'épaisseur du vécu est exclue.

C'est pourquoi elle est profondément tragique, puisqu'elle est témoignage de la richesse sémantique d'un ancien monde dans un monde d'où toute richesse sémantique est bannie, comme toute dif­férence, tout langage autre. Un monde où tout langage non exclu­sivement fonctionnel et machinal est le scandale à supprimer. C'est pourquoi la mort de Hakim sera elle-même dérisoire : à proprement parler il n'existe déjà plus, dans la logique du simulacre, avant même d'être effectivement supprimé : « Le groupe, un paquet de silhouettes en kaki, s'apprête à tirer encore, et lui s'achemine tou­jours vers elles, proteste d'une voix enrouée de corbeau, avec la même exaspération ahurie, la même impatience comique sur le visage. Et tout hurlant, je le vois pivoter, tourner sur ses talons et plonger » (p.139).

Sur la scène tragique de la modernité, la mort même est déri­soire, une fois la vie privée de l'épaisseur et de la profondeur de la mémoire. Sur la scène urbaine de la cité de Kamal, l'humain et la mémoire perdent leur pluralité signifiante, sont réduits à l'état de simulacre insignifiant. C'est le sens ultime du jeu de Kamal singeant le montreur de poupées mécaniques.

Une pure mécanique.

Voilà comment vous devez considérer la vie.

Aujourd'hui.

Rangez votre condition humaine.

Au grenier.

Elle ne fait plus l'affaire.

Elle a fait son temps.

Des attardés.

Ne le soyez pas (p.45).

Sur la scène du simulacre tragique de la modernité, toute épaisseur signifiante, toute localisation du dire, est scandale et sera sacrifiée. Profonde mémoire du préfet à la deuxième séquence, foi­sonnement signifiant de l'amour en sa dimension la plus diony­siaque avec l'éblouissement de Karima pour Jean-Marie Aymard le récit – elliptique – de cet éblouissement aux séquences 1 et 3 du livre 1 est coupé par la séquence 2, dont la première phrase, dite par Kamal, est une condamnation sans équivoque, si ce n'est celle de son objet : elle concerne Hakim, mais sa situation dans le texte la fait porter sur l'acte amoureux de Jean-Marie, qu'elle semble inter­rompre : « – Cet individu est en train de jeter le trouble » (p.10).

* *
*

Or, on a vu que, sacrificateur-démiurge des Mendiants de Dieu dans l'espace tragique citadin, Kamal est aussi, de par le retourne­ment du simulacre, victime tragique à son tour : la violence même de la clôture urbaine est dévoilement de son envers. Cet envers, paradoxalement sacrifié sur la scène urbaine (on ne verra plus Karima, éliminée de la scène urbaine comme Hakim y est sacrifié), est lui-même la plus puissante et inexorable négation du simulacre tragique de l'espace urbain et de son appauvrissement sémantique : de même qu'il entoure le livre III encadré entre l'attente-désir de Rachida et celle de Marthe, l'amour entoure le roman tout entier, de l'éblouissement de Jean-Marie dans les premières à la célébration de la fête par la parole-envers de Hakim dans la dernière séquence.

De plus, l'éblouissement de Jean-Marie au début, tout comme la fête que célèbre Hakim à la fin sont tous deux explosion, foison­nement tel de significations qu'ils échappent à toute parole. Jean­-Marie pour dire la « seconde miroitante de l'apparition » ne sait que s'exclamer pauvrement : « Cette Karima ! » (p.21). Hakim surgi d'au-delà de la parole-simulacre qu'était sa mort elle-même mettra fin à la parole du roman qui s'arrête sur ses derniers mots, alors qu'il vient de constater que « parler ou ne pas parler, c'est aussi la même chose à la fin, la chose rien moins que nécessaire quand on le sait » (p.206).

Car la fête que tous deux célèbrent est infiniment au-delà de toute parole : non seulement de la parole de Kamal pour qui elle est scandale, mais même de la parole de l'écrivain. Lorsque celui-ci, finalement maître d’œuvre (et donc Maître de Chasse...) de tout le roman, fait dire à Tijani ces mots que j'ai déjà commentés dans un autre sens : « Je m'entretiens avec un interlocuteur pour lequel je me suis dépouillé de mon visage, de ma parole et de mon regard. Les réponses, les appréciations, c'est lui qui les donne » (p.73), n'est-ce pas également des rapports de l'écriture avec son lecteur qu'il peut s'agir ? De même que Kamal était le sacrificateur-démiurge de la scène tragique urbaine, mais qui finissait par être lui-même victime de l'envers de son propre simulacre, de même l'écriture du roman, qui met en scène tous les personnages de la tragédie, est-elle aussi une écriture tragique. Ne cherche-t-elle pas son au-delà, dans une quête-désir éperdue qui sait d'emblée que cet au-delà, cet envers du simulacre, n'est que le néant dont elle procède, parce qu'elle est simulacre, parodie du vide, et vers lequel l'attirent irrésistiblement les derniers mots de Hakim, et du texte romanesque (« Que m'arrive cette chose que je cesserai de sentir à mesure qu'elle m'arrivera », p.206) ?

En se désignant elle-même comme problématique, ne serait-ce que par le jeu des locuteurs qui met en scène la parole romanesque dite-montrée par des récitants divers, l'écriture organise sa propre représentation tragique et s'y confond. Elle est la fête. Elle est la danse du roi qui sait sa mort tout en continuant à dévider le cocon, à courir.

Et pourtant, n'est-ce pas dans la lucide et courageuse procla­mation de cette gratuité absolue de l'écriture, enjeu suprême, « chant qui tient toute notre vie dans sa main », que l'auteur lui rend son plus déchirant hommage ?


CHAPITRE 5.
L'AUTRE COTÉ : COURS SUR LA RIVE SAUVAGE & HABEL

A) COURS SUR LA RIVE SAUVAGE,OU LA QUÊTE ORPHIQUE D'UN LIEU SANS REPONSE  132

DEPASSEMENT DU TRAGIQUE DANS UNE LIBERATION DE L'AMBIGUITE  133

SPA TIALITE AMBIGUE D'UNE QUETE-PAROLE. 136

LA SÉPARATION.. 139

« L'EXIL QUI RAPPROCHE ». 144

LE DÉSIR ET L'ABSENCE : LA RIVE SAUVAGE. 147

B) HABEL ,OU L'ÉCRITURE DANS LA LIMITE. 151

LA PAROLE QUI SEPARE. 151

LA FASCINATION DE LILY.. 158

LA TRANSPARENCE DE HABEL. 162

LA PAROLE-ACCUEIL DE LA LIMITE. 168

 

Le lieu du dire, l'inscription de la parole serait-il cet au-delà de l'écriture, et de son désir ? Au-delà, autre côté vers lequel nous dirigent avec effroi les quatre der­niers textes décrits, que ce soient ceux de Farès au chapi­tre 3, ou ceux de Dib au chapitre 4 ? N'y a-t-il donc véri­tablement "aucun lieu en ce monde" ? Le désir, dans l'entreprise de localisation de l'écriture, ne manifestera-t-il sans fin que l'absence de laquelle il procède ?

Si Farès proclame dans des textes assez rapprochés, exhalés par la blessure, qu'il n'y a "aucun lieu en ce monde", et inscrit la blessure comme le désir dans la figure infini­ment reprise de la traversée du fleuve, Dib, quant à lui, de­puis ce "tertre bosselé de roches" où il assied Rodwan dans La Danse du roi, laisse se perdre son regard - la spatialité du désir de son écriture - dans le vide énigmatique de l"'au­tre côté" qui lui fait face, et duquel plus rien, désormais, ne le sépare, puisque tous les masques l'un après l'autre ont été levés. Cet "autre côté", origine inéclaircie de son pro­pre dire que déchiffre sans fin une écriture sans concession, serait-il le seul lieu véritable du sens comme du dire, c'est-à-dire l'absence ?

C'est bien la question que posait déjà Qui se souvient de la mer, et dont Cours sur la rive sauvage peut apparaître dés 1964, comme le récit le plus dru. Mais c'est encore la question du dernier roman de Dib, en 1977, Habel, lieu ulti­me également, creuset le plus profond de ma propre lecture de textes par la localisation desquels, si barbare que puisse apparaître ce terme, on aura deviné que l’étranger que je suis se sent le plus profondément concerné : n’est-ce pas la meilleure preuve que cette localisation, si elle ne doit pas pour autant ignorer tel pays réel, est bien le désir, dans l’énonciation, qui récuse le plus les limitations géographiques devenues clichés dans les discours idéologiques de quelque pays que ce soit ?



A) COURS SUR LA RIVE SAUVAGE,OU LA QUÊTE ORPHIQUE D'UN LIEU SANS REPONSE [87]

Publié deux ans après Qui se souvient de la mer, Cours sur la rive sauvage peut en grande partie en être considéré comme la suite, dans une description des espaces symboliques. Qui se souvient de la mer aboutissait au passage du narrateur dans un « autre côté » du réel apparent : la ville du sous-sol et la souvenance de la mer. Cours sur la rive sauvage, dont l'écriture est la plus manifestement oni­rique de toutes celles des romans de Dib, est bien en partie une des­cription ésotérique de cet « autre côté », une quête de signifiances nouvelles. Et pour une approche d'historien de la littérature, il s'agissait de la plus éclatante illustration de cette liberté d'être lui­-même rendue à l'écrivain par l'Indépendance, et qu'il revendiquait à propos de Qui se souvient de la mer.

Est-ce une raison cependant pour approcher Cours sur la rive sauvage comme un texte isolé dans l’œuvre de l'écrivain, du fait d'une écriture plus « hermétique » encore que celle de Qui se sou­vient de la mer, et surtout pour nier au texte de 1964 l'historicité qu'on concède à celui de 1962 ? On verra plus loin que Cours sur la rive sauvage se prête fort bien – entre autres lectures – à une lec­ture politique en continuité évidente avec celle qu'on a pu faire de Qui se souvient de la mer. Mais une telle lecture suppose que l'on dépasse l'opposition simpliste des histoires littéraires entre l'indivi­dualisme qui serait a-temporel d'une littérature « fantastique » et « psychologique » (curieusement associée...) et l'« engagement » d'une littérature « réaliste » inscrite dans l'historicité de la grande voix collective du peuple... Opposition qui va de pair, d'ailleurs, avec une lecture de déchiffrement du « sens » des « symboles » du roman, pris isolément le plus souvent. C'est-à-dire avec ce que j'appellerai une « traduction » de la complexité apparente d'une écriture dans le langage « clair » du sens un : une réduction à l'uni­voque dans une lecture paradigmatique des images et symboles, non replacés sur l'axe syntagmatique d'un texte. Et, de fait, ce « déchif­frement », s'il donne illusion d'avoir « compris » le texte, le manque.

Cours sur la rive sauvage récuse triplement la réduction à un sens. On verra en effet qu'il s'agit essentiellement d'une interroga­tion sur l'écriture, sa spatialité, ses pouvoirs et son lieu. Que cette écriture-parcours, de plus, vit et produit par l'ambiguïté, laquelle récuse, par définition, le déchiffrement univoque. Mais de plus, si l'écriture ici représentée en son ambiguïté est à la quête d'un lieu du sens, dans la « ville-nova » et par l'amour, cette quête va déboucher sur un sens absent comme sur un lieu sans réponse. C'est bien le déchiffrement, lequel suppose un lieu du sens, qui est ici nié dans la mise en spectacle d'une quête initiatique. Ultime ambiguïté, ultime absence de lieu. L'ambiguïté ne désigne plus un sens autre, mais bel et bien l'absence du sens dans cet autre côté où pourtant l'écriture a élu domicile – pour sa propre perte ?

DEPASSEMENT DU TRAGIQUE DANS UNE LIBERATION DE L'AMBIGUITE

Cours sur la rive sauvage prolonge la réflexion sur l'écriture de Qui se souvient de la mer, mais la radicalise en une interrogation sur le lieu ultime de l'écriture comme de l'amour, qui sera la préoccu­pation majeure, on l'a vu, des romans ultérieurs de Dib, dont Les Terrasses d'Orsol est provisoirement l'aboutissement.

Cependant, cette interrogation sur le lieu ultime de l'écriture comme de l'amour n'était pas séparable, par exemple dans Le Maître de Chasse, d'une ambivalence tragique, que l'on avait déjà mise en lumière dans Qui se souvient de la mer. Or, dans Cours sur la rive sauvage, cette ambiguïté fondamentale de la signification pourra d'autant mieux désigner l'absence ultime du sens, qu'elle se sera progressivement dégagée du tragique qui, dans Qui se souvient de la mer, comme dans Le Maître de Chasse, manifestait le lieu ultime – ou son absence – comme un envers.

Cours sur la rive sauvage sera en grande partie le voyage auto­nome de l'ambiguïté même, qui ne sera plus produite par le retour­nement de la parodie tragique que développe Le Maître de Chasse. L'ambiguïté, ici, se dessine d'elle-même : non plus endroit et envers d'un lieu de parole, mais création d'un espace du sens ambigu. Espace qui semble presque créé par la parole d'exploration au fur et à mesure de son déroulement, jusqu'au lieu ultime où le sens, pas plus que l'amour, ne seront donnés : pouvaient-ils l'être dans ce lieu hypothétique d'une parole dont le propre est bien de récuser toute réponse ultime ?

* *
*

Cours sur la rive sauvage est d'abord la parole du silence ultime de Qui se souvient de la mer. Il existe par la sortie de l'Histoire comme du lieu que manifestaient la rupture de la fin du roman pré­cédent, et la « souvenance » sur quoi elle débouche. Les rappels même de la mémoire qu'on y trouve, surtout dans les quatre pre­miers chapitres, dessinent l'ambiguïté particulière d'une intertex­tualité entre les deux romans, comme entre le tragique du premier et l'ambiguïté libérée du second.

Cours sur la rive sauvage se présente bien souvent – c'est le propre de son itinéraire initiatique – comme une entreprise de déchiffrement. Déchiffrement de la ville-nova qui frappe par sa perfection, et qu'« il faut explorer pourtant » (p.51). C'est bien ce déchiffrement qu'annonçait la fin de Qui se souvient de la mer (p.185 : « Il me faut étudier de près les structures de la ville du sous-sol»), et le parallèle semble s'imposer d'emblée entre la cité nova et cette ville du sous-sol : ne révèlent-elles pas l'une de l'autre la même perfection, et ne sont-elles pas l'une et l'autre réservées à qui a satisfait aux épreuves du parcours initiatique, et qui est passé dans cet autre côté du réel commun qu'elles représentent, laissant derrière soi les témoins pétrifiés ? Or, ce passage de l'autre côté est précédé dans les deux romans par l'abandon d'un espace commun, d'une ville doublement binaire, car d'une part « notre métropole » y est d'abord, dans les deux romans, « en grande partie démante­lée » par « l'autre », la ville étrangère (p.24), « la ville fouisseuse » (p.28), qui ressemble à s'y méprendre, dans le deuxième roman, à la ville des nouvelles constructions dans le premier. Mais d'autre part, cette antique cité ainsi détruite avant d'être abandonnée dessine une double temporalité, grâce à l'irruption des souvenirs d'enfance dont l'abandon précède la mort de la ville, et qui nous rappellent de toute évidence ce que j'avais appelé le « récit de l'ancien temps ».

Pourtant, cette opposition spatiale et temporelle apparemment simple va se trouver ici subvertie, essentiellement par l'utilisation homonymique volontaire de la même expression « l'autre ville », pour la ville étrangère, et la ville-nova (pp.24-25), qui sont pourtant les deux opposés rigoureux d'un discours idéologique de la décolo­nisation. Cette homonymie dégage une double ambiguïté : double sens du terme lui-même, dont chacune des deux villes qu'il désigne participe bien de manière identique à la destruction de l'antique cité ; mais aussi substitution d'un autre dualisme (antique cité VS ville étrangère et ville-nova) au dualisme simpliste du discours idéo­logique de commémoration (qui serait ici ville étrangère VS ville­-nova), et rupture de ce fait du sens univoque du discours idéolo­gique.

Il y a donc un deuxième niveau d'ambiguïté dans la rencontre de deux paroles. Or, cette rencontre ne va pas seulement se faire entre le texte de Cours sur la rive sauvage et le discours idéologique, mais également entre ce texte et celui du roman précédent, toujours au niveau du partage en deux de l'espace et du temps : « les flammes de la mer » (ambiguïté en soi dans la réunion des con­traires, on y reviendra) vont être ici associées, non pas à la destruc­tion de la ville du récit actuel de Qui se souvient de la mer, mais à la perte de l'enfance, et du récit de l'ancien temps (p.10 : « Les ombres surgies d'une ancienne cité [c'est-à-dire la vision d'enfance qui pré­cède] s'estompèrent ; elles ne laissèrent que les flammes de la mer danser devant mes yeux »). Le tragique qu'on avait dégagé de l'opposition de ces deux récits dans le premier roman va donc être subverti par l'ambiguïté du second, laquelle se développe dans ce jeu intertextuel même.

Et c'est pourquoi l'envers que représentait la ville du sous-sol devient ici un non-lieu : un lieu qui ne se définit même plus par son contraire, une absence de sens, autre modalité de l'ambiguïté [88]. « Là où nous nous trouvions, ce n'était nulle part » (p.35) : ce n'est même plus le lieu d'une souvenance. D'ailleurs, la vague destruc­trice de Qui se souvient de la mer n'est pas venue, et si cataclysme il y a dans Cours sur la rive sauvage, il sera provoqué, comme on le verra, par une parole d'Iven Zohar au chapitre 2. Le rapport entre les choses et les mots (ou la souvenance, en quoi on avait vu la modalité ultime de la parole) s'inverse : autre jeu intertextuel d'ambiguïté, cependant que la solitude du narrateur passant dans la ville du sous-sol alors qu'il n'a pas rejoint Nafissa se renverse ici en un départ à deux avec Radia, le jour de leur mariage dans la ville envahie par des vagues qui pourtant ne la détruisent pas. Ce couple Iven Zohar-Radia (ou Hellé) qui va sous-tendre toute la quête du sens n'est-il pas déjà la manifestation que la quête est au moins double, dans l'ambiguïté du langage qui la matérialise ?

* *
*

Sont donc ambigus les événements eux-mêmes. Et d'abord ce bien curieux mariage où tout va commencer, et qui est perçu par les invités comme un enterrement. Or, il est bien le moment du cataclysme tout en étant celui de la fête. Début, par le cataclysme, de la quête à partir d'un non-lieu, il peut être lu aussi, par ailleurs, comme la retrouvaille nationale et le grand saut dans le vide que représente l'Indépendance : cette ville-nova où le narrateur arrivera avec toute une foule à la fin du chapitre 4, mais pour aller aussitôt au-delà de ce répit souhaité, alors qu'aux deux premiers chapitres les témoins se pétrifient, et donc se séparent de ce même narrateur par la lecture inverse qu'ils font de la fête. D'ailleurs, la ville-nova elle-même qu'on ne quitte que pour mieux la rejoindre, mais la perdre dans le moment même où on la rejoint définitivement, n'est­-elle pas toute entière ambiguïté et foisonnement du sens, tout comme elle est également perte de ce sens multiple à mesure qu'il semble déchiffré ?

Or, cette ville-nova est, entre autres sens, Radia, ou Hellé, qui sont également les doubles, extérieur ou intérieur, du narrateur lui-­même, et ne sont deux que pour être la même. Dédoublement de la femme aimée objet d'amour et but de la quête de connaissance, que l'on trouvait déjà lorsque, dans Qui se souvient de la mer, une autre femme que Nafissa se glissait impérieusement dans le lit du narra­teur, et qu'on retrouvera entre Sabine et Lily dans Habel. Dédou­blement qui dessine « une équivoque si inexorable » (p.102), c'est­-à-dire une ambiguïté fondamentale de l'amour délivreur de sens.

Ambiguïté derrière laquelle on se hasardera (imprudemment ?) à découvrir entre autres sens déceptifs une opposition­-complémentarité entre signifiant et signifié (ce qui est en question est donc bien le langage, et non plus seulement sa mise en situation dans un jeu tragique sur l'endroit et l'envers), qui englobe l'inter­textualité des deux romans, et qu'on pourrait schématiser comme suit :

 

Signifiant

>

Signifié

 Radia

>

Hellé

 Nafissa

>

l’étrangère

la ville du sous-sol

>

la mer

Cours sur la rive sauvage

>

Qui se souvient de la mer ?

.

Schéma dans lequel l'ambiguïté se trouve certes dans l'opposi­tion elle-même, mais surtout dans le développement du pôle du signifié, où Hellé est à la fois «l'autre » et le « moi intérieur », tout comme l'étrangère de Qui se souvient de la mer vit à l'intérieur même du narrateur, cependant que la mer extériorité radicale, est en même temps intériorisée par la souvenance tout comme par le silence ultime de ce premier roman.

Enfin, ce jeu de renvois à Qui se souvient de la mer qu' on vient de développer dans Cours sur la rive sauvage fait en partie signifier le premier roman par le second dans l'instant même où le second substitue au renversement tragique que signifie-désigne encore le langage dans le premier roman, l'autonomie de l'ambiguïté de son propre signifiant, signifiant et non-lieu à la fois que devient Cours sur la rive sauvage de ce fait.

SPA TIALITE AMBIGUE D'UNE QUETE-PAROLE

Cependant, l'ambiguïté majeure est celle d'une quête, à la fois déplacement spatial et déploiement d'une parole qui se signifie elle­-même en matérialisant son espace dans ce déplacement orphique.

Ici, l'espace est parole. La ville dicte les pensées (p.64), les­quelles « dérivaient en même temps que la ville. Elles s'enroulaient ensemble, elles m'enlaçaient de leurs murs » (p.38). « L'espace avait proféré et répercuté ces mots autour de nous » (p.29) : lan­gage et espace se confondent. L'espace ne se contente pas d'être à déchiffrer : il est lui-même producteur de mots. De même, le dépla­cement d'Iven Zohar n'est pas seulement déchiffrement de l'espace qu'il traverse : il est en lui-même son propre sens, qu'il s'agit de préserver du sens parasite des takas et de « la diabolique escorte de la ville, attachée à mes pas comme une ombre », en acquérant « un mouvement qui me soit propre » (p.132).

Mais inversement, c'est la parole qui provoque le mouvement, comme elle suscite l'espace. Ainsi, ce nom « Hellé » prononcé au hasard au chapitre 2, et qui provoque l'effondrement de l'espace et le début de la quête. Quête ambiguë d'un sens-lumière qui est pour­tant contenu, comme Hellé elle-même, dans l'être et le nom du quê­teur. Car Iven Zohar, selon l'étymologie arabe, peut être le fils de la lumière [89], mais son nom évoque aussi, en écho, le livre de la Kab­bale juive. Personnage, il est de ce fait aussi le livre même. Llivre­-écriture sacrée qui donne le sens, mais aussi livre du roman qui le fait exister comme personnage : Cours sur la rive sauvage. Iven Zohar est donc à la fois celui qui déchiffre et celui qui produit l'espace, dans une parole à la première personne qui est à la fois récit d'un déplacement dans des espaces énigmatiques, et produc­tion de ces espaces comme du déplacement par la parole de lumière du narrateur. La nomination crée l'objet et l'espace de son déchif­frement, comme le déchiffrement même, tout en l'étant.

C’est pourquoi l'espace est l'ambiguïté même de la parole­itinéraire comme du sens. Ainsi, la ville-nova, détentrice d'un sens déceptif, est elle-même à la fois atteinte et à atteindre. A la fin du chapitre 4, elle accourt sur le narrateur et la foule de ses compa­gnons, « dans un mouvement de ressac » qui nous permet d'en dégager le sens politique grâce à Qui se souvient de la mer. Et « après avoir », comme la mer du roman précédent (mais précisé­ment, ce n'est pas la mer...), « éliminé jusqu'au dernier grain de poussière de notre antique cité », elle devient alors pour tous « un havre, un lieu de répit » (p.36). Cependant, elle reste à atteindre à travers le labyrinthe qu'elle est et qui y mène à la fois, au chapitre suivant, à la fin duquel le narrateur est déposé devant la ville (p.49), qu'il peut ainsi inspecter de l'extérieur tout en étant aussitôt repris à l'intérieur d'elle, n'en voyant plus que son côté interne (p.50). Tout le roman cependant restera l'itinéraire du narrateur pour la retrouver, et finalement ne trouver que le rire fou de Hellé se réper­cutant d'un bord à l'autre du monde (p.159) : lieu et sens enfin rejoints et aussitôt – et définitivement ? – évanouis.

Un lieu matérialise peut-être plus que d'autres cette ambiguïté spatiale du sens-ville-nova : c'est le croisement soudain surélevé d'un très grand nombre d'artères où le sens apparaîtra en même temps qu'il sera refusé par le quêteur, lequel le trouvera ensuite en croyant l'avoir fui (pp.68-70). Or, ce croisement sera le lieu obsé­dant de Habel treize ans plus tard, et il peut être mis en rapport avec la répétition de tels lieux de la limite dans l'ensemble de l’œuvre romanesque de Dib depuis L'Incendie [90]. Le « lieu de la limite » est bien chez Dib cette « rive sauvage » sur laquelle ne cesse de courir l'écrivain, spatialisation, cette fois du projet même de l'écriture comme de la quête. Ce lieu entouré par le vide comme par tous les possibles, n'est-il pas le lieu d'où l'écriture se produit et se dissout à la fois ?

D'ailleurs, la quête d'Iven Zohar, et l'écriture qui la sous-tend comme elle-même la sous-tend, ne sont pas les seules spatialisations de paroles, ici. Ce sont bel et bien les paroles culturelles, ou plutôt ce qu'ailleurs j'ai défini comme discours, qui trouvent ici un signifiant spatial. Ce qui permet à la quête d'Iven Zohar d'y pénétrer ou de les traverser, c'est-à-dire de matérialiser véritablement leur existence close, mais en même temps leur parodie, de discours. Nouvelle ambiguïté, puisque le discours idéologique récuse la spatialité de sa propre parole, pour ne considérer l'espace que comme objet de la maîtrise unique qu'y exercerait le sens. Dans le discours idéolo­gique, dans le discours du sens, le concept est transparent. Il désigne l'espace-objet au sujet de l'énonciation, il ne peut être objet lui­-même. Fausse transparence du procès signifiant que soulignait déjà l'épisode des paroles gelées chez Rabelais, et que tout le présent travail a cherché à dénoncer.

Or, ce sont bien des paroles gelées – ici, des concepts culturels pétrifiés – que l'on peut voir dans les débris anatomiques aux « lignes si parfaites qu'ils paraissent avoir appartenu à des divini­tés », qu'Iven Zohar ramasse sur la plage au chapitre 10 (pp.85-86), ou encore dans ces « corps de pierre démis », « ces ossements de constructions éclatées » semblant « avoir appartenu à des temples », que lui révèle sa descente dans les profondeurs de la ville d'exil du chapitre 14 (p.135) et même dans les statues qui parsèment le « désordre babylonien » de la ville-nova comme des mots, « ces figures sont indubitablement les répliques ou les reflets d'autres choses. Peut-être de simples simulacres suscités pour la fascination des irtrus » (p.58). Mais comme les mots, et comme les symboles, ils ne peuvent être lus séparément, car il s'agit de trouver une signi­fication dans leur ordonnance que seule livrerait une traduction : « ces parois, ces sapes, proclament un maître-sens. [...] – toujours hors d'atteinte, et d'une manière particulière, comme s'il fallait aller en chercher la clé ailleurs» (p.53).

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Ainsi, l'espace est langage, mais ces langages sont le plus sou­vent vides de sens pour qui n'en a pas la clé : autre métaphore spa­tiale. Le texte soulignera en particulier le langage parodique de la ville la plus étrangère : la ville des limites du chapitre 14, qui est cependant, dans un retournement du miroir sur lequel on reviendra, celle où le sens va commencer à se donner par la séparation du quê­teur dans ses paradigmes constitutifs, l'homme de pierre, l'homme d'eau et l'homme de vent (pp.136-137).

Car cette ville est à la fois dévastée, béante, et enchantement (p.134). Elle est le lieu des signifiants sans référents identifiables, « devantures pour des magasins où tout était fictif : produits, objets et clients » (pp.121-122) : signes vides dont la gratuité va se retrouver dans le nom même de ses occupants, les « takas », l'« altirostre », comme de ses « édifices en forme de ziggurats » (p.127). Noms dont une dénotation naïve va chercher le sens occulte sans voir qu'ils désignent d'abord leur propre gratuité, c'est-à-dire l'étrangeté du langage d'une ville d'exil, à travers leur propre absence de signification. Car les takas sont d'abord des mots, et ensemble, ils constituent une parodie de langage, dans la mesure où ce langage, comme bien d'autres parmi ceux que traverse Iven Zohar, s'est séparé du réel, a perdu son sens. Aussi,comme tout langage se désigne-t-il d'abord lui-même. C'est bien pourquoi les takas     «vagissaient      [...],     sanglotaient tragiquement »       (p.132) : l'émotion qu'ils parodient est tout simplement sans objet, pur simulacre. Et ce simulacre nous apparaît d'autant plus que sa représentation est spatiale.

LA SÉPARATION

« Nous acceptons de mourir, mais nous n'avons pas encore appris à nous quitter », dit à peu près à la même époque la nouvelle « Naëma disparue » [91]. La séparation est bien, beaucoup plus profon­dément et significativement que la mort, l'une des hantises fonda­mentales de toute l’œuvre de Dib. Elle est d'ailleurs l'une des dimensions majeures de ce « lieu de la limite » dont on vient de voir la récurrence d'un roman à l'autre. Plus que d'un thème contenu et signifié par l’œuvre, il s'agit bien encore d'une sorte de matrice génératrice de toute l'écriture. La séparation est, certes, l'une des préoccupations majeures des personnages (séparation d'avec les êtres et les langages, séparation de l'être en ses éléments comme en ses langages, itinéraire du personnage sur la « rive sauvage » qui est aussi le lieu de la séparation entre les espaces de la diégèse), mais elle est aussi la dimension majeure d'un langage essentiellement spatial.

L'itinéraire du personnage sur la « rive sauvage » où l'espace se sépare est également, et surtout, celui du texte, qui s'inscrit ainsi dans la ligne même de la séparation. Mais le langage lui-même est bien souvent représenté, on l'a vu, comme un langage séparé mots-vestiges désarticulés, coupés du sens de leur organisation syntagmatique ; langage parodique représenté par telle des villes traversées, langage séparé de son référent, et qui tire sa dimension parodique de cette séparation même.

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Tout le roman est en partie le texte d'une séparation entre la parole et le sens, dans la mesure où l'on a vu que la question de l'espace dessiné sur la « rive sauvage » de l'écriture peut être con­sidérée comme celle du langage, ou des langages. C'est pourquoi le rapport entre la parole et le sens est d'abord vécu en termes de spa­tialité : l'opposition entre deux immobilités, c'est-à-dire la ville-­nova, une première fois atteinte au chapitre 6, mais aussi Radia elle-même, et le mouvement de la quête-parcours-parole d'Iven Zohar sur la rive sauvage. Dans la ville-nova une première fois atteinte au chapitre 6 pourrait se réaliser en effet, un langage de fusion entre « la sensibilité et la pensée » comme entre les siècles et les confins, qui s'y « répondent et parlent un langage réconcilié », « charme » « tous les problèmes se résolvent dans une perfection de douceur, une cohésion hypnotique ». Langage de fusion qui amène à se poser la question : « Dois-je rompre avec cet ordre, cette permanence dans le mouvement et l'équilibre ? » (pp.53-54), De la même façon, Radia est ce voile que le poète doit avoir le courage de déchirer afin de découvrir le souffle profond de la vie. C'est pour­quoi il prononce le mot « Hellé » qui provoquera le naufrage lors de son mariage-obsèques du chapitre 2. Et c'est pourquoi aussi son choix de poursuivre le voyage, même si ce voyage est encore désir de ramener Radia à lui, entraîne la perte de Radia et son dédoublement-retournement en Hellé (pp.42 et 46).

Car Radia est d'abord un langage. Plus : elle est la partie visible du langage. L'apparence qu'il s'agit de retourner, quitte à manifester du même coup sa rupture d'avec le sens. Aussi se confond-elle, au chapitre 12, avec la ville du Soleil et son « pépie­ment » dont le sens reste « une chose lointaine », parce que cette ville n'est en fait que « l'une des manières de paraître de Radia ». Paraître qui vaudra pour l'être même d'un langage incompréhen­sible parce que l'essentiel n'est pas le sens. Et c'est pourquoi ce langage-ville est « une sorte de babil incompréhensible, sauvage et doux » (p.105) derrière lequel il n'est pas interdit de voir le mythe de Babel, autre ville-langage ayant soudain abandonné le sens, comme le narrateur vient précisément ici de l'abandonner pour suivre Radia-petite flamme bleue dans cette nouvelle Babel où elle l'entraîne. Pour l'y amener, Radia a en effet commencé par séparer le narrateur de ce « pourvoyeur », vieillard énigmatique juché comme le Sphinx sur un piédestal, et qui distribue dans les profondeurs d'une ville-langage non encore séparée une manne qui pourrait bien être le sens. Se laisser aller à la protection de Radia est bien échapper, grâce à des morts et à un sens apparent, comme Oedipe, à la terrible menace du Sphinx. Mais c'est, comme Oedipe également, s'en tenir au sens apparent de ces mots, fuir l'ambiguïté qui en aurait révélé la face cachée et mortelle, et donc se condamner au non-sens d'une ville-langage-Radia, pur simulacre.

Or, cette opposition entre Radia-langage et le sens insaisissable ou mortel se trouvait déjà au chapitre 9, où les dormeuses qui toutes ressemblent à Radia deviennent, réveillées par une formule du nar­rateur (pp.74-75), des « clameurs » qui pourraient bien être les mots de la phrase-Radia, lesquels n'ont de sens que par leur assemblage et leur correspondance. Car c'est bien d'un mot à l'autre que passe le sens quand « chaque mouvement ébauché par l'une est poursuivi par sa voisine, laquelle tombe aussitôt en léthargie, pour la trans­mettre à la plus proche, et ainsi de suite ». Là encore, le sens n'est pas dans les mots, mais dans leur mouvement, autrement dit dans l'axe syntagmatique. Le sens échappe au paradigme, et c'est pour­quoi aucune de ces dormeuses ne reconnaît Iven Zohar. « Hormis celle – peut-être – qui les meut l'une après l'autre. Mais elle, je ne peux la voir ni l'approcher, elle n'a pas de corps lui appartenant en propre » (p.76). Les mots et le sens sont séparés. Le secret est dans le mouvement insaisissable, c'est-à-dire dans la relation fugace des mots entre eux. Il est donc insaisissable comme objet, et piège pour qui cherche le sens. Le langage prend le quêteur au piège de son agencement syntagmatique, et le sens échappe encore : « J'ai sur­pris un secret. Je n'ai pas découvert la clé qui m'en ouvrirait le sens, et c'est le secret qui m'a pris au piège » (p.78).

Le sens n'est donné, une fois de plus, que dans la perte du simulacre de savoir qu'est la phrase-Radia. Comme lors du mariage au chapitre 2, c'est le mot « Hellé » qui ouvrira le sens dans la ruine des simulacres. Hellé est le sens caché derrière la phrase-Radia. Mais elle est aussi un corps, qui ne peut que disparaître dans l'ins­tant même où il est livré, car la possession du sens en sa totalité – celui-là dont le pourvoyeur délivrait aussi l'insupportable menace – est danger mortel. Et c'est pourquoi ce passage préfigure la fin du roman, où le sens et la perte seront effectivement délivrés, dans le silence ultime du texte comme de la quête :

Je murmure alors, tel un mot de passe :
- Hellé...
Et une femme flamboyante de se détacher de l'ensemble des autres, de s'élanger vers moi [...1 Son corps détruit en un clin d'oeil ses factices répliques [...] « Il ne faut pas que ce corps survive, chuchote-t-elle de plus en plus bas dans son sommeil. Ce serait d'un trop grand danger » (pp.78-79).

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Quel est, alors, l'envers du simulacre ? Où se cache le corps ? Où, le réel ? Existe-t-il, comme on l'avait suggéré dans Qui se sou­vient de la mer, une antériorité face à la parole-refuge contre le sens insupportable ? Est-il un lieu qui préexisterait à la parole comme au sens ? Ce lieu d'origine, ou plutôt cet espace infini-indéfini, est la mer, antériorité radicale comme dans Qui se souvient de la mer, qui préexiste à la clôture de tous les langages-villes. C'est elle qui appa­raîtra au chapitre 10, après la séparation de la phrase Radia­-dormeuse en masques-dormeuses farouches d'une part, et sens-­corps-Hellé insaisissable de l'autre, c'est-à-dire après la mort du procès signifiant par la réduction-séparation des deux termes de son ambiguïté constitutive, et après la sortie du narrateur de la ville-­langage-Soleil dans la nuit extérieure où tout sens est perdu. « Je me sauve vers la nuit extérieure où je m'égare » (p.82) est la fin du chapitre 9, cependant que le chapitre 10 nous replace dans l'inno­cence matinale d'une plage que ni la clôture du langage-ville, ni son envers la nuit, ne semblent encore avoir atteint : « Le jour se lève d'un coup d'aile sur une plage étalée, ouverte jusqu'aux confins du monde » (p.83). Et, de la même façon, l'extinction d'une autre ville-Radia-simulacre, celle-là même dont on avait décrit plus haut le pépiement et dans la protection illusoire de laquelle le narrateur fuyait la menace du sens du Pourvoyeur, découvrira au chapitre 12 sur son propre emplacement la mer : « Sur l'emplacement de la ville, aussitôt, le golfe céruléen émergea, la plage, infini ocre et gris, s'étala (pp. 109-110).

Or, la mer est d'abord absence du sens comme de la parole. L'étrangeté que le narrateur y rencontre est d'abord un corps qui proclame : « Mon chemin est ignorance ! » (p.90). Sur cette plage, « le matin n'est pas encore né », et la clarté est « vierge », cepen­dant que le narrateur lui-même, « les chevilles léchées par l'écume, liées par l'eau furtive », et que la mer « entoure de son sommeil », puis « découvre », semble lui aussi attendre sa naissance (pp.83-85). C'est pourquoi le couple qu'il forme un instant avec l'étrangère est l'unité antérieure à toute parole, où la vérité est sensible alors qu'un « murmure » « sans que ses lèvres bougent » retentit : « les desti­nées se nouent ici » (p.85).

Cette antériorité d'avant le langage-clôture et séparation est cependant insupportable, et le narrateur rentre dans la ville (provi­soirement) au début du chapitre suivant, consolidant du même coup la séparation un instant gommée entre le langage balisé et l'unité primitive matinale de la mer. Mais rentrer dans la ville, dans le lan­gage dont la vocation est pourtant de livrer le sens, est en fait inter­ruption des recherches : le sens, déjà, s'annonce dans sa propre négation, dans l'envers, dans l'absence du sens, dans l'innommable qu'est la mer. Et cependant, la quête est souvenance de la mer, mais aussi de son effrayante antériorité à tout langage : « Je rentrai dans la ville [...]. Il me fallait interrompre mes recherches, j'allais au-devant de trop grands risques » (p.92) [92].

Simulacre, séparation d'avec le réel, d'avec l'antériorité mati­nale de la mer, la parole, du moins lorsqu'elle est prononcée par le narrateur qui « court sur la rive sauvage », est cependant aussi puissance. Car Iven Zohar, on l'a déjà vu, est engagé dans une quête orphique comparable à celle du narrateur de Qui se souvient de la mer, et qu'on retrouve dans Habel. Or, la séparation est bien le lieu même de l'aventure orphique, sa « rive sauvage » entre la vie et la mort, le lieu exact de la parole d'Orphée et de ses pouvoirs sur la réalité de la mort, par-delà cette séparation dont elle est le dire et la négation à la fois. A deux reprises en effet, on a vu la parole d'Iven Zohar retourner le simulacre pour libérer le sens comme l'itinéraire spatial de la quête. Lors de son « mariage », du chapitre 2, où il était porté à travers la fête comme un gisant, semblable en ceci à Orphée parmi les Ménades (pp.20-21), et plus tard, lorsqu'une phrase de lui réveille les dormeuses et les amène à produire le sens, la phrase, en se déplaçant dans l'espace (pp.74-75). D'ailleurs, labyrinthe et ville de feu ne sont-ils pas, comme le souligne Fewzia Mostefa-Kara, deux aspects essentiels de l'itinéraire orphique [93] ?

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Et cependant, nouvelle dimension de l'ambiguïté, le symbo­lisme orphique n'est-il pas, ici, retourné ? Plutôt qu'Eurydice, Radia n'est-elle pas, dans une certaine mesure, le contraire, l'envers de la fiancée d'Orphée ? Elle ne livre le sens, en effet, que dans sa propre perte, tant à la fin du roman que lorsqu'elle conjure Iven Zohar, non d'éviter de la regarder, mais de la regarder, au con­traire. Elle provoque ainsi (p.44) son propre dédoublement en Hellé, puis la transformation de la ville interdite en ville-nova.

Le sens n'est donné que dans le naufrage initial, et le rire fou de Hellé à la fin. La parole d'Iven Zohar, au lieu de construire le temple comme celle d'Orphée chez Valéry, détruit le lieu de la fête qui devient cri, et inaugure le périple infernal dans lequel le mot sera ce « cri » qui « ne se répète plus », cependant que les murs des salles s'effondrent « avec un long grincement » : le bruit, comme l'itinéraire sur la rive sauvage, comme le rire final de Hellé, comme l'identité même du narrateur-Orphée, est irrémédiablement privé-­séparé du sens que la quête prétendait trouver. Et cependant, cette ambiguïté n'était-elle pas celle de mythe orphique lui-même, et dans cette séparation, la parole ne réalise-t-elle pas l'inanité qui la fonde ?

« L'EXIL QUI RAPPROCHE »

Aussi la séparation n'est-elle pas seulement celle de la parole­-bruit et du sens : elle est celle de l'être même du locuteur. C'est bien là l'ironie suprême des dernières paroles de Hellé avant son rire fou (mais ces paroles sont-elles bien d'elle, qui récusent l'identité du locuteur, qui y introduisent la faille la plus radicale : celle qui lui enlève l'être tout en l'énonçant.

– Qui, sur la rive sauvage, qui parle de cours du temps ? (p.159).

Nous nous trouvons là littéralement en face d'un jeu de mots sauvage, tant sur la nature grammaticale et sémique (et entre elles) de « cours », que sur l'identité de ce « qui » qui « parle », et que la question annule comme elle annule son propre locuteur-locutrice dans le « rire fou » qui suit, et qui éclate-sépare l'être « d'un bord à l'autre du monde ».

La séparation de l'être, l'exil à soi-même, sont les conditions les plus impératives de la quête de connaissance. Séparation Radia-­Hellé, certes, dès le début du roman, mais séparation d'Iven Zohar lui-même, car on ne peut se trouver qu'en se perdant. Or, c'est bien comme on l'a vu déjà l'aboutissement de l'initiation que cette sépa­ration de l'être, qui est également sa perte. « Iven Zohar n'existe presque plus », dit Hellé à Radia sur le bateau de l'ultime passage.

Il est déjà deux : l'un qui a reçu le globe d'anneaux, et l'autre qui m'a rencontrée » (p.146) : but véritable de la quête, que met en évidence sa séparation d'avec Radia, Hellé est le contraire de l'unité symbolisée par le globe d'anneaux de Radia. La quête d'unité d'Iven Zohar était en fait quête de sa propre fragmentation, de sa propre perte en Hellé.

Et cependant, cette fragmentation n'est pas simple dédouble­ment ou simple retournement de l'endroit à l'envers : « En pensée, j'ajoutai : « Et il est trois aussi, l'homme de pierre, l'homme d'eau et l'homme d'air » (Ibid.) : la figure de la fragmentation est elle-­même fragmentée, car la dialectique de l'endroit et de l'envers, comme on l'a déjà vu, ramènerait finalement à un sens. Si Iven Zohar n'était que deux, Hellé ne serait que l'envers de Radia. Or, son rire fou est également perturbation de toutes les figures signi­fiantes. Une fragmentation d'Iven Zohar récuse donc l'autre, tout en étant son aboutissement. La quête d'Iven Zohar piétine, tant qu'elle oscille entre l'endroit et l'envers de Radia-Hellé, sens et envers du sens. Le voyage ultime ne sera possible que lorsqu'au dédoublement se sera substituée la division en trois à la source, aboutissement, on l'a vu, d'une initiation qui avait commencé à la mer.

Or, la mer était absence du sens, hors la figure signifiante encore du retournement du sens Radia-Hellé dans les villes-paroles. La connaissance ultime ne peut se faire qu'au prix de la sortie de toute figure signifiante, au prix du passage de l'ambivalence à l'ambiguïté : au prix de la fragmentation-séparation du quêteur-­locuteur lui-même, au prix de la perte de son identité comme de son être. C'est pourquoi, à la source, cette séparation de l'être se fait par la perte successive de l'homme de pierre, puis de l'homme d'eau :

Le sang de la source arrivait sur mes talons et me suivait partout. Je m'immobilisai, essayai de réfléchir. Et moi de pierre demeura là.

Le bruit de la source reprit et s'entendit plus loin. Un ruissellement transparent couvrait à nouveau les dalles ! Il venait lécher les pieds de moi de pierre ; et moi d'eau partit avec l'eau.

Seul moi de vent peut atteindre l'ambiguïté spatiale du sens :

Et moi de vent gagna les profondeurs vives du ciel » (p.137).

On avait déjà relevé dans Qui se souvient de la mer (p.53) cette séparation de l'être en 'feu (air), pierre et eau, condition pour l'obtention de la connaissance dans bien des schémas initiatiques. Là encore, on l'a souligné, Dib rejoint Nerval dans une commune référence au mythe d'Osiris démembré par Seth, puis ressuscité par la présence d'Isis [94]. Aussi l'exégèse a-t-elle jusqu'ici essentiellement souligné, lisant Cours sur la rive sauvage à travers des modèles d'écriture connus, la complémentarité entre cette séparation de l'être devant la source, ou devant le miroir, et sa réunion de l'autre côté du miroir comme de la mort, en une unité supérieure enfin découverte. Celle d'Iven Zohar et de Radia-Hellé, en qui une approche jungienne ne manquera pas de lire son « anima ». Hellé ne dit-elle pas qu'elle n'a «séparé [Iven Zohar] d'avec lui-même [que pour mieux] le réconcilier» (p.146) ? Séparation et réconcilia­tion sont complémentaires et indissociables, car Hellé est non pas extérieure mais intérieure à Iven Zohar.

– Toi et moi ne sommes qu'une seule image se regardant de part et d'autre du miroir de mes yeux.

Tu es venue vers moi, Hellé !

J'étais en toi, Iven Zohar (p.154).

Ainsi Radia ne serait-elle que la projection extérieure de la femme intérieure, Anima d'Iven Zohar androgyne, que serait Hellé ; et lorsque dès le début du roman Iven Zohar formule son projet de « détruire le miroir qui me sépare d'elle [Radia] » (p.12), il annonce sa propre séparation devant la source-miroir de la fin, mais égale­ment celle de l'ambiguïté de son langage, puisque derrière le miroir, c'est-à-dire en lui-même enfin réconcilié dans la séparation de son être, c'est Hellé et non plus Radia qu'il trouvera.

Toutes ces observations sont d'autant moins contestables que l'écrivain lui-même ne manque pas, lorsqu'on l'interroge, de ren­voyer à Jung. Cependant il me semble que, pour applicables qu'elles soient, les théories jungiennes comme les références évidentes à Nerval ou à Nietzsche, nous placent sur un plan de généralité cultu­relle opératoire, certes, mais ne rendant pas compte de la localisa­tion bien particulière de l'écriture de Cours sur la rive sauvage comme de la quête-parole d'Iven Zohar.

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Aboutissement de la quête de ce dernier, le miroir qu'il lui faudra traverser en se séparant en son moi de pierre, son moi d'eau et son moi de vent est, certes, une figure ésotérique connue, et dont le développement par Cocteau n'a peut-être pas été assez comparé à celui que l'on trouve ici ; mais on n'a pas assez souligné non plus que cette source-miroir décisive se trouve dans la ville des limites, qui est d'abord ville d'exil. Ville des takas qui est celle aussi des « nouvelles constructions » de Qui se souvient de la mer. Cepen­dant, si les envahisseurs des nouvelles constructions « étaient des étrangers, des indésirables, là-bas, moi, ici, je me trouvais chez eux » (p.121), dit Iven Zohar : on ne saurait plus clairement dési­gner l'exil objectif de l'écrivain en France depuis 1959. Exil souligné par Radia lorsqu'elle (ou Hellé ?) profère : « Je t'ai montré mes demeures les plus lointaines », puis « je t'ai montré les demeures qui sont à la limite », puis : « je t'ai montré les demeures qui rap­prochent » (pp.124-125).

Par leur « limite » même, autre dimension de la « rive sau­vage » du titre, les demeures les plus lointaines sont celles « qui rapprochent ». La séparation de l'espace où vivre, où demeurer, où écrire, est aussi nécessaire pour la fusion, pour le rapprochement, que ne l'est celle de l'être même du locuteur par le miroir de la source, qui ne peut se trouver qu'en cette ville des limites, dans la mesure où elle est elle-même la limite. L'identité ne peut se trouver que dans sa perte, dans le lieu même qui la nie, où « je me suis senti consumé du dedans » (p.125), tout comme la réunion de l'être n'est donnée que dans sa dislocation par le miroir qui divise.

C'est pourquoi ce miroir qui divise est aussi la malédiction de cette cité des limites : celle qui la peuple d'habitants pétrifiés, parodies d'eux-mêmes, êtres de la division, parce que cette division-malédiction-perte de soi est nécessaire, pour qui sait en tirer son profit, à sa propre réalisation. L'autre côté qu'est la ville de feu des takas, en révélant le simulacre, fait toucher la « fin 'et l'origine de toute chose » dans les « avatars » et les « travestisse­ments » (p.127). Or, dès le début du roman, c'est la manifestation du simulacre qui mettra déjà Iven Zohar face au miroir, dont tout son itinéraire sera la traversée, sur et à travers la rive sauvage d'où il appareillera à la fin, après sa propre séparation dans le miroir de la cité des limites : « Je comprenais, et je refusais de comprendre. Ce n'était pas la séparation qui avait ouvert cette brèche entre nous. Pas seulement. C'était aussi la manifestation de l'apparence. Parviendrai-je, soutenu par mon amour, à détruire le miroir qui me sépare d'elle ? » (p.11).

L'écriture de tout le roman est cette traversée du miroir l'être se sépare et se trouve, pour mieux se perdre. Mais elle ne semble possible que depuis le lieu même de l'apparence, dans l'exil de la ville des limites et de la dislocation de l'être dont celle-ci est le théâtre. Ville les takas enchaînent, écartèlent l'être et l'habitent à plusieurs (p.130), mais donnent aussi un corps à Radia (p.123) qui, parole, phrase, est comme l'écriture la ville même des limites, la limite qui rapproche, exil et écriture à la fois. « Radia avait déclaré : « Je t'ai montré les demeures de la limite, les demeures qui rapprochent» [...] Ce qui se passait sous mes yeux parlait égale­ment : je circulais au royaume des significations, je foulais la terre des signes » (p.128).

Or, ce royaume des significations est également celui dans la manifestation même de l'apparence, revient la souvenance. Le corps évanescent que donnent les takas à Radia est la figuration du désir comme du dire. Et en même temps, l'écriture dont cette ville est le lieu dessine une mémoire-désir qui désigne le texte de Qui se sou­vient de la mer, c'est-à-dire sa propre production du réel. La ville des takas est un des rares lieux de ce roman (où il est par ailleurs interdit, comme pour Orphée, de se retourner) où avec terreur certes, mais sans aucune culpabilité, « je me souvins d'êtres identi­ques qui avaient envahi, avec leurs constructions, une autre ville » (p.121) : la souvenance déploie l'espace même de l'écriture dibienne. La ville des limites est bien, par l'écriture qui s'y donne, l'exil qui rapproche. Mais dans le mouvement qui la déploie, la rive sauvage y devient aussi le trajet du désir. Le lieu d'exil l'écriture se profère n'est l'exil qui rapproche que parce que cette écriture est désir d'un lieu du sens.

LE DÉSIR ET L'ABSENCE : LA RIVE SAUVAGE

Si Hellé est, en partie, le sens ultime qui toujours se dérobe, l'au-delà ou l'en deçà de toute parole, on a vu comme Radia est la parole, ou encore la phrase, à travers toutes les villes-langages elle s'incarne. Mais en tant que telle d'objet mythique d'une quête où Iven Zohar va passer de Radia à Hellé, elle devient le trajet même de cette quête. Elle est traversée plus que lieu. Elle est parole de la limite, désir du sens et souvenance. Corps-dire toujours éva­nescent comme celui qu'on vient de voir les takas lui donner. En ce sens, elle a pu être considérée comme « la force de la conscience qui guide le « moi » d'Iven Zohar. Elle cesse d'agir et disparaît quand son rôle de conductrice est terminé» [95].

Cependant, Radia ne disparaît pas seulement parce que son rôle de conductrice est terminé : elle disparaît parce qu'elle est, par nature, aussi évanescente que le désir qui la fait être. Parole aspirant au sens, elle est d'abord le manque du sens qu'elle appelle dans la souvenance et la séduction. Comme la ville-femme qu'elle est au chapitre 12, elle est un signifiant tronqué, un manque à être néces­saire à son existence même de signifiant. La séduction en elle dessine le manque de l'objet de son désir, et son propre manque d'être. Elle est le manque. Aussi, dans cette ville, Iven Zohar « entend bien le sens de chaque parole, mais non la parole elle-même » (p.107), qui n'a pas plus de réalité que la ville.

La ville-flamme bleue, séduction et désir, est insaisissable à cause du manque qui la constitue. Lorsque Iven Zohar, sujet dési­rant mais aussi désiré, la pénètre, la ville Radia se démultiplie en centaines de Radia, puis n'est plus que transparence brûlante, «verre déchirant, âme dénudée », avant de s'éteindre (p.109). Radia n'a été objet de la quête d'Iven Zohar que dans le monde des appa­rences, celui de la fête du mariage du chapitre 2, qui s'est effondré dès que le quêteur eut prononcé comme malgré lui le mot « Hellé ». Car elle est elle-même désir, parole et souvenance. Et c'est le quê­teur qui deviendra lui-même objet de ce désir-souvenance, parcou­rant sans difficulté les rues de la ville-Radia « qui me donnaient l'impression de se souvenir de moi », alors qu'« elles se déroulaient pourtant dans un espace et un temps différents de ceux que j'avais jamais connus » (p.108).

La séduction a inversé les pôles du désir, la direction de la parole, qui ne désigne plus un au-delà, objet, à son sujet désirant, mais fausse et confond les rôles, c'est-à-dire la spatialité même du procès signifiant. La distance et la tension du désir, du sujet à l'objet, sont inversés. Il n'y a plus d'objet comme il n'y a plus de lieu du désir distincts du désir même. La parole-Radia prend son sujet pour objet de son désir : n'est-ce pas de son locuteur qu'elle tire son être comme sa puissance désirante ? Aussi Iven Zohar, de locuteur « changé en objet de rêve – comme si j'étais, moi, l'objet de mon rêve » (p.106), craint-il de « rompre le charme » de ce désir que lui porte la ville, et qui le fait être. Le procès signifiant comme le désir sont inversés : mais l'être n'est-il pas donné, ne nous est-il pas donné à tous dans et par le désir de notre parole qui nous mani­feste ? Parole qui devient ainsi son propre lieu comme elle produit son locuteur par son désir.

Ce lieu du manque est cependant lieu insoutenable, combus­tion, feu : celui-là même de la rive sauvage, sur laquelle ne peut courir qu'un désir de flamme, séparé du moi de pierre et du moi d'eau : « Ardent et velouté, le feu qui avait pris ma place s'épurait dans l'espace. Un fil d'une longueur infinie, tendu. Et moi courant dessus » (p.138). Aussi la ville-feu est-elle combustion dans le langage-désir. Elle est « enfer », elle est « géhenne » (p.118). Sa propre combustion est le seul lieu de la parole désirante, qui devient ainsi son propre objet toujours perdu dans l'instant où par cette combustion, il se donne à lui-même.

La combustion, la course sur la rive sauvage, sont la seule réponse possible à une question pour laquelle le manque de réponse est une nécessité d'être. Le lieu du sens serait en effet celui de la parole. Car cette combustion de la parole en son propre désir n'est pas non plus un lieu possible, si insoutenable fût-il : l'incandescence ultime est elle-même illusion, puisque croyant parvenir au foyer­-centre du monde où il se demande si tout ce qui existe s'y consume, Iven Zohar arrive en fait en vue de la mer : « C'était elle que j'avais prise pour la source de lave dont les flammes léchaient les parois du ciel. La mer !.. et le soleil qui n'avait pas encore percé les vagues sous lesquelles il était enfoui » (p.139).

Le sens – ou le manque nécessaire au désir – ne pourraient donc se trouver que dans cette fusion des contraires : le soleil­combustion et la mer, tous deux en même temps négation radicale, ou ignorance, de la parole qui construit. Désir, sur la rive sauvage, certes, mais course folle de ce désir où « moi de vent » (et de feu) et « moi d'eau » se rejoignent peut-être, mais laissent « moi de pierre » à son immobilité dans la ville-discours : il n'est d'autre lieu du désir que la course, sur cette rive sauvage où l'arrêt n'est pas permis. Il n'est pas de lieu.

Le lieu ultime est non-lieu, plus encore que dans Qui se sou­vient de la mer, où la ville du sous-sol pouvait suggérer une exis­tence problématique. Et même si l'existence de cette ville était sérieusement mise en question, restait la souvenance de la dernière phrase comme du titre, désir qui à la limite pouvait encore dessiner dans sa tension son propre lieu, jusqu'à l'extinction du dire dans la formulation de cette souvenance. Ici, l'absence et la perte sont le lieu ultime, et le rire fou de Hellé. « Elle est perdue ! » ai-je pensé. La ville. Mais aussitôt je me suis ravisé ; il aurait fallu dire : « Je me suis perdu ! ». Ce n'était pas encore cela. « Hellé est perdue ! ». La ville flamboyait pour un hôte arrivé trop tard » (p.157).

C'est à cause de cette perte, seul lieu, finalement, dans la néga­tion même de cette localisation comme de tout sens, que le rire fou de Hellé peut ainsi se permettre ce jeu féroce qu'on a vu sur tous les niveaux signifiants du langage et de leur confusion : « Il n'y a pas de réponse », comme il n'y en aura pas non plus dans Dieu en bar­barie, le « grand rire strident » de Kamal Waëd « qui se réper­cuta longuement dans la nuit déserte (p.218) se développe en une formulation presque semblable. Le rire de Kamal devient ainsi écho ironique à la dérision ultime plus générale du sens et du lieu, comme de la parole et du désir-rive sauvage lui-même, par le rire de Hellé.

Le rire de Hellé comme celui de Kamal sont éclatement specta­culaire et tragique de toute localisation en même temps que de toute signification. Il est intéressant, me semble-t-il, que ces deux rires comparables se trouvent, parmi les romans de Dib postérieurs à l'Indépendance, à la fois dans celui qui semble le plus récuser d'emblée tout ancrage référentiel, et dans celui qui semble au con­traire concerner le plus directement l'Algérie indépendante : et si localisation ou absence de localisation référentielles étaient, fina­lement, aussi dérisoires l'une que l'autre ?

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On en arrive ainsi à lire dans les romans de Dib comme dans sa poésie, comme dans nombre de ses nouvelles, une sorte de relation ludique avec la localisation du signifié. Le sens, et le référent par rapport auquel il se développerait, sont tellement dérisoires face au tragique de l'entreprise même de dire, que l'écriture va se déve­lopper en partie dans ce jeu, à la limite de la parodie, avec le signifié comme avec le référent. Jeu dont on a déjà vu qu'il pouvait parfois constituer aussi une sorte de pied de nez aux lectures réductrices qui oublient que le texte littéraire, avant de désigner une réalité qui lui soit extérieure, n'en finit pas de se désigner perpétuellement lui-même. La tragique vacuité de l'écriture est finalement la seule chose qui compte, et en même temps la plus dérisoire.

Habel et Les Terrasses d'Orsol ne se termineront pas sur ce rire, de Hellé ou de Kamal. Pourtant leurs personnages y procède­ront à une répudiation ultime du sens, finalement comparable. Répudiation du sens d'autant plus tragique, pour Habel, que bien des indices déceptifs y étaient proposés comme une sorte de piège à une lecture dénotative. Piège qui pourrait à la limite être comparé au rire fou de Hellé dans Cours sur la rive sauvage ? Quant aux Terrasses d'Orsol, Dib n'y va-t-il pas plus loin encore lorsqu'il nous montre son personnage-quêteur de sens tourner lui-même le dos, pour finir, au sens désiré ?


B) HABEL [96],OU L'ÉCRITURE DANS LA LIMITE

LA PAROLE QUI SEPARE

L'accueil de Habel par la critique journalistique [97] est peut-être l'illustration la plus flagrante de la déformation d'un texte au nom des clichés d'un discours idéologique étranger à ce texte même, et dans lequel malgré tout ce texte est lu. Il faut dire que le « prière d'insérer » de la couverture est, pour qui a lu le roman, le clin d’œil le plus éhonté d'un éditeur à la réduction du texte par la lecture idéologique à un contenu descriptif univoque : l'émigration. L'ambiguïté du nom même de Habel, sur lequel on reviendra, y est d'emblée ramenée au symbole du frère de Caïn, autre personnage biblique – à supposer que Habel en soit un – qui, quant à lui, n'est jamais désigné et encore moins nommé par le roman. On appelle ainsi le cliché culturel à la rescousse du cliché idéologique, l'un et l'autre niant délibérément, au nom d'une lecture univoque de con­tenu, l'ambiguïté et la polysémie de l'écriture, tout comme l'écriture elle-même :

Caïn aujourd'hui ne tuerait pas son frère. Il le pousserait sur les che­mins de l'émigration. Le héros de ce roman ne s'appelle donc pas Habel pour rien (Quatrième page de couverture).

Certes, l'émigration est bien le cadre diégétique de ce roman, lequel nous fait entendre fréquemment, depuis un carrefour aisé­ment reconnaissable à Paris, ville d'ailleurs nommée bien souvent, la voix silencieuse d'Habel s'adressant à son frère qui l'a chassé du pays natal (pp.55-56), et même «vendu comme esclave [...] pour [s']approprier le sceptre et régner sur cette Cité» (p.160) : la dénonciation politique ne saurait être plus claire, plus actuelle. En un sens, l'exil d'Habel par son frère pourrait incarner une nouvelle forme, moins allégorique, du meurtre de Hakim par Kamal Waëd dans Le Maître de Chasse. Et c'est également comme des figures de l'émigration, bien réelle pour le premier, plus symbolique pour le second, qu'on peut lire l'individu rossé et humilié dans les toilettes d'un bar (pp.66-67), ou le jeune homme présenté comme « un corps. Uniquement ça » (p.156), dont l'auto-castration est l'objet de la cérémonie d'« initiation » du chapitre 31. Cérémonie suivie au chapitre 32 par la prostitution de Habel lui-même à la Dame de la Merci.

Pour que le sens symbolique de ces épisodes soit évident, ils sont en quelque sorte dédoublés, ce qui permet l'assimilation de Habel à ces deux figures, par le biais de sa situation socio-politique. Dans la réponse de l'Ange de la Mort, Habel prend la place de l'individu rossé, dans les toilettes ; il devient à proprement parler cet individu dès l'instant qu'il s'est nommé Ismaël.

II s'appelle Habel et il est étalé dans des chiottes. Il avait dit que son nom était Ismaël et il est effondré dans de la pisse. Il avait dit ça – que n'avait-il pas dit – et les anonymes défécations d'une métropole l'entou­rent et le prennent à la gorge sous des guirlandes de graffiti obscènes (p.134).

D'ailleurs, le simple choix de ce nom pour Habel est également symbolique. Avec l'autre nom du personnage, Habel-Abel, il ren­force le thème du frère chassé. Or, Abel comme Ismaël représentent en partie les civilisations nomades face aux civilisations sédentaires fondées par Caïn ou les descendants d'Isaac. Ismaël peut ainsi représenter les Bédouins face aux villes, et principalement Paris. Mais on a vu que la Cité est ici également celle sur laquelle veut régner sans partage le Frère. Aussi l'assimilation de Habel au « corps » mutilé de la cérémonie initiatique et sa prostitution con­sécutive à la Dame de la Merci (chap.31 et 32) encadrent-elles un nouveau rappel de son exil par son frère (« Mais vous m'avez chassé », p.160), lequel donne ainsi leur sens à ces deux épisodes inséparables. Et c'est bien la situation de l'émigré que cette double exclusion, cette double réduction au statut d'objet, vendu comme esclave, ou corps pour la jouissance de l'Autre. La Cité-langage du Vieux, alias Dame de la Merci, ou la cité nouvelle du frère ont toutes deux besoin de ce sacrifice par lequel elles se fondent.

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Et pourtant, cette saturation de l'épisode par le sens va être le processus même par lequel le sens va se fractionner ; l'univoque va devenir l'ambigu. D'abord parce que le sens n'est pas que socio-­politique. Ismaël est, certes, l'ancêtre des Bédouins, mais il est éga­lement le septième Imam : son référent n'est pas que socio-­politique, il est également mystique. Derrière lui, on retrouve l'interrogation ésotérique sur la parole commune à toute l’œuvre de Dib [98]. La parole qui sépare Habel de son lieu, que ce soit celle du Frère ou celle de la Dame de la Merci, est également la parole séparée. Séparée de son objet, parce que Habel-esclave vendu ou corps acheté échappe à chaque fois : au Frère en découvrant Lily, à la Dame de la Merci par le meurtre qu'Habel porte en lui et qui prend les papiers du Vieux pour objet avant qu'Eric Merrain ne le réalise lui-même en se suicidant. Séparée surtout de son sens, et séparée d'elle-même de ce fait. Le corps de Lily récuse le sens de la parole qui exile, puisque l'exil, désormais, ce sera d'être séparé de Lily, ôtant de ce fait tout pouvoir de séparation à la parole du Frère qui « n'avait pas prévu ça ».

C'est une parole séparée aussi que celle du Vieux, qui désigne le manque du sens de son entreprise dans sa quête même du sens. Quête d'un sens qui éliminerait la responsabilité politique (respon­sabilité dans le pillage du Tiers-Monde, dirait une lecture réductrice) ou morale de cette parole : « La véritable question n'est pas cette vieille question du bien et du mal. Elle est de trouver pourquoi il a fallu obligatoirement et sans choix possible en passer par là ». Question qui contient en elle-même sa réponse, et fausse de ce fait le débat, pour mieux affirmer ainsi « qu'il devient sans importance, en d'autres termes, de savoir si l'on a bien ou mal agi, s'il y a eu des victimes sacrifiées » (p.151). La quête du sens sert à masquer le véritable rapport avec la victime, qui est de jouissance et de respon­sabilité, lesquelles ignorent le sens. « Jouissance escortée et gardée par sa damnation, mais la seule route ouverte, la seule cherchée, la seule désirée, la seule creusant sans trêve sa blessure » (ibid.).

Comme toute la culture qu'il représente, la Dame de la Merci exerce sur ses victimes un pouvoir qui est jouissance, et qui, en tant que telle, exclut le sens, « parce qu'il avait rejoint lui-même ses vic­times, ou prétendues telles. Parce que maintenant les ténèbres elles-­mêmes où elles se débattaient, le désordre pollué lui-même où il les avait pressées dans une tendre, une heureuse étreinte, et ces sueurs, ces affres acharnées, froides-où elles s'étaient rendues étaient deve­nues siennes » (ibid.) [99]. C'est pourquoi il ne peut que mourir de la mort même qu'il donne, et comme dans ce don, avec jouissance.

La jouissance est véritablement la fracture du sens : celui sous lequel cette jouissance veut camoufler sa responsabilité, mais celui également qu'une lecture idéologique cherchera à souligner dans cette responsabilité même. Et c'est pourquoi Habel, qui a pourtant « vu quant à lui l'Ange couvert d'yeux qui n'arrive que pour séparer l'âme du corps » « n'eût rien pu dire » (ibid.) : Lily dont la décou­verte récuse le sens de l'exil par le Frère n'apporte pas pour autant le sens, bien s'en faut. Mais la question elle-même s'est fractionnée l'ambiguïté du sens est d'abord celle de la Parole, et donc de la question comme du désir qui la sous-tend.

Ainsi, alors qu'il propose tous les indices grâce auxquels la lec­ture pourrait reconstituer le sens du récit, Habel est ce texte pervers qui récuse, par la séparation de la parole dans la jouissance, la pos­sibilité même du sens. La séparation est celle de Habel d'avec son pays natal, dans l'espace d'une ville étrangère où il attend sa mort à un carrefour ouvrant lui-même sur un espace autre, gouffre inconnu sur lequel on reviendra ; mais elle est également dans la parole qui dit cette séparation.

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Or, cette parole est, comme dans Cours sur la rive sauvage, celle d'un lieu : la ville des limites qui sépare, ici, d'autant plus qu'elle n'est que parodie. Cette ville n'est pas seulement décrite, même sous la forme de ce simulacre de ville auquel bien d'autres textes étudiés jusqu'ici nous ont accoutumés : elle est surtout lan­gage, par sa spatialité propre. Elle dit la séparation, elle dit l'absence par son vide même. Le lieu d'exil est la parole qui sépare. Limite qui révèle l'écriture, puis écriture de la limite, la ville du Vieux est également écriture dans la limite.

Dans tous les lieux importants de cette ville que parcourt Habel, l'espace est en quelque sorte double. D'abord parce que le parcours tout entier de Habel est d'abord adressé au Frère resté au lieu d'origine, au pays natal. Lieu d'origine dont la ville d'où la parole de Habel se tend, dessine l'absence. Toute la parole de Habel est en effet à la fois matérialisation de la ville d'exil, et tension vers un lieu natal sans le manque duquel cette parole n'existerait pas. La parole de Habel est dans cette tension même qui dit la ville d'exil à un lieu absent. Elle manifeste donc fondamentalement l'ambiguïté spatiale dont procède cette tension. La parole de Habel est un espace séparé. Mais la ville qu'elle dessine est de ce fait elle aussi espace séparé. Et comme la parole de Habel, elle semble n'exister, ne fonctionner que dans la tension vers son propre ailleurs qui la fait se dire.

C'est bien la caractéristique majeure de tous les lieux urbains d'où/où Habel dit. La mort qu'il y attend est la justification majeure de ce carrefour du destin où Habel revient tant de soirs, cependant que chaque soir n'est toujours que la répétition des autres, et d'un premier soir qui ne nous est narré qu'à travers la mémoire de Habel, c'est-à-dire dans un temps narratif double. Cette mort attendue est à la fois l'espace et le temps absents et présents que dessine ce carrefour, qui n'existe ainsi, parole et lieu, que dans la tension et l'ambiguïté entre toutes les modalités de la présence et toutes celles, plus nombreuses, de l'absence. La parole de Habel comme le lieu sont cette tension et cette ambiguïté mêmes.

Ce carrefour-parole inaugure cependant bien souvent le dire d'autres lieux urbains du parcours de Habel, par exemple lorsque, dans les caractères italiques du discours dont Habel est directement présenté comme le locuteur, il introduit le récit à la troisième per­sonne en caractères romains de ce qui s'est passé en ces lieux autres.

Parmi ceux-ci l'appartement de la Dame de la Merci au cha­pitre 8 est également, comme la ville des limites dans Cours sur la rive sauvage, un espace double dont la séparation est manifestée, ici aussi, par l'eau et les miroirs : « fausse, stérile, fatidique eau de vieux miroirs » (p.38). Car, de même que le carrefour est attente de la mort et parole vers le lieu natal, de même cet appartement est « un endroit qui voudrait m'en rappeler un autre, un appartement ou quelque chose qui se trouve ailleurs. Un endroit comme si je le voyais pour la deuxième et la première fois en même temps » (p.39). (On a vu la ville des limites, également ville d'exil dans Cours sur la rive sauvage, rappeler la ville des nouvelles constructions de Qui se souvient de la mer. même jeu simultané sur l'ambiguïté spatiale, temporelle et intertextuelle dans la tension du texte, lien entre deux espaces qu'il dessine tous deux depuis cet entre-deux du dire qui sépare et révèle). D'ailleurs, cet appartement sera aussitôt le lieu du dédoublement du. Vieux en Dame, dans un bruit d'eau (p.39 : « Un murmure d'eau vola. Comme si c'était un prodige ». Rappelons que le carrefour est également le lieu de la fontaine), et c'est après ce dédoublement du Vieux que l'être même de Habel y sera dédoublé par le charme, dans lequel, « lucide, il voyait l'étal de boucher sur lequel on le brisait » (p.41).

Lieu de la séparation de l'Etre ambigu, cet appartement est également celui du renversement du sens. La Dame de la Merci rachète les captifs des mains des infidèles. Mais la relation est inversée : Habel-Ismaël est non plus l'infidèle de la tradition chré­tienne, mais le captif aux mains des infidèles : les « chrétiens », parmi lesquels en premier lieu la Dame de la Merci.

Le sens est à la fois la signification et la spatialité de la quête, et dans les deux cas, les termes peuvent s'en inverser : « Je cherche et Dieu sait ce que je cherche. Ce qui me poursuit ? Mais qu'est-ce qui me poursuit ? Le trouverai-je ? Me trouvera-t-il ? Qui finira par rattraper l'autre ? Tu dois le savoir, ou devrais. Toi spécialement. Tu rachètes les captifs des mains des infidèles : je suis aux mains d'infidèles, et tu sais ce que ça veut dire ! » (pp.68-69). C'est pour­quoi l'autre appartement que désignent les glaces de celui de la Dame comme le carrefour désigne la mort et l'absence, est peut-être celui dans lequel a lieu le sacrifice, au chapitre 31 : lieu par excel­lence de la séparation, puisque celle-ci est auto-castration du jeune homme auquel Habel s'assimile de la même manière que Rodwan s'assimilait à Wassem dans le jeu scénique de La Danse du roi. La théâtralisation énigmatique de la castration de ce jeune homme sans visage est la parole-lieu de la séparation de l'être de Habel par l'assimilation qu'il opère lui-même entre lui et ce corps, autre lui à qui cette assimilation donne un sens, comme l'assimilation de Rodwan à Wassem donnait un sens au jeu théâtral de ce dernier, forme vide lui aussi. Le langage-lieu qui sépare est aussi celui de la représentation, et l'appartement où s'opère cette représentation­-séparation est également le lieu où le langage de la Ville ou du Vieux s'inverse en son contraire, dessine son envers, retourne le sens n'est-il pas éclairé par des lustres de Venise – capitale du faux­-semblant et du masque baroque – dont la lumière endeuillée est noire comme les tentures couleur de nuit qui tapissent la salle (pp.154-155) ?

Car l'appartement du sacrifice comme celui de la Dame est lieu de passage du sens, même et surtout si le sens s'y inverse (comme dans le miroir) : L'appartement est langage. Il est parole de la ville dont il réalise le simulacre, mais aussi parole du vieux dans la ville, qui entoure diégétiquement l'épisode du sacrifice. En effet, le vieux y mène Habel (aux chapitres 28-29, depuis le carrefour, dont ce trajet dans la ville nocturne vers le lieu du sacrifice peut constituer un autre ailleurs désigné par sa parole, au même titre que l'absence du lieu natal, dont le sacrifice est somme toute une répétition symbolique) et l'en emmène ensuite en parlant dans la ville noc­turne, dans un chapitre (chap.30) qui commence par « Encore des mots, encore des phrases » (p.148), mais qui précède le récit du sacrifice, pour permettre la juxtaposition signifiante de ce récit avec celui de la prostitution de Habel dans l'appartement de la Dame de la Merci (chap.32). Episode qui apparaît de ce fait comme l'ailleurs désigné par l'ambiguïté signifiante de ce sacrifice.

Episode langagier par sa théâtralisation, le sacrifice s'inscrit dans le simulacre du langage de la ville et du vieux qu'il réalise, et n'est cependant lui-même qu'un autre simulacre, par sa théâtralité, mais aussi parce que la prostitution de Habel en est la réalisation nécessaire. Or, cette prostitution est encore prostitution de Habel à un langage : celui de l'écrivain Eric Merrain [100], dont Habel emporte les feuillets en partant, gage dérisoire et parodie ultime, dans la mesure où Habel en est à la fois exclu (p.184 : « Où ça existait, une ville pareille, des gens pareils, des choses pareilles ? A quoi servait de raconter tout ça ? Habel ne voyait pas ») et prisonnier : « Il avait voulu avoir la peau du Vieux, et c'était le Vieux du coup qui lui collait sa mort aux fesses, et sa vie en plus avec ces papiers » (p.181).

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Aussi, objet de l'entrecroisement de ces langages-simulacres d'une ville d'exil dont la parole est le lieu qui sépare, Habel ne peut-il répondre que par le meurtre impuissant et ambigu lui aussi, séparation à son tour : le chapitre de la plus grande représentation de la parole du Vieux et de la Ville, le chapitre 30, est coupé-séparé par une page blanche-envers de cette parole, qui ne comporte que la phrase silencieuse de Habel. : « Le meurtre est en moi » (p.149). Objet de langages (celui de la Ville, celui du Vieux, mais aussi celui du texte), la parole de silence de Habel brise et sépare le simulacre. En ceci, elle rejoint la prophétie de Hakim Madjar dans Dieu en Barbarie, selon laquelle les fellahs du monde entier, négation par leur silence, leur non-parole, de toutes les paroles de civilisations, occuperont les villes-paroles les plus prestigieuses. Mais il n'en a pas le triomphalisme : la prophétie de Hakim Madjar supposait une guerre – même sans autre arme que le nombre – contre la Civili­sation, c'est-à-dire un acte, plus ou moins positif ou encore tout en étant d'abord négation. Habel, lui, ne réalise pas le meurtre, même s'il emporte les papiers d'Eric Merrain pour les jeter « aux chiot­tes ». Bien plus, il restera prisonnier de ce langage qu'il avait voulu détruire, et peut-être suivre Lily dans l'asile est-il la seule manière qui lui reste d'échapper à ce langage – et à l'écriture même du roman, dont l'entrée de Habel à l'asile constitue également la fin.

Du moins aura-t-il manifesté par son silence que ces paroles-­lieux de la séparation sont langages de perte auxquels manque leur objet comme leur réponse, car le simulacre de la question suppose l'absence de la réponse. Le langage du Vieux devient ainsi, dans sa marche à côté du silence de Habel, et alors que le sacrifice a com­mencé, « une circulation où s'était amorcée la débâcle de la ville, où la ville se séparait déjà, s'allégeait, se raréfiait » (p.148). Car le langage du Vieux comme le Supermarché est ce « babel », lieu de l'artifice suprême d'une parole qui « dans cette perdition [...) refai­sait toujours surface » (ibid.), lieu où la mort est interdite, et donc le sens. On ne peut y « faire qu'aller dans la même direction, l'infini du cercle. Et tout l'inconcevable babel aussi : il semble réduit lui aussi à une avance, n'étant aussi que son propre mouvement, son propre enfer. Et la mort, ignorée. La mort, interdite. Et dans les yeux du bazar, l'incurable tristesse de ce reniement », cependant que la même tristesse abstraite et incurable se trouve au fond du regard du Vieux aussi, à la même page (pp.95-96).

Habel n'a pas besoin de perpétuer le meurtre qui est au fond de lui : La parole du Vieux, de la Ville, et de leur civilisation est déjà morte de l'indifférence même de Habel. Le Vieux a beau être « déjà cet écrivain, cet homme célèbre, et peut-être sa question était-elle essentielle, Habel n'en savait rien, et il lui importait peu de le savoir ». La seule certitude de Habel, dont la différence vient jus­tement de ce qu'il a vu la mort, est que malgré la « sorte de fureur » du Vieux à trouver « la réponse au fond de cette nuit » [101], il « ne la trouvera pas » (p.150).

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Face à Sabine, Habel est le même silence, qui deviendra meurtre silencieux de leur relation. Pourtant, la présence charnelle appuyée de Sabine dans cette relation semblait récuser le simulacre n'est-elle pas, a priori, un personnage bien plus réel et « vivant » que cette évanescence progressive à laquelle semble se réduire Habel ? Ce n'est pas par hasard si le roman commence sur l'évoca­tion de leur relation dans ce qu'elle a de plus charnel, de plus appa­remment réel. Et cependant, Sabine n'en est pas moins un discours qui sépare. Non pas à cause de sa présence physique, au nom de laquelle il serait faux de l'opposer à Lily, laquelle s'impose aussi d'abord par son corps, mais par son refus de l'espace de silence de Habel. Sabine « refuse d'admettre que toute entente repose sur un espace prohibé, une solitude intouchable » (p.15). Elle est discours univoque en ce qu'elle nie la spatialité du silence de Habel, « espace impossible à franchir, et même à contourner, un espace exclusif, interdit, réservé [...], un espace [...] qui ne cède pas, une réalité qui ne recule pas et dont il se sent plein. Plein à craquer, peut-être à périr ».

Refus de l'espace du silence et de la mort de Habel, Sabine est parole solitaire comme le discours univoque et comme lui elle sépare, et se condamne à l'absence de réponse et de sens. « Avec ses seules caresses, avec ses seules étreintes, Sabine compte le forcer dans ses derniers retranchements avec sa seule ardeur, sa seule avi­dité, sa seule dévotion, sa seule folie » (p.14). Dans et par sa soli­tude agissante, conquérante, Sabine est comme le discours univoque de Kamal Waed dans Dieu en Barbarie un discours de pouvoir, et c'est en quoi elle rejoint le simulacre de la parole du Vieux et de la Ville d'exil. La parole qui sépare est, là encore, une parole séparée, alors même qu'elle cherche à s'incorporer le sens.

LA FASCINATION DE LILY

Lily est, au contraire, l'absence qui rassemble, la fascination qui annule l'exil et la séparation, par la reconnaissance, même si cette reconnaissance est celle de la perte. Réponse, elle n'est pas cependant l'envers de l'exil, son retournement dialectique, car elle est exil elle aussi, comme elle est trahison en ce qu'elle a fait de Habel « quelqu'un d'autre, non celui que vous avez congédié, [qui] rôde désormais dans l'ombre de cette ville» comme Iven Zohar -courait sur la rive sauvage.

Elle est trahison en ce qu'elle a changé le sens de l'exil de Habel, mais elle l'est aussi en ce qu'elle est la réponse sans réponse, l'être de nuit (p.105) à quoi renvoie l'un des sens possibles de son nom en arabe, et surtout le sens éternellement absent, qui n'existe que dans sa quête par Habel. Aussi sa rencontre est-elle dite du supermarché (chap. 19) dont elle est absente, dans une parole non prononcée qui s'adresse au frère également absent. Elle est l'absence qui annule l'absence. Elle est l'attente même de Habel à ce carrefour où il expose sa vie, où « tout nu », il « affronte de nouveau la soli­tude, la férocité » (p.38).

Alors que sa rencontre – cependant qu'elle est encore absente, on vient de le voir, et qu'aussitôt ce récit sera celui de ses dispari­tions – ne nous est narrée que fort tard dans le roman, au chapitre 19, dans l'irréalité de ce supermarché où son image est partout et nulle part (p.92), son absence est, dès les premières pages, une sorte de vecteur spatial du silence de Habel sous le discours de Sabine « Pendant ce temps, Habel se contente de penser : oh, Lily, où es-tu ? » (p.9).

Cette spatialité de l'absence de Lily que dessine le silence de Habel va de pair avec celle, dessinée par ce même silence derrière la parole de Sabine dont les yeux sont un miroir par où l'on passe de l'autre côté, de cet horizon qui cherche un nom et qui n'est pas seu­lement le pays natal, et avec celle aussi de la mort que Habel attend au carrefour. Comme la mort, comme cet autre côté que Habel voit dans les yeux de Sabine. Lily est « cet horizon qui cherche son nom [...], l'horizon à quoi les incendies ont pris leur feu » que Habel poursuit, et qu'il lui faut atteindre (p.11).

Lily, espace sans nom, est l'antériorité, comme la mer de Qui se souvient de la mer ou «l'air capricant de flûte », comme cette eau sous le café où Sabine parle, « une eau qui coule sans en avoir l'air, sans bouger, en-dessous, eau gardant toute sa tranquillité » (p.78). Elle est l'espace qu'ignore le discours, et elle est aussi la fascination. C'est pourquoi Habel « étend sa chasse à tout Paris (...), un Paris, quand il la cherchait dans un quartier, où s'emparait subitement de lui la pensée qu'elle se promenait dans un autre » (p.105) : la quête de Lily développe l'ambiguïté spatiale de la ville, dans son ubiquité.

Mais cette ubiquité dans l'absence est également vertige et dérive. L'absence de Lily est sens et espace multiple, mais également nul, insensé. Et pourtant, elle est l'intensité du désir-fascination mortelle d'un espace citadin vide vertigineux : celui qu'ouvre dans la ville l'Ange de la Mort en s'évanouissant (pp. 133-134), celui de la chute de Habel dans un abîme désiré et érotisé où il « sait qu'il des­cend, qu'il continue de descendre, qu'il plonge vers le creux de désir où se couche, se roule, toute cette ville », depuis la grille du carre­four du destin où il a « les mains cramponnées » (p.44).

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Ubiquité spatiale, la fascination de Lily est donc essentielle­ment ambiguë. Son ambiguïté est celle de la séduction suprême celle de la mort ou celle de la folie. Car si Habel poursuit Lily dans la folie, la mort est aussi l'un de ces autres visages qui se mêlent à ceux des pensées monstrueuses non précisées [102] dont Lily le pro­tège : tout amour « laisse parfois apparaître un autre visage insoupçonné, jusque-là. C'est ça, en vérité. Habel en a le sentiment de temps à autre, et même il a souhaité voir Lily perdre la raison dans l'unique but de faire se profiler son autre visage invisible et de le contempler lui seul, pour son seul bonheur » (pp. 161-162).

Habel apparaît ainsi comme le gardien de la mort au même titre que Lily : n'est-ce pas le sens de cette apparition de l'Ange de la Mort qui lui impose implicitement sa mission en répondant à Habel : « Moi aussi, je demandai au Seigneur au temps où il me fallut recevoir ma mission : Seigneur, pourquoi te manifestes-tu à moi ? » (p.133). Car là encore, le sens ne peut être donné : n'est-il pas dans sa quête même, dans l'attente de Habel devant son absence, devant cet abîme en quoi l'Ange transformera la ville en s'évanouissant ? Aussi l'Ange, essaim d'oiseaux habillés de cheveux rouges et qui avait déjà, ramiers blancs cette fois, provoqué le rire de ravissement de Rodwan [103], est-il comme Lily corps hautement érotisé : « Vibrante, vivante, tiède, soyeuse, [sa] toison elle-même est une caresse pour la vue qu'elle comble de sa douceur » (p.132).

Lieu absent vers lequel tend la course de Habel dans la nuit et la ville, comme son arrêt au carrefour, Lily est l'Ange de la Mort que fait apparaître le désir de trouver une place où se poser. La place de Habel sera l'abîme qu'ouvre l'Ange, ou l'absence-folie de Lily. Lily exerce sur Habel le rapt premier, qui se répète encore, se répète tou­jours. Mais la description de ce rapt est coupée par une page blanche portant l'inscription : « Regarde l'Ange, Habel » (p.112) Lily danseuse des rues donne une chance à « tous ceux qui le dési­raient, de s'acquitter envers l'Ange, quand ils auraient cru faire l'aumône à une danseuse des rues » (p.117) : n'est-elle pas déguisée en Pierrot ? Comme la mort, Lily a cent visages, et c'est pourquoi elle joue aussi la prostituée, « la bouille peinturlurée comme celle d'une clownesse », que Habel arrache, gardien, au goût de meurtre dans la voix des vraies prostituées criant après elle : « La plus grande séduction. Toute la séduction du monde », pense-t-il alors. « Mais la mort, se disait-il, elle est aussi la séduction suprême. Lily est ma mort ? » (p.109) [104].

La séduction suprême est toute ambiguïté : celle-là même de la mort, comme de la Dame de la Merci, qui vient à la place de cette dernière – ou de Lily ? Aussi Habel est-il en droit de s'interroger :

« Mais si l'autre avait été au rendez-vous... » : la mort ? Lily ? (p.48, et renvoi à la p.29)... L'ambiguïté est double. Lily se confond avec la mort, avec laquelle se confond également le Vieux, ou la Dame de la Merci, qui arrive, au carrefour, au rendez-vous fixé par Azraïl après l'assimilation de Habel à l'inconnu des toilettes, tou­jours grâce à l'Ange de la Mort. Et c'est soudain le Vieux que Habel a attendu à ce carrefour (p.142), comme il y a attendu Lily, laquelle comme le Vieux lui prend la main dans la foule (p.97), et entre au bras du Vieux dans la brasserie aux miroirs, double de celle de l'agression dans les toilettes, où les hommes sont des femmes, et les femmes des hommes (p.102), alors que Habel a dû traverser le fleuve (le Styx ?) pour pénétrer dans l'espace d'absence de Lily.

Ce vertige de l'ambiguïté cependant ne s'arrête pas là. Si la voiture, de la mort est « un noir phaéton démoniaque qui fonçait, arrivait », et se retrouve foudroyé, on y remarque « une méduse collée contre le pare-brise », dont le regard pétrifie Habel qui reviendra dix soirs de suite à la même place (p.23). Mais de victime, il sera devenu l'assassin qui revient « sur les lieux de son crime » (p.33). Et la mort qu'il y cherche lui apparaîtra par des gouttes de sang sur sa nuque (p.132) : l'espace du regard même de Habel sur la mort est inversé.

Or, l'ambiguïté majeure est bien celle d'une quête d'un sens (ou d'une mort ?) qui n'existe pas. « Il n'y avait pas de réponse » [105], est-il dit au carrefour le quatrième soir (p.33), et « Rien n'est arrivé » le sixième soir (p.46). De plus, cette constatation que rien n'arrive (ni sens, ni action, à proprement parler) est précédée par la rencontre des musiciens-pitres ambulants, dont le jeu faussé est une mélopée qui n'aboutit pas, qui désigne elle aussi le vide, comme son propre vide, à la manière du jeu scénique de La Danse du roi auquel Rodwan, on l'a vu, s'identifiait de la même manière qu'ici Habel. Le simulacre se prend lui-même pour objet, comme ces paroles qui n'ont, dans le roman, qu'elles-mêmes pour lieu d'origine. Il n'y a pas de sens : ni pour l'itinéraire de Habel, ni pour les contorsions des musiciens, ni pour la parole, ni pour l'écriture ? En tout cas, le dire de Habel devient ainsi de plus en plus le dire du désastre [106], qui ne se réalise que dans la perte de son lieu, de sa matérialité même.

« Je n'ai que faire de ma raison », dit Habel au médecin-chef, à qui il demande à rejoindre Lily dans sa folie. Car la raison est ce dire pour lequel chaque chose a un nom, et la parole comme l'écri­ture un sens. Ce que nous narre Habel, et qui inscrit aussi la propre existence comme texte du roman, n'a à proprement parler pas de nom, est « ce qui n'a jamais de nom et ne doit jamais arriver. Mais qui arrive. Et arrive bien que non inscrit nulle part » (p.110).

Peu importe, alors, que ce soit la rencontre de Lily ou celle du Vieux, pour lesquelles les mêmes termes sont utilisés [107]. L'événe­ment n'existe que dans sa propre négation comme événement. Rien n'arrive car tout est toujours déjà arrivé, sans que ce soit arrivé pour autant. Ainsi du lieu de Habel comme de la parole qui le dit « Là, et plus nulle part, où aller, parce que sans doute ce qui doit lui arriver est arrivé » (p.118). Le lieu, comme l'événement, comme le dire de cet événement comme de son absence, sont toujours déjà arrivés tout en n'en étant qu'au bord.

Le dire n'existe que par l'erreur dont Habel s'aperçoit le sixième soir. On ne donne pas rendez-vous à sa propre mort ! L'écriture ne peut dire sa propre mort que dans son non­accomplissement comme écriture. « Le saut mortel de l'écrivain sans lequel il n'écrirait pas », dit Blanchot, « est nécessairement une illusion dans la mesure où, pour s'accomplir réellement, il faut qu'il n'ait pas lieu » [108]. Le dire de l'écrivain comme la fascination de Lily dont il procède, qu'il est, sont non-lieu. La fascination annule, certes, l'exil et la séparation, mais elle est elle-même lieu-écriture­désir de la perte de toute localisation comme de toute raison. Le discours de raison a lieu et sens, inséparablement. La fascination est perte absolue de tout lieu du dire comme du sens.

LA TRANSPARENCE DE HABEL

On l'aura compris : la vraie question de Habel, plus encore que des précédents romans de Dib dont elle était pourtant déjà le centre, est celle de l'écriture, et, au-delà, de la parole et du silence.

Habel est une voix silencieuse et pourtant proliférante, protéi­forme. Sujet quasi silencieux de tout le roman, Habel n'en est pas moins tout entier parole, voix multiples dont il emplit ce roman. Et c'est bien ce que perd son interpellation sonore par Sabine, comme peut-être aussi sa séduction-captation par le Vieux. Pour Sabine, le silence de Habel apparaît comme un mur, une opacité exaspérément non-signifiante :

Ah ! Elle ne sait donc pas ! Mais il parle à tout ce qu'il voit, rencontre, touche. Il parle tout le temps de crainte jus­tement que les choses ne se ferment à son approche, ne se changent en Dieu sait quoi, ou en bien pis encore. Chaque chose. Toutes ces choses qui se dressent partout, étranges et terrifiantes, qui lui demandent elles-mêmes de les nommer, de leur donner exactement et en justice un nom, le nom sur lequel lui-même sera jugé. Il ne s'arrêta pas une minute. Sinon [...] c'en serait fait de lui. Lui-même ne serait plus rien, un fantôme (p.12).

L'être même de Habel, que manifeste son silence éloquent, est ce devoir de dire, de nommer. Habel n'existe que par la nomination que profère son silence. Silence apparent qui manifeste simplement la différence de son regard. Regard de qui est tout entier dans ce devoir de nommer, de celui qui a vu l'Ange de la Mort.

Regard de celui pour qui, dans le désastre de qui, comme on l'a vu plus haut, tout est déjà arrivé. Son silence éloquent est en partie non-réponse à une question qui n'est plus de mise. Son interpella­tion par Sabine comme par le Vieux est celle de discours qui ne savent pas, parce que s'ils savaient, ils ne pourraient que disparaître dans ce savoir, comme la parole de Habel se fait silence à cause de la paire d'yeux que lui a octroyée l'Ange de la Mort, venu avant son heure.

C'est pourquoi Sabine comme le Vieux ne peuvent qu'être perdus pour Habel, dont la quête s'inscrira dans un éloignement progressif de la première, et dans l'espace de parole que lui confère la mort du second : Habel parle pour la première fois à la première personne, en italique, le deuxième soir, après l'annonce du suicide d'Eric Merrain, suicide qui n'est à tout prendre que la réalisation du meurtre symbolique de sa parole que constituait le vol de ses feuil­lets (vol qui ne nous sera narré qu'à la fin du roman, laquelle répond ainsi à ce début et encadre donc un texte dont le sujet sera sa propre possibilité de dire). De même qu'elle est réponse – non tant par son sens que par son être – à l'impuissance de la parole excluante du frère, cette parole à la première personne de Habel l'est à l'impuissance de la parole de séduction du Vieux. Car ni le frère ni le Vieux n'ont vu l'Ange de la Mort. C'est pourquoi la parole du frère sera, comme celle de Sabine, frappée d'inanité, cependant que celle du Vieux tentera dans le suicide une impossible saisie dé cette mort qu'est l'écriture. Le suicide du Vieux, comme le discours soli­taire de Sabine sont négation de cette expérience de sa propre impossibilité qu'est l’œuvre si l'on en croit encore Blanchot [109]. Habel, au contraire, vit dans cette expérience. Cette expérience est le creux, le lieu de son existence comme de son parcours.

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Qu'importe alors que les paroles qui l'entourent le prennent pour objet : il est à la fois sujet et objet de son propre silence élo­quent : « Marchant au même pas que le Vieux, il s'observait atten­tivement, essayait d'apercevoir en soi les yeux de l'Ange, ou tout au moins leur lumière » (p.152) [110]. Son existence même de personnage est donc de ce fait ambiguë : qui le parle ? Sabine ? Le Vieux ? Le frère ? Lui-même ? Ou l'écrivain ? Habel est-il personnage ? Est-il parole ? Et dans ce cas, quelle est cette parole à la fois sujet et objet ? C'est cette ambiguïté sur le statut de Habel dans le roman qui porte son nom – lui-même ambigu, comme on l'a vu en com­mençant –, qui me permettra de parler de sa transparence. Habel n'est-il pas cette parole du désastre qui s'évanouit dans l'acte même de son énonciation – par qui ?

Mais avant de préciser en quoi consiste cette transparence énigmatique, il convient de montrer que toute l'écriture du roman repose en partie, dans la mesure où elle nous apparaît de plus en plus elle-même comme son propre objet, sur un rapport ambigu entre le sujet et l'objet de la parole, ambiguïté qui deviendra de ce fait celle de son énonciation, c'est-à-dire, encore une fois, de sa spatialité.

Silence éloquent, Habel est poursuivi par des paroles. Non seu­lement celles dont on vient de voir la vaine entreprise de pouvoir, mais également « l'autre parole », non nommée et, pourquoi pas, silencieuse elle aussi, qui ne cesse de l'assaillir. Parole de la mort, peut-être, ou encore parole ressassant, comme pour Rodwan « ici et ailleurs l'épouvantable amour qui ne peut aimer, et son mutisme » [111], doublant çà et là, voix non identifiable et pourtant si terriblement identifiée, le récit de Habel dans ce récit même ?

Parole qui semble tirer son identité de l'impossibilité même de l'identifier. « Autre parole », en tout cas, toujours reconnue (« encore elle », est-il dit) et jamais nommée, si ce n'est par des jux­tapositions de voix dans le texte qui la livrent à notre interprétation hasardeuse, qui « font sur lui et autour de lui comme une tornade » (p.69). « Jusque dans les bras de Sabine, il est relancé par cette parole qui ne prend plus naissance qu'en elle-même, sans visage, qui attend toujours l'occasion et la trouve, cherche toujours sa cible et la trouve, et c'est Habel » (pp.88-89). La formulation même de ces derniers mots multiplie l'ambiguïté : cette parole dont Habel est la cible (ou l'objet ?) n'est-elle pas aussi Habel lui-même, qui devient cette parole dans et par son silence éloquent ? C'est pourquoi le nom que demandent à ce silence, dont on a vu l'entreprise nomi­nante, toutes ces choses (et non plus ces paroles) qui l'interpellent, est également « le nom sur lequel (Habel) sera jugé » (p.12).

Aussi retrouve-t-on la même ambiguïté, la même réversibilité de la nomination, désir de flamme, dans cet « horizon qui cherche un nom », certes, mais qui est également celui « à quoi les incendies prennent leur feu pour lui apprendre peut-être un nom » (p.13) : à l'horizon ? A Habel ? L'ambiguïté du désir est aussi signifiante ici que dans l'appel à Lily perdue : « Oh ! Lily, où m'as-tu perdu ?.. » (p.10), ou dans le retour de Habel au carrefour du destin où on l'a déjà vu de victime devenir – dans son langage – l'assassin. Or, c'est bien l'assassin par contre qui devient là victime lorsque Habel est rattrapé par une autre parole encore : l'écriture du Vieux (p.181), dans les papiers qu'il lui a volés (ou que le Vieux lui a laissé lui voler ?). N'est-ce pas, d'ailleurs, la lecture de ces papiers qui a fait quitter Sabine à Habel ? L'écriture qui rattrape le per­sonnage, et qui lui dicte malgré lui ses actions, n'est-elle pas en fin de compte, derrière le simulacre de la Dame de la Merci, celle du romancier de Habel ?

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Le roman commence, dans la relation de Habel et Sabine, par des jeux sur le langage et la nomination qui désignent la gratuité et les pouvoirs du scripteur. «Il faut [que Sabine] retourne tous les mots comme des gants, chaque mot doit devenir un mot à elle». Aussi peut-elle résolument, développant d'autres faisceaux d'ambiguïtés encore, appeler Habel « Kannibal, oubliant son vrai nom, qui n'était peut-être pas aussi vrai que ça au fond » (p.84) : la vérité de ce nom (lui-même ambigu) de Habel, qu'on a déjà vu se dédoubler en Ismaël, est-elle garantie par autre chose que par le bon vouloir de l'écrivain ?

Le carrefour est le lieu où Habel victime joue l'assassin, mais de cette réversibilité, de cette inversion, jaillit également l'inversion du sujet et de l'objet de la parole. Le carrefour est le lieu où se dit la parole non prononcée de Habel au frère dont la parole l'a amené là : ce frère énigmatique, lieu d'origine de qui la parole a produit l'exil de Habel, est lieu aussi de réception d'une parole que l'absence de ce lieu d'origine fait naître. N'est-il pas une sorte d'énonciateur problématique à qui échappe et revient la parole objet de sa parole ?

Ce carrefour d'exil par la parole du frère d'où Habel parle sans dire à ce frère absent est également le lieu d'où se produisent en écho la plupart des récits qui constituent le roman. Où l'attente de la mort et le développement de l'absence béante du lieu d'origine que remplit une parole silencieuse produit la rencontre de Lily et surtout du Vieux, tous deux double de la Mort, mais aussi de l'Ange de la Mort. Où, dans la mort dont indirectement dans l'exil la parole du frère l'a institué gardien, Habel devient comme l'écrivain l'est de son lieu d'origine, le gardien de son frère. Dans une certaine mesure, ne peut-on dire que c'est là aussi la fonction de l'écrivain exilé ? [112].

C'est pourquoi le sacrifice du chapitre 31, dans lequel on a vu entre autres la séparation de l'exilé par la parole de la ville des limites, peut être vu aussi comme une matérialisation de ce rite de la perte qu'est, après tout, l'écriture. Dans cette cérémonie, tel Rodwan dans le jeu scénique de La Danse du roi, Habel est à la fois celui qui voit et celui qui dit, celui dont il s'agit et celui qui dit l'autre. Non seulement en effet on a pu le voir s'inscrire dans le vide d'identité dessiné par la tête cachée du jeune homme sacrifié, mais de plus, il est à la fois le sacrifié dans la parole du Vieux, qui dit l'arrêt de son propre destin dans le moment du sacrifice, et celui dont la parole dit la mort du Vieux au moment où ce dernier dit le moment du sacrifice. Si l'on admet en effet que le plus souvent, les italiques désignent la parole silencieuse de Habel, la phrase en itali­que : « A ce moment-là, il était déjà un homme mort » qui suit l'annonce par le Vieux, en caractères romains : « Le moment est arrivé » (p.153), peut désigner le Vieux comme elle peut désigner Habel s'il n'en est pas le locuteur. Le Vieux ne disait-il pas trois pages plus haut : « Et je ne parle pas du mal qu'une victime est capable de vous faire, rien qu'en se prêtant à votre jeu » (p.150) ? La mort est donc à la fois celle de Habel, du Vieux, et de la victime effective du sacrifice, c'est-à-dire qu'elle est le lieu même de la parole qui dit et accomplit le sacrifice, comme elle est, selon Blan­chot, le lieu de l'écriture. Le sacrifice du jeune homme (au chap. 31), ou la prostitution de Habel (au chap.33), devient le point où l'œuvre « est à l'épreuve de son impossibilité » [113].

Car c'est bien l’œuvre, ou la narration, que désigne cette triple ambiguïté. Qui raconte à qui, dans le moment même du sacrifice, ces « histoires », ce texte dans lequel la parole individuelle va se fondre en l'impersonnel de l’œuvre, laquelle est à la fois leur nais­sance et leur perte ? « Comme ces histoires qu'il se racontait. Elles n'annonçaient, ne répétaient que ça, à satiété. Sa fin allait se con­fondre avec son commencement, et tout ce qui serait après, ne serait encore indépendamment de lui qu'une d'entre ces histoires » (pp. 153-154).

Cette triple mort devient donc en plus, au-delà, à travers la transparence du jeune homme, de Habel et du Vieux, celle d'une parole au moment et dans le moment de son énonciation. Parole dans laquelle il n'est pas interdit de voir celle-là même de l'auteur, qui naît à la gloire du texte dans son énonciation, et se perd, meurt au même instant, dans l'impersonnalité de ce texte. Mais parole que cette perte spatialise, réalise dans sa dispersion, dans la catastrophe et l'impossibilité du texte au moment de sa rupture avec les sim­plismes d'un discours univoque. C'est là probablement le sens ultime de la parole solitaire du Vieux, double de Habel, et parodie de l'écrivain à la fois : au-delà du simplisme de l'opposition du bien et du mal, ce dont il s'agit pour lui, c'est « de la trace presque impersonnelle qu'il se trouve être seul à pouvoir suivre et combler, cet espace, ou quel que soit son nom, ouvert et désolé, vaste comme une catastrophe et en même temps aussi étroit que le fil d'un rasoir, qu'on est, qu'on a toujours été seul à pouvoir habiter et de l'impossibilité à l'habiter, à la remplir » (p.49).

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Cette ambiguïté triple ou quadruple dont le commun dénomi­nateur est la parole, ou sa possibilité, développe de plus tout un jeu entre ses différents termes, ou ses différents locuteurs-personnages. Habel est un personnage-locuteur transparent derrière lequel, ou dans la parole silencieuse – la voix seconde – de qui on peut par­fois deviner l'écrivain, l'énonciateur de cette parole. Ainsi, lorsque le personnage poursuit l'horizon qui cherche un nom au-delà de la parole de Sabine : son vocabulaire, son langage à la tonalité poé­tique accusée, tranchent avec la trivialité du discours de Sabine. Le jeu sur les niveaux de langage institue alors une sorte de bipolarité spatiale des lieux d'énonciation : la parole silencieuse de Habel – et, derrière lui, de l'écrivain ? – situe son énonciation dans cet « horizon qui cherche un nom », ou encore ce lieu idéal que constitue la quête de Lily en elle-même, par opposition à l'«ici et maintenant » du discours de Sabine en sa trivialité relative. Le lieu de la parole de Habel comme de l'énonciation littéraire est alors l'absence, le désir et la perte, là où celui du dire de Sabine est un présent sans arrière­paysage, sans absence, et niant même cette absence.

La même opposition entre la transparence de Habel à travers laquelle on peut lire la perte où s'inscrit l'énonciation, et l'ici et maintenant opaque, se retrouve par exemple lorsque, au super­marché du chapitre 19, le récit silencieux de double absence de Habel narrant à son frère sa rencontre avec Lily, est interrompu par une vieille dame demandant du parmesan au vendeur qu'est, après tout, Habel (pp.92 et suivantes).

Ce jeu sur deux registres de langage dessine cependant d'autres configurations de locuteurs. Le registre plus ou moins convention­nellement trivial n'est pas seulement celui de Sabine, ou de tel autre personnage dont la présence « prosaïque » s'opposerait au lieu d'absence de l'énonciation « poétique » de la parole silencieuse d'un Habel derrière la transparence de qui on devinerait l'écrivain. Des passages de simple récit par l'écrivain narrateur anonyme ne se privent pas d'utiliser la même convention de trivialité. Par exemple, telle description de la promenade de Sabine et Habel dans la ville : « Ils jouent à colin-maillard avec les bagnoles, ils dansent autour des nanas de marbre qui posent toutes nues dans les jardins » (p.10). Mais dans de tels passages, la convention se donne à voir, et développe une sorte de dédoublement du locuteur dans un faux dis­cours indirect, qui, certes, donne voix en quelque sorte à ce qui pourrait être la pensée, ou la perception des personnages, mais ins­titue surtout l'ambiguïté de l'énonciateur en système signifiant. C'est pourquoi on y trouve bien souvent des associations de regis­tres hétérogènes de langage, associations qui répudient tout réalisme pour souligner la convention du réalisme même et, au-delà, donner à voir l'énonciation et son travail. Ainsi, le langage conventionnel­lement trivial de tel récit sera-t-il fréquemment parsemé d'allusions ou de vocabulaire mythologiques (par exemple, p.23 : le phaéton, la méduse) qui brisent la cohérence du registre « trivial » que requer­rait un discours indirect « réaliste ». Ou, plus simplement, dans un même passage, trouve-t-on le vocabulaire argotique côte à côte avec un vocabulaire plus recherché (par exemple, p.63 : « Habel s'avise à ce moment que des cognes réclament un peu plus loin leurs papiers aux plus jeunes des passants [...] Il s'engouffre dans une venelle»).

Cette mise en spectacle du faux discours indirect d'un récit «par l'intérieur du personnage» pourtant assumé par le narrateur, fait de Habel une sorte de personnage transparent, lui-même dési­gnant sa convention. Aussi n'est-ce pas sans malice que l'écrivain fait juger par le personnage le texte d'un autre écrivain, la Dame de la Merci, retournant, déjà, les regards, et lui fait dire : « On ne savait pas qui disait je dans cette histoire » (p.184). Et c'est la même malice de l'écrivain encore qui fera développer sa pensée au per­sonnage quand il suivra bientôt Lily dans le « nulle part » de la folie : « Le Vieux était arrivé quelque part qui n'était nulle part. Moi, je ne vais pas de ce côté-là » (ibid).

L'écrivain et le personnage, donc, sans jamais se confondre, n'en jouent pas moins sur la rive sauvage du texte romanesque à intervertir leurs rôles. Ce qui fait que la parole-absence de Habel est souvent bien proche de ce lieu de perte de la parole qu'est l'énon­ciation littéraire chez Blanchot, au moment même où le récit de l'écrivain s'amuse au contraire avec la présence triviale d'un réel néanmoins conventionnel. Mais, par la transparence qu'il confère au personnage, le désir de la parole-absence de Habel devient le mouvement et la perte de l'énonciation romanesque, c'est-à-dire le lieu même où se dissout toute localisation possible de cette énoncia­tion.

LA PAROLE-ACCUEIL DE LA LIMITE

Or, le lieu commun à la parole de Habel et au dire du romancier est la ville d'exil, la ville des limites de Cours sur la rive sauvage. Et cette localisation de l'énonciation dans la limite même qui exclut le lieu tout en étant lieu d'absence, d'exil et de désir, va paradoxale­ment permettre, non pas le silence ou l'absence de l'exilé, mais au contraire une multiplication de la production du sens. N'était-ce pas dans la ville des limites de Cours sur la rive sauvage qu'Iven Zohar, en se séparant d'avec lui-même trouvait enfin le sens ? C'est pour­quoi cette figure de la séparation sur laquelle on a commencé la description de Habel est peut-être d'autant plus ambiguë qu'elle est ce lieu même d'un contrat diabolique où l'on reçoit le dire au prix de l'être. Mais l'être peut-il exister, être perçu, sans le dire ?

Le dire devient ainsi, non seulement la manifestation, mais la création de l'être dans le lieu de la limite qu'il constitue au même titre que la ville d'exil. Exil qui est d'abord celui de la parole. On avait vu l'écrivain jouer dès L'Incendie sur la mise en spectacle de la convention d'un langage. Or, cette convention désignait déjà alors en partie une absence : celle d'une parole paysanne, entre autres, qu'il s'agissait de découvrir, de produire dans le désir de cette absence. La « tension didactique » de L'Incendie reposait en partie sur l'absence suggérée par cette convention. Dans Habel, la con­vention d'un langage ambigu dessine et assume l'altérité du lieu d'énonciation : la ville et le dire qui séparent. Mais cette séparation, par. un dire dans la limite, va devenir multiplication du sens, même si ce sens sera en partie la perte, alors que les paroles désirées de L'Incendie étaient projetées comme positivité. Le. désir que mani­feste Habel est bien celui d'une parole et d'un sens, mais cette parole et ce sens sont essentiellement, comme on l'a déjà vu, leur propre perte, dans leur énonciation même.

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Quelque déceptif que soit le sens ultime (mais quel itinéraire initiatique nous dira le contraire ?), il ne peut se trouver qu'au prix de la séparation de l'être, comme dans Cours sur la rive sauvage, dans la ville des limites, qui est aussi mort du lieu. Le sens n'est-il pas d'abord abandon des trop confortables certitudes : celles par exemple du Frère, dont la vérité a exclu Habel du lieu d'origine ? Or, le sens ne peut être donné dans la citadelle close des certitudes, et l'exil, la séparation sont seuls capables de produire la compré­hension, depuis leur lieu, de la vérité barricadée de l'origine. Aussi Habel peut-il dire au Frère,, alors même qu'il s'apprête à se perdre à la suite de la folie de Lily : « Je sais aujourd'hui pourquoi j'ai fait tout ce chemin [...]. Vous avez une vérité [...]. Seulement moi aussi, j'en ai une à présent [...]. Une vérité qui a déjà sur la vôtre l'avan­tage de la comprendre. Une vérité qui voit [...] la citadelle où la vôtre s'est installée, et barricadée» (pp.175-176).

La vérité du lieu des limites est accueil et compréhension. L'origine même ne prend sens, de ce fait, que dans ce lieu des limites qui, de lieu étranger, devient le lieu du sens. Lieu du sens qu'est, paradoxalement, la maison de santé où l'on soigne Lily. Le mal, alors, n'est plus l'exil, mais bien au contraire d'être à l'extérieur de ce lieu de sens. « Dehors, étranger comme une conversation derrière un mur, tout bredouillement de malheur, un bruit stupide de l'autre côté du mur » (p.129). Toute parole hors du lieu des limites se réduit à ce bredouillement. L'exclusion par le Frère du lieu d'origine se retourne donc, dans la séparation même du lieu des limites, par la reconnaissance que Habel attend du sourire de Lily. Sourire qui nomme, qui donne un sens, regard identifiant. Sourire vers lequel tend tout le désir de Habel, qui est aussi un désir d'être (p.119). C'est pourquoi Habel veut, non pas tant savoir et connaître Lily, qu'être su par elle, car il n'existe que dans cette reconnaissance.

Et tout comme le sourire de Lily, la parole du Vieux est ce regard qui consacre, qui donne le sens. Aussi Habel a-t-il « envie de retrouver cet homme, envie de le faire parler encore, qu'il lui explique tout, lui fasse comprendre Sabine, Lily, le monde » (p.90). Le Vieux ne sait-il pas, avant Habel même, que sera le comporte­ment de ce dernier, et par exemple qu'il viendrait tel soir au carre­four (p.139) ? « Il avait beau être une putain et payer ses amants, il ne parlait que de nous ! » (p.175), Là encore, la relation sujet-objet comme on l'a déjà vu plus haut, s'inverse, et c'est pourquoi le lieu du sacrifice est le lieu où se délivre le sens :

Qu'importe alors que le sens soit mutilation, perte ? Le sacri­fice seul donne ce sens déceptif qui échappera toujours à la vérité barricadée du Frère. Donné dans les trois lieux ultimes de la limite, la maison du sacrifice, l'appartement de la prostitution de Habel au Vieux, et la maison de santé où Habel suivra le non-sens de Lily, le sens est cette perte qui ne peut vous reconnaître que dans ce triple non-lieu. Mais il ne peut y avoir de reconnaissance que dans cette absence du sens comme du lieu, sur la rive sauvage de la limite qu'est également l'écriture du roman.

 


 

CONCLUSION.
LE DIRE DANS LA LIMITE

Le lieu de l'écriture comme de l'être est donc dans l'ouverture même du lieu comme du sens. L'écriture comme l’être ne sont donnés que dans l'absence d'une nomination qui les figerait en signes insensés, improductifs, en ce que seule cette absence, et l'ouverture du nom qu'elle dessine, permet le désir. L'écriture et l'identité sont cette entre­prise de localisation qui n'est possible que dans la non-­réponse à la question qu'elle pose, que dans le non-lieu de son dire.

Est-ce pour autant récuser toute lecture de ces tex­tes en rapport avec leurs espaces référentiels, l'Algérie ou l'émigration ? Bien au contraire. Certes, la lecture an­thropologique trop facile à partir d'un discours de descrip­tion d'un référent-objet a été sérieusement mise à mal par la lecture des textes depuis leur intérieur que j'ai tentée dans ces chapitres. Mais cette lecture depuis l'intérieur des textes a néanmoins fait apparaître que le lieu de leur énonciation était le lieu même des limites, la rive sauvage, le lieu ouvert d'un ailleurs du dire par rapport à son réfé­rent. Ailleurs du dire qui est celui de la perte, de la néga­tivité-lieu du texte, face à la positivité d'une nomination close du lieu référentiel par le discours idéologique ou le discours anthropologique, chacun à sa manière. Or, cet ail­leurs-négativité propre à tout texte littéraire, selon Blan­chot par exemple, face à la positivité d'un discours de savoir, d'un discours du sens, rejoint dans le contexte socio­logique précis de la littérature algérienne la marginalité culturelle, selon le discours idéologique, du roman de langue française, dont on a vu l'extranéité radicale du dire. La parole romanesque algérienne de langue française s'énonce et se localise, non seulement comme toute parole littéraire, en sa négativité ouverte et désirante, face à la positivité close de la nomination par tout discours du sens, mais enco­re par rapport à une modalité particulière de ces discours du sens produite par sa situation référentielle : un discours de définition culturelle du lieu d'identité contre les dis­cours émis sur ce lieu depuis des lieux autres. Et l'ambiguïté de son énonciation est multipliée par le fait que ses ré­férents culturels participent des deux espaces ainsi opposés par ces discours, alors qu'elle ne cesse de s'interroger sur la distance - et le désir qu'elle développe - de sa parole à ces référents culturels et à leurs diverses actualisations historiques.

Le lieu du dire est ainsi doublement désir de et de­puis la limite. D'abord parce que toute écriture tend vers cette limite où son énonciation est également le lieu de sa perte. Mais aussi parce que, depuis le non-lieu de cette li­mite où elle s'inscrit et se perd, elle est à la fois danse d'appel et séduction mortelle de l'Occident, comme le souli­gnait Khatibi, et aussi séduction-désir tout autant mortelle d'un lieu référentiel d' "origine", le pays, qui ne peut se réaliser comme tel que dans une nomination qui serait en même temps la mort du dire. L'ambiguïté est donc ici plus qu'ailleurs la dimension majeure de cette localisation dans le désir, la tension, la limite, dans laquelle on a vu le lieu même de l'écriture. La localisation par le désir de laquelle le texte s'énonce récuse toute nomination univoque du lieu, mais multiplie l'ambiguïté signifiante du dire par la particularité même de l'insertion socio-culturelle de cet­te écriture. La productivité spatiale du récit est manifes­tation, dans sa relation ambiguë à tous les discours de clô­ture du lieu, du non-lieu radical de la limite en laquelle se localise pourtant le plus sûrement l'acte d'écrire.

Car ce non-lieu de la limite n'est pas prétexte à un quelconque "humanisme" de la non-localisation du dire : n'a-­t-on pas vu comme cet humanisme trahit le lieu d'énonciation qu'il occulte ? La limite dans laquelle s'inscrit le dire romanesque algérien de langue française est au contraire la manifestation la plus convaincante, car seul le désir est vrai, de son ancrage le plus profondément national et historique.

 

 



[1] ELLUL (Jacques), Sans feu ni lieu, Paris, Gallimard, 1976, 304 p.

[2] On trouvera la description de ce mouvement de localisation de romans français contemporains dans : BONN-GUALINO (Anne-Marie), La rêverie terrienne et l’espace de la modernité, Paris, Klincksieck, 1976, 200 p. Certaines des comparaisons qui suivent ont été faites en commun.

[3] TOURNIER (Michel), Vendredi, ou les limbes du Pacifique, Paris, Gallimard, 1967, 205 p.

[4] BOURBOUNE (Mourad), Le muezzin, Paris, Christian Bourgois, 1968, 314 p., p. 153.

[5] FERAOUN (Mouloud), La terre et le sang, Paris, Le Seuil, 1954, pp. 12-13.

[6] Voir infra.

[7] BEN JELLOUN (Tahar), Harrouda, Paris, Denoël, 1973, 188 p., p. 105.

[8] On a déjà vu (Deuxième partie, chapitre 2, note 29) que le rapport direct de l'homme et de la terre, ailleurs cliché littéraire, était le plus souvent supplanté, même dans le roman ethnographique algérien, par l'analyse des rapports humains. Ce thème pourra donc y faire figure de thème emprunté.

[9] "Tu ne dois pas te taire, même à jeun; crie-moi ta haine, oui, bêche-moi, ouvre-moi, travaille-moi comme une brave femelle qui aime l' odeur de ta sueur, du noir de tes pieds et de tes mains. Je ne crains pas tes crachats (...). Regarde-moi comme avant, je ne suis pas une - vieillarde qui meurt sur son trésor. Ma verdure est ta paillasse (...) Entre en moi, retourne-moi avec tes désirs et ta jouissance. Rends-­moi mère de mes graines, de mes pépins, et de mes noyaux, à l'origine d'une race, d'une plantation (...) J’ai aussi à mettre au monde mes orchidées I (...) Est-ce vrai que tu ne veux plus me voir vivante ? (CAYROL (Jean), Histoire d'une prairie, Paris, Le Seuil, 1969, 174 p., p. 163.).

[10] DIB (Mohammed), La grande maison, Paris, Le Seuil, 1952, 190 p.

[11] L'image de la ville a jusqu'ici été étudiée dans les textes littéraires d'une part, politiques de l'autre, ou encore dans les mentalités collective,s mais le plus souvent par des chercheurs de disciplines distinctes. Il m'a semblé qu'il pouvait être intéressant de comparer l'image de la ville en Algérie telle qu'elle ressort d' une comparaison de ces trois domaines, dont j'aborderai essentielle­ment ceux qui se traduisent par des textes. A mes propres observations sur l'image de la ville dans les textes littéraires récents, j’ai confronté celles d'historiens, de sociologues et de politologues, parmi lesquelles j'ai surtout retenu: LECA (Jean), "Villes et système politique. L'image de la ville dans le discours officiel algérien", ms dactylographié, 23 p. + 8 p. de notes, à paraître ; SANSON (Henri), "Prise de la ville, prise du pouvoir", in: Villes et Sociétés au Maghreb, Aix en Provence, C.R.E. S.M.-C.N.A. S., 1974, 233 P. pp. 21-28 ; ETIENNE (Bruno), "Le flou urbain Ibid., pp. 29-38. L'écriture et le discours, souvent se rejoignent, se prolongent et se nourrissent réciproquement. Leur nature profonde est cependant diffé­rente, peut-être parce que l'écriture se déroule sans cesse dans le risque de sa propre mort. Mort qui est cela même qui la fait exister alors que la discours idéologique et culturel, qui ne peut se passer d'elle comme elle ne peut se passer de lui, a tendance à se constituer en "doxa", affirmant tautologiquement sa propre affirmation.

[12] KATEB (Yacine), Nedjma, Paris, Le Seuil, 1956, p. 70.

[13] FANON (Frantz), Les damnés de la terre, 1961, réédition Paris, Maspero, 1969, 235 p., p. 8.

[14] ÉTIENNE (Bruno), article cité.

[15] BERQUE (Jacques), Dépossession du monde, Paris, Le Seuil, 1964.

[16] Mouloud Mammeri l’a montré de manière fort poétique mais combien amère dans La meute (Nouvelle), Europe, juillet-août 1976, pp. 68-76.

[17] Par référence à l'historien arabe Ibn Khaldoun.

[18] L'image khaldounienne est tellement inversée, que la ville, ui était jusqu'ici féminine, opposée à la survirilité des campagnes Voir a ce propos SANSON (Henri), "La symbolique rurale et la symbolique urbaine du néocitadin algerien.", in: Les influences occidentales dans les villes maghrébines â l'évoque contemporaine, Aix en Provence, 1974, pp. 135-141.), acquiert les attributs traditionnellement dévolus â l'homme dans une société misogyne, du moins si l'on en croit un mémoire de D.E.S. de sciences politiques soutenu récemment â Alger, et qui voit dans les manuels scolaires algériens "la ville représenter la mâturité, la raison, et finalement la culture, tandis que les paysans sont identifiés a la nature. " Il y aurait ainsi " une nette homologie entre les rapports de l'homme et de la femme d'une part, de la ville et de la campagne d'autre part: du côté de l'homme et de la ville, la raison et la culture; du côté de la femme et de la campagne la puérilité et la nature." (HADDAB (Z.), 1916, cité par LECA, article cité, note 9, p. 25.).

[19] Voir sur cet aspect de l’œuvre mon étude sur: "Harrouda, ou: les villes et l'écriture du désir", Présence francophone, no 10, printemps 1975, pp. 9-34.

[20] FARES (Nabile), Un passager de l'Occident, Paris, Le Seuil, 1971, 159 p.

[21] "La ménippée comprend tous les genres (...). Se construisant comme exploration du corps, du rêve et du langage, l'écriture ménippéenne est greffée sur l'actualité (...). La ménippée est ainsi structurée comme une ambivalence, comme un foyer des deux tendances de la littérature occidentale : représentation par le langage comme mise en scène, et exploration du langage comme système corrélatif de signes. Le langage dans le ménippée est à la fois représentation d'un espace extérieur et expérience productrice de son propre espace (...). L'ambivalence ménippéenne consiste dans la communication entre deux espaces, celui de la scène et celui du hiéroglyphe, celui de la représentation par le langage et celui de l'expérience dans le langage." (KRISTEVA (Julia), "Le mot, le dialogue et le roman.", Semeïotikè, Paris, Le Seuil, 1978, 318 p., pp. 103-107.).

[22] BOUMAHDI (Ali), Le village des asphodèles, Paris, Laffont, 1970,438p.

[23] Et non "dans le sud de l'Algérie", comme l'affirme la couverture.

[24] cf, p. 422: "I1 n'y avait plus de temps à perdre, je voulais fuir cette lente décomposition de la société. Les rares conteurs parlaient maintenant de la fin du monde et du Jugement dernier tout proche."

[25] "-Décidément, tu réussis mieux qu'une truie qui met bas une nombreuse portée", lui dit seulement le père après la naissance d'une fille (p. 66).

[26] Ce visage qui flotte comme projeté sur un grand écran, car il a perdu son épaisseur de vie, pourra être comparé à l'image du père mort dans La danse du roi, de DIB, Paris, Le Seuil., 1968, pp. 103-106. De la même façon le père est tué symboliquement, dans La danse du roi, par la folle joie de vivre du fils (pp. 66-73), si bien que "toute la vie de sa tête d'oiseau, étirée et creuse, se concentre dans la. lueur verte de ses yeux (p. 73. C'est moi qui souligne.).

[27] Chapitres 1, 2, 3e 4, 7, 9, 10, 15, 19, 27, 42, 46, 54, 71, 77, 78, 79, 82.

[28] Chapitres 2, 3, 4, 9, 10, 11, 12, 15, 16, 18, 21, 24, 26, 42, 44, 45, 46, 47, 52, 54, 57, 75, 76, 79, 82.

[29] Dib (Mohammed). La Danse du Roi. Paris, Le Seuil, 1968, 204 p.

[30] Chapitres 1 à 11, pp. 7 à 106.

[31] Chapitres 12 et 14, pp. 107-126 et 135-152.

[32] Chapitres 15, 17, 19, pp. 153-163, 171-182, 190-201.

[33] Chapitres 13, 16, 18, pp. 127-134, 164-170, 183-189.

[34] Fin du chapitre 10.

[35] Chapitres 15, 16, 19.

[36] Chapitres 15 et 17.

[37] Chapitre 19.

[38] Il serait intéressant de comparer cette culpabilité d'Arfia à celle, tout aussi diffuse, mais liée comme elle aux morts du maquis, de Lâbane dans Dieu en Barbarie, du même auteur (Voir infra, chapitre 4.).

[39] A moins qu'il ne soit un de ces « Teurki » dont il est question p.13 ? Mais il sem­blerait plutôt que ce fût là le nom de la famille de sa femme et de Nahira. D'ailleurs est-ce un vrai nom ? L'hésitation marquée : « les... les Teurki », souligne que ce nom n'est que camouflage, comme celui de Nahira, quelques lignes plus haut : « Celle-ci, mettons qu'elle s'appelait Nahira, n'avait que treize ans. ».

[40] p.164 : « Silencieux, les grands yeux verts d'alizarine, l'autre visage flotte sous celui de Karima... » ; p.183 : « Encadrée de cheveux courts, le teint de maïs, la figure qui arrive enfin à sa rencontre traverse tous les masques. Et les yeux, cœur violet d'une mer remuée, les plus longs qu'il ait jamais vus... Ce sont eux : eux qu'il n'a cessé de voir, à peine entrouverts à l'ombre des cils, de tous temps, eux qui ont toujours fixé sur lui cette lumière... ».

[41] On retrouve cette expression-clé pp.9, 10, 12, 13, 14, 25, 27, 31, 46 et 202.

[42] Bourboune (Mourad), Le Muezzin, Paris, Christian Bourgois, 1968, p.84.

[43] FARES (Nabile), L’Exil et le désarroi, Paris, Maspéro, 1976, 117 p.

[44] Quelques supputations, qui ne doivent rien enlever pourtant au fait que ma lecture se veut plurielle : pp. 41-42 : Le hérisson ; p. 43 : Le Vieux Maître ; pp. 44-45 : L’Arbre et Ali-Saïd. Mais encore une fois d’autres lectures sont possibles, et même plusieurs à la fois…

[45] Renseignement biographique (Une fois n'est pas coutume...) fourni par l'auteur lui-même après lecture de ce que j'avais écrit sur Mémoire de l'absent.

[46] FARES (Nabile), Le Champ des Oliviers, Paris, Le Seuil, 1972, 229 p.

[47] L'Exil et le désarroi ne porte plus ce titre, annoncé pourtant dans la note liminaire du Champ des Oliviers comme devant recouvrir trois livres. Il est vrai qu'entre les deux premiers et le troisième une nouvelle cassure s'est pro­duite : le passage des éditions du Seuil aux éditions Maspéro, et le change­ment de présentation comme d'esprit qu'il implique. Ainsi cet ensemble romanesque dont le point de départ est en partie la cassure, le choc entre deux mondes, aura-t-il connu cette cassure dans le corps même de son texte... ). L'écrivain, interrogé, considère cependant L'Exil et le désarroi comme le troisième volet indissociable de cette "Découverte du Nouveau Monde".

[48] Autre ouverture du nom, par l'incision du référent cette fois : le réel vécu est très concrètement éclatement du dire - lequel est hachuré dans la présentation même du texte - par la trivialité du référent. Eclatement qui multiplie cependant encore le sens, ce meurtre apparent du texte par le réel non-textuel ne faisant en fin de compte que développer la polysémie - la littérarité - l'écriture.

[49] FARES (Nabile), Mémoire de l'absent, Paris, Le Seuil, 1974, 233 p.­

[50] La deuxième expression dès la. p. 9. La première p. 22: "(Mère) n' aurait pas dû quitter notre ville.".

[51] Pratiquement â tous les chapitres du roman, sauf pendant le "jeu d' amour" de Kahena (chapitres VII et VIII), et le tout dernier chapitre. On verra plus loin pourquoi.

[52] Il réparait dans Le champ des oliviers p. 155, quelques jours après ce passage en taxi qui constitue et limite l'action présente (à partir de laquelle sont évoqués les souvenirs, se déploie la mémoire d' Abdenouar comme de l'écrivain), de Mémoire de l'absent.

[53] Ali-Saïd, dans les romans où il est question de lui, Yahia, pas de chance ont L'exil et le désarroi, est nommé par-delà la mort. S’il est directement présent, c'est dans la flamme de sa parole, dans L'exil et le désarroi, ou dans la danse de tante Aloula, dans Yahia, pas de chance. Ou alors il n'est pas nommé, dans Le champ des oliviers où il est le frère qui meurt; ou bien il revit dans Brandy Fax d'Un passager de l'Occident devenu Ali-Saïd pour Conchita. Dans Mémoire de l'absent Dahmane le remplace: il n'est pas question ici d'Ali-Saïd.

[54] Faut-il voir la suggestion d'une parenté thématique dans les poésies arabes de Grenade, poésies du départ de l'Espagne, dont 1' auteur parle à Conchita dans Le champ des oliviers, p. 213 ? Ne pourrait-on pas même continuer la. comparaison en rappelant le thème du campement détruit dans la poésie anté-islamique, si finement décrit par Jacques BERQUE dans Langages arabes du présent, Paris, Gallimard, 1974) 392 p.? Rappelons toutefois que la blessure de "ce monde" est celle d'une modernité malgré tout bien différente de celle qu’affron­taient les poètes anté-islamiques !

[55] La mise en situation du texte de Farès par rapport à celui de Kateb a été amorcée par RAYBAUD (Antoine), dans: "Roman algérien et quête d'identité: Kateb Yacine et Nabile Farès", Europe (Paris), no 567-568, juillet-août 1976, pp.54-61.

[56] L'italique est souligné en pointillés ici seulement. Il n'a pas été possible de reproduire tous les jeux de Farès sur ces changements de graphie. Je ne le fais donc que lorsque c'est nécessaire pour mon analyse.

[57] En fait, le fleuve sera la mort pour Abdenouar, puisqu'on a appris dans Le champ des oliviers qu'Abdenouar a disparu en 1961 à Paris, à la manifestation silencieuse où de nombreux algériens furent noyés dans la Seine.

[58] Un peu comme les personnages de Tandis que i’agonise, de Faulkner, dont Le champ des oliviers désignait déjà malicieusement la lecture­dévoration de territoires culturels dans le poème Maman est un bien joli poisson (p. 43).

[59] KHATIBI (Abdelkebir), La blessure du nom propre, Paris, Denoël, 1974.

[60] Le chronotope est la double dimension spatiale et temporelle à la fois d'un fait, événementiel ou scriptural.

[61] Dib (Mohammed), Dieu en Barbarie, Paris, Le Seuil, 1970, 218 p.

[62] « Lieu » est pris ici, pour la commodité de l'exposé, non pas au sens de lieu de l'énonciation, lieu de l'écriture ou du désir, mais au sens « courant » de « portion d'espace », de « place », d'« endroit », par opposition à l'espace de la ville dans sa totalité. Cependant on verra qu'au niveau diégétique cette opposition même avec l'espace global de la ville peut révéler chez tel ou tel personnage (aussi bien Lâbane que Kamal Waëd), un désir de localisa­tion. Mais ce désir est alors un signifié du récit. Il n'est pas le désir que manifeste globalement l'écriture en son énonciation.

[63] « Peuple mongol d'U.R.S.S., entre le Don et la Volga, et en Sibérie. » (Petit Larousse). Pour Rome, les Barbares venaient du Nord et de l'Est. Et ils envahirent l'Empire...

[64] Voir p.172 : « (Kamal) tint les yeux fixés sur ce Lâbane, qui le déconcerta par la force herculéenne dont il semblait doué. Ce dernier s'empressa tellement à mettre son en ée à profit pour disparaître, que le nouveau venu eut presque l'impression de l'avoir fait fuit » (Je sou­ligne à dessein les mots qui me paraissent relater les seuls rapports possibles entre deux univers fondamentalement différents. Pour Kamal, Lâbane ne peut être que « ce drôle que j'ai aperçu là-bas en arrivant. » (p.217). Il est forcément exclu par le technocrate, car il est sa négation même).

[65] Pp.85-86. L'asile et l'hôpital, où de faux médecins enlèvent sans douleur leur vie­même aux patients, sont un symbole politique évident, qu'on peut aussi relever chez Boudjedra.

[66] Les lieux dans lesquels se situe « l'action » s'articulent sur deux espaces. Tous les lieux que traverse Kamal au livre 3 sont compris dans l'espace clos de la ville. L'appartement de Hakim, seul, ouvre sur le maquis environnant, ressenti comme une menace. Seule sa chambre est «traversée par le souffle de la campagne» (p.202). Le lieu objectif de Lâbane est cette pièce comprise dans l'espace de la ville, pièce dans laquelle (depuis laquelle) il rêve. Son espace subjectif mais réel, ou encore son lieu de désir, la ville n'ayant pas plus de réalité pour lui que sa chambre, est le maquis où il brûle de rejoindre les fellahs, de vivre véritable­ment, grâce à l'entremise de Hakim (Voir p.88 : « On fera du beau travail, hein ? C'est là-bas, chez eux, que bat le coeur de la vie. »). Quant au lieu du docteur Berchig, sa villa, il est essentiellement citadin, puisque tourné vers la ville, le dos à la campagne (p.30), de la même façon que le tertre de Rodwan dans La Danse du roi. Bien plus, il embrasse la ville dont Kamal est prisonnier, de même que le docteur Berchig lui-même embrasse le roman tout entier, puisqu'il en est le point de départ et l'aboutissement. Père réel de Kamal, puisqu'il lui donne son identité, le Dr Berchig, ou du moins ce qu'il représente, est donc aussi le père occulte de la ville, et peut-être même, à un troisième niveau, celui du texte romanesque en tant qu'écriture triplement liée à la ville-extranéité : par son canal écrit, par la langue française et par le genre romanesque.

[67] Selon l'expression dé Jean Duvignaud, dans : Chebika, Paris, Gallimard, 1968, 360 p., pp.201-256.

[68] Lévi (Carlo), Le Christ s'est arrêté à Eboli, traduction Modigliani Paris, Gallimard, 1948, réédition 1967, p.130.

[69] Développement du renversement indiqué plus haut : Lâbane aussi (11,2), est habité par une « voix ». A la différence de ce qui se produit pour celle dé Kamal, le « discours » de cette voix est en italiques, comme c'était le cas pour celle de Rodwan dans La Danse du roi, où Arfia, elle, ne connaît pas ce dédoublement.

[70] Etienne (Bruno), « Le flou urbain », in : Villes et Sociétés au Maghreb, Aix-en­Provence, C.R.E.S.M., 1974, 233 p., pp.29-38.

[71] Clôture qui se manifeste, de plus, par rapport à la villa du Dr. Berchig, désignant du même coup davantage encore l'ambiguïté tragique de la quête de savoir – refus de la vérité par Kamal. Car cette villa est la réponse à cette quête, laquelle reste cependant obstinément prisonnière de «ce coude que fait le rempart », refusant ainsi spatialement de reconnaître le sens qui la conduit, sauf dans l'énigme (autre retournement tragique du savoir) du rire final.

[72] Dib (Mohammed). – Le Maître de Chasse. Paris, Le Seuil, 1973, 206 p.

[73] Interview de Mohammed Dib par Claudine Acs, L'Afrique littéraire et artistique (Paris), n' 18, août 1971, p.13.

[74] Aymard, Waëd, Si Azallah, Lâbane, Marthe, Hakim Madjar, le docteur Berchig (qui n'est jamais locuteur) sont issus de Dieu en Barbarie. Karima existait déjà, et y était déjà objet de désir, dans La Danse du roi. Les autres personnages (Sans nom. Tijani, Moussa, etc.) apparaissent pour la première fois dans Le Maître de Chasse.

[75] Les seules rencontres effectives des deux hommes se font soit à la préfecture (pp. 113 à 117), soit dans la cellule de prisonnier de Jean-Marie (pp.169 à 171) : lieux choisis par Kamal et qui sont, avec la route solitaire où s'exerce la puissance de sa voiture administrative et d'où ses soldats tirent sur les fellahs (pp. 149-153 et 185-186, pp. 133-141) les lieux mêmes de l'ordre qu'il incarne désormais. S'égare-t-il dans la ville qui était encore son espace propre dans Dieu en Barbarie, voici qu'il est ridiculisé par Arlequin (pp.95 à 100). Tout rapport avec lui ne sera donc possible que dans les lieux de sa fonction. Mais ces lieux comme ce que Kamal est devenu excluent le dialogue, et son discours y est monologue et refus de spatialité, qui n'hésite pas à recourir à la force pour exclure toute autre vérité que la sienne, ou tout autre espace que la clôture de ce discours même.

[76] N'est-ce pas sur lui, le coopérant technique, que comptera Hakim Madjar pour trouver l'eau chez les Ouled Salem (pp.86-89), même si l'outil. (« l'objet », p.87) de sa techni­cité n'est qu'un pendule ? (La « technique », si prisée dans les pays du Tiers-Monde, ne serait-elle qu'une amulette ?).

[77] Pp.21-23 et 24-28 : rupture du personnage avec le milieu. 47-49 et 50-52 : la commu­nication symétrique des deux personnages dans la camionnette. Ces deux séquences sont pré­cédées de celle où Aymard abandonne en quelque sorte Kamal, devenu pantin désarticulé. 55-58 et 59-61 : à la description tangible et concrète de l'arrivée des Mendiants de Dieu sur le lieu de leur quête, faite au présent par Lâbane, Aymard oppose symétriquement au futur la description d'une rencontre fictive avec Kamal, rencontre qui dans ce contexte apparaît encore plus irréelle. 74-76 et 77-80 : Lâbane et la vieille femme, Aymard et le fellah : Mise en question de l'action, quand le temps n'a plus la même signification. 86-89 et 90-92 : Tijani a pris la place de Lâbane. 113-117 et 118-119 : reprise en sens inverse et avec juxtaposition des deux termes de l'opposition symétrique entre 24-28 et 59-63. 120-123 et 124-127 : l'hésitation avant le départ au domaine ; double prédiction implicite de la mort de Hakim, par Mimouna dans le récit d'Aymard, par le refus de Lâbane dans son propre récit. 132-134 et 138-141 début euphorique et fin brutale d'une expérience de communication entre groupes sociaux différents ; entre les deux récits se dressent les « individus en sombre uniforme » du récit de Moussa, qui sont « bâtis sur un modèle unique » (p.137) et qui mettront fin brutalement à la rencontre en tuant Madjar et en éliminant Aymard. Les deux locuteurs sont définitivement séparés dans l'espace comme dans la juxtaposition de leurs récits, laquelle ne se reproduira plus.

[78] Pp.47-49. N'y a-t-il pas un sourire dans le fait de choisir Lâbane comme locuteur de ce récit ? On retrouve cette individuation ambiguë des personnages, cette fois par rapport au discours de l'écrivain, qu'on avait vue dans Dieu en Barbarie à propos de Kamal.

[79] Ceci est surtout vrai dans l'éblouissement de la ville européenne, « marché noir des secrets ». Dans la vieille ville, il retrouve davantage cette « opacité en pleine lumière », ce « noyau de pierre et de soleil » vers lesquels il est, on l'a vu, tout entier tension. Mais sa per­sonne s'y dissocie, lorsqu'il avance dans un regard qui pourrait bien être celui du « Chas­seur » (p,26). Même le magasin de l'hadj, grotte profonde, noyau de l'être, lui est soudain interdit par l'apparition du visage de Kamal, qui s'enfonce « comme une hache de silex der­rière un rideau de flammes » (p.28) : la ville appartient à celui qui « sera plus que préfet ». Serait-ce lui, le Chasseur ?

[80] L'allusion au coup d'Etat du 19 juin 1965, renforcée par la localisation dans le temps du récit à la p.12 (« Nous en sommes à notre troisième année d'Indépendance ») n'est cepen­dant qu'une des lectures possibles de cette phrase. On a vu avec Qui se souvient de la mer que la lecture de ces romans se devait d'être plurielle.

[81] Lieu citadin le plus profond, à cause de sa place centrale dans cette séquence du livre 111, mais aussi parce que des quatre lieux citadins du livre, le bureau de Kamal, la prison de Jean-Marie, la maison de Hakim et Marthe, et cette chambre même, seuls les deux derniers sont des lieux où vivre, où habiter ; mais la maison de Hakim est relativement plus extérieure, puisqu'elle est « sur la route qui côtoie, à l'intérieur, les fortifications. » (p.162).

[82] Elle est locutrice en III,7 ; III, 11 ; III,13 ; et III,15. Elle est dite par un autre locu­teur en III,14 et III,16. Elle occupe ainsi toute la fin du roman, alors que Jean-Marie en occupait le début. Faut-il voir une ironie supplémentaire dans l'importance donnée ainsi aux deux étrangers du roman ?

[83] Pour Jean Duvignaud, le héros tragique est ce dieu de l'ancien monde que l'on sacrifie publiquement sur la scène urbaine toute neuve. Pour Jean-Pierre Vernant, il est ce « pharmakos » dont le sacrifice est nécessaire pour la consolidation de la Cité nouvellee : toute civilisation ne repose-t-elle pas, selon René Girard, sur une violence initiale et fondatrice ?(Duvignaud (Jean). Spectacle et Société. Paris, Denoël-Gonthier, coll. «Médiations » ; 1970, p. 41. Vernant (Jean-Pierre) et Vidal-Naquet (Pierre). Mythe et tragédie en Grèce ancienne. Paris, Maspéro, 1972. Girard (René). La Violence et le sacré. Rééd. Paris, Livre de poche pluriel, 1983.).

[84] Discours du coryphée antique s'avançant sur le devant de la scène.

[85] Ce procédé se retrouve en 11,3, p.104, en 11,6, p.18, en 111,5, p.169. Il n'est cepen­dant pas réservé à la description de Kamal puisque nous le voyons appliqué en 111,7 à Lâbane également, Marthe étant locutrice. Une comparaison serait à faire toutefois entre cette der­nière séquence et celles décrivant Kamal.

[86] Lâbane est en fait à la fois la victime du sacrifice de l'espace des steppes par celui de la ville, et le sacrifice même de la ville, de par la tension-acte qu'il est, et qui la supprime. Il est aussi dans une certaine mesure celui qui sacrifie Kamal en lui remettant le briquet, comme on l'a vu, alors que « logiquement » ce serait au contraire Kamal le sacrificateur de Lâbane. J'ai donc choisi pour le désigner ce terme d'holocauste à cause de son ambivalence, puisqu'il désigne à la fois le sacrifice et la victime.

[87] Dib (Mohammed). Cours sur la rive sauvage. Paris Le Seuil, 1964, 159 p.

[88] Ce n'est pas un jeu gratuit sur les mots de dire que l'ambiguïté est elle-même ambi­guë : à la fois dédoublement du sens, et non-sens. Cette ambiguïté du concept même d'ambi­guïté me semble la condition de son autonomie par rapport à celui de tragique. Liée au tra­gique, l'ambiguïté est le dédoublement du sens, l'envers de la parodie du réel. Elle ne peut acquérir une autonomie, devenir un modèle signifiant (et signifiant de l'absence de sens, ce qui est précisément l'itinéraire de Cours sur la rive sauvage) qu'en se développant à elle-même, en elle-même, son propre envers : le non-sens. En devenant elle-même le lieu, à la fois du vacil­lement du sens dans son dédoublement, et de sa perte.

[89] « Ibn Zauhauran ». Voir : Mostefa-Kara (Fewzia). – Fantastique, mythes et symboles dans Cours sur la rive sauvage de Mohammed Dib. Mémoire de Maîtrise, Montpel­lier, 1971, p.85.

[90] Ce « lieu de la limite » est probablement un lieu réel, falaise dominant Tlemcen et sur laquelle se trouvent les ruines de Mansourah. On peut la trouver dès les premières pages de L'Incendie, où elle est le lieu depuis lequel se fait la description de Bni Boublen dont j'ai parlé en première partie. Mais elle peut se lire aussi dans le « tertre bosselé de roches », lieu obsé­dant de Rodwan dans La Danse du roi (p.7), et que j'avais décrit comme l'endroit même où se confondent les bruits de la ville, endroit d'où Rodwan comme ici Iven Zohar, embrasse de la vue toute cette ville vers laquelle le tente le saut fatal. Or, dans ce lieu, Rodwan se trouve dans un cercle de lumière qui est aussi, on l'a vu, rencontre avec son père mort, alors que dans Cours sur la rive sauvage, Iven Zohar vient de se jeter sur l'étoile dans l'espoir de disparaître, de fondre en elle (p.69), cependant qu'un peu plus tôt, il avait déjà été abandonné devant la ville par le « globe brillant » de la sphère lumineuse (pp.48-49). Dans tous les cas, la ville offerte se présente comme un choix décisif et fatal : celui-là même qui fascinera Habel. Choix symbolisé dans Habel comme dans Cours sur la rive sauvage par la figure du carrefour fati­dique. Notons enfin que la description de ce carrefour dans Cours sur la rive sauvage (pp.68-69) est très proche de celle qu'on trouve dans Aurélia de Nerval (chapitres 2 et 3, édi­tion Livre de poche, 1961 : p.223) : « arrivé cependant au confluent de trois rues, je ne voulus pas aller plus loin. (...) Je croyais voir le lieu où nous étions s'élever ; (...). Sur une colline, entourée de vastes solitudes, cette scène devenait le combat de deux Esprits et comme une ten­tation biblique. « Non ! disais-je, je n'appartiens pas à ton ciel. Dans cette étoile sont ceux qui m'attendent. Ils sont antérieurs à la révélation que tu as annoncée. Laisse-moi les rejoindre, car celle que j'aime leur appartient (...). Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épan­chement du songe sur la vie réelle. » II y aurait bien d'autres parallèles à faire entre Cours sur la rive sauvage et Aurélia, qui narre une quête comparable. Je n'ai cependant pas relevé ce passage pour amorcer une étude de sources, mais pour souligner une dimension culturelle supplémentaire d'une figure spatiale obsédante dans toute l'œuvre de Dib. Figure génératrice de l'écriture au même titre que la cellule de prison chez Kateb Yacine. Figure inverse, cepen­dant de celle de Nerval, puisque Iven Zohar refuse au lieu de réclamer la découverte de l'autre monde proposé comme une « tentation biblique », pour reprendre l'expression de Nerval, lui-même influencé par la tentation du Christ dans le Nouveau Testament. Ce qui n'empêche pas Iven Zohar, ensuite, de « regretter la ville inaccessible », dont l'« attrait continue à s'exercer sur [lui] de loin» à la fin du chapitre 8 (p.71), attrait comparable à la «souve­nance » de la mer à la fin du roman précédent, laquelle s'exerçait elle aussi à l'envers depuis m autre lieu de passage où tout l'être est engagé.

[91] Dib (Mohammed). – « Naëma disparue », in : Le Talisman. Paris, Le Seuil, 1966, 141 p., p.73.

[92] C'est bien parce que la mer est antérieure à tout langage et donc à tout signifié, que l'interprétation de Fewzia Mostefa-Kara selon laquelle elle serait une sorte d'âge d'or, rive sauvage où Iven Zohar et Hellé seraient unis dans un « coeur sauvage de la vie » dessinant l'immortalité (Mémoire cité, p.57), me semble inacceptable : l'âge d'or est déjà langage. Langage idéal, certes, mais non antériorité fondamentale à tout langage. J'accepterai davan­tage la notation judicieuse d'Annette Bonn-Gualino, selon laquelle l'initiation proprement dite d'Iven Zohar commence à la mer,p.83., et se termine à la source, p.138 : dans les deux séquences l'eau est à la fois l'union matinale d'avant la séparation par le langage, et ce qui sépare, car se séparer de soi dans la perte même du langage est la condition de l'initiation. (Bonn-Gualino (Anne-Marie). – «Cours sur la rive sauvage, roman initiatique ou la plainte de la totalité. » Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée (Aix-en­Provence), n° 22, 2° semestre 1976, p.168.)

[93] Mémoire cité, pp.60-64.

[94] Contrairement à ce qu'affirme F. Mostefa-Kara (p.68), ce démembrement n'est pas celui des corps des divinités sur la plage du chapitre 10, mais la séparation d'Iven Zohar à la source, en laquelle Annette Bonn-Gualino voit plus judicieusement celle de Dyonisos chez Nietzsche, qui y décèle une des origines de la tragédie, ou encore la Passion du poète, au sens mystique du terme (Article cité, p.168 et note 9).

[95] Bonn-Gualino, article cité, p.164.

[96] Dib (Mohammed), Habel. Paris, Le Seuil, 1977.

[97] Les Nouvelles littéraires, 23-30 juin 1977 (Mohammed Khair-Eddine) ; La Croix, 26-27 juin 1977 (L. Guissard) ; Algérie-Actualité, n° 23, l l juillet 1977 (M.A.) ; Le Temps (Tunis, 20 juillet 1977 ; Le Figaro, 23-24 juillet 1977 (G. Guillot) ; L'Algérien en Europe, n°263 ; 15 octobre 1977 (M. Brahimi) ; L'Afrique littéraire et artistique n° 45, 3e trimestre 1977 (Salim JAY). Ce relevé des premières recensions journalistiques souligne d'abord l'absence relative de la critique française «de gauche» qui était jusque-là à l'affût des précédents romans de Dib. Est-ce parce que Habel comme son personnage principal porte en lui le meurtre de tout discours de récupération, même et surtout de bonne volonté ?

[98] Ainsi la Cité sur laquelle veut régner sans partage le Frère, est-elle la Cité Etat de l'Algérie politique actuelle, certes, mais aussi la Cité de l'Islam et, pourquoi pas, la Cité du Sens. Car Ismaël le septième Imam a été déshérité au profit de son frère, et c'est précisément le septième soir d'attente au carrefour, que Habel va raconter comment il fut exilé (début du chapitre 12, pp.55-56). Or, les Ismaïliens que l'on peut retrouver dans l'ensemble du monde musulman, en représentent l'ésotérisme qu'illustre l'Encyclopédie des « Frères de la Pureté », chez qui le Mahdi qui doit « délivrer le monde » est le septième « Parleur », le sixième étant Muhammad. Et les textes des « Parleurs » sont recouverts de voiles qu'il faut déchirer pour découvrir leur vérité cachée, laquelle n'est plus liée à un seul dogme, mais révélée au-delà d'elle-même par toute religion permettant une interprétation symbolique. On reconnaît ici bien des aspects de l'ésotérique recherche sur la parole qu'on peut lire dans l'ensemble de l’œuvre de Dib. Les Mendiants de Dieu du Maître de Chasse, parmi lesquels Hakim Madjar est considéré par les Ouled Salem comme le Saint qui délivre, le Mahdi (à qui peut renvoyer le nom de Madjar, cependant que Hakim est aussi le prénom d'un calife fatimide ismaïlien (996-1021), Mahdi des Druzes), mais aussi la quête orphique d'Iven Zohar dans Cours sur la rive sauvage, ou encore l'entreprise de déchiffrement dans laquelle se consume le narrateur de La Dalle écrite. Ces indications facilitent de toute évidence la compréhension du texte dibien. Elles sont cependant déchiffrement paradigmatique de ce texte, déchiffrement dont j'ai déjà dit que selon moi il devait toujours se limiter à n'être qu'au service d'une description syntag­matique de l'écriture en sa productivité textuelle. Le déchiffrement paradigmatique limité à lui-même ne renvoie pas au texte, mais à ses extérieurs : référent ou signifié, dans l'élucidation desquels le texte se perd.

[99] Là encore, le déchiffrement d'une référence au désordre économique mondial, et à l'élaboration à partir des années 1975 de ce qu'on a appelé le « dialogue Nord-Sud » est aisé, et n'est pas inutile si l'on ne s'en contente pas. Sinon, pourquoi parler de jouissance, et de tout le désordre du Sens que ce terme implique ?

[100] En qui il n'est pas interdit de reconnaître Henry de Montherlant, dont le suicide en 1972, cinq ans avant la publication de Habel, peut avoir inspiré celui de la Dame de la Merci. Mais, même si sa vivacité était prouvée, qu'apporterait un tel décodage à la compréhension de l’œuvre ?

[101] Tout comme Kamal Waëd dans Dieu en Barbarie, faisant ainsi une nouvelle fois échec au simplisme d'une lecture idéologique.

[102] Qui me semblent cependant bien proches de celles de Rodwan dans La Danse du roi même superposition de visages, et même culpabilité mortelle non définie, mais liée à l'espace entr'ouvert de la maison des origines.

[103] La Danse du roi, p.105.

[104] p. 99 Nous apprenons que Lily, autre ambiguïté, s'appelle aussi Anna. Puisque séduction et mort il y a, n'est-il pas permis de songer à Dona Anna, la fille du Commandeur, c'est-à-dire du mort, dans le mythe de Don Juan, et intermédiaire privilégié, dans l'opéra de Mozart comme dans Le Trompeur de Séville de Tirso de Molina, entre Don Juan et la mort ? On peut aller plus loin dans le parallèle : dans la pièce de Tirso de Molina, Dona Anna n'apparaît jamais sur scène, mais nous entendons sa voix dans les coulisses réclamer la mort de Don Juan. Son absence, comme celle de Lily, n'est-elle pas celle de la mort qui ne peut être vue ?

[105] On retrouve la formule obsédante de La Danse du roi : « Il n'y a pas de réponse », ou du Maître de Chasse : « Une réponse se réduisant au mot « rien ».

[106] J'emprunte le concept à Blanchot (Maurice), L'Ecriture du désastre. Paris, Galli­mard, 1980.

[107] Le passage cité concerne Lily. Pour le Vieux, on trouve l'expression dès la p.30 « Ce qui commençait là n'avait pas de nom, en fait. C'était ce qui n'a jamais de nom, ce qui défie les prévisions, déjoue les calculs. »

[108] Blanchot, op. cit., pp. 105-106.

[109] Blanchot (Maurice), L'Espace littéraire, Paris, Gallimard, 1968 (1° éd. 1955), pp. 114 et 101.

[110] Lumière en laquelle on reconnaîtra la « miraculeuse clarté » qui fait face à Rodwan sur la tertre bosselé de roches » de La Danse du roi (p.103), liée à la mort de son père, mais aussi à ce « visage d'ombre d'où s'écoulait le discours », à travers « ces triples eaux réunies... » par inadvertance ?.. et séparées : l'éclairage, la voix, le silence. » (p.51). Lumière de la mort, certes, mais aussi plongée «dans les sources de ténèbres [où] surprendre cette parole à son véritable point d'émission, non sur un visage, mais à son origine inéclaircie, plus oubliée que l'oubli, et dont rôdaient et criaient en lui une nostalgie, un amour et une haine à côté desquels la mort qui unit elle aussi le commencement et la fin est plus douce, plus chari­table. » (p.52). Sur « L'Ishrâq (ou théosophie de la lumière) chez Dib », on pourra également consulter l'article de Sari-Mostefa-Kara (Fewzia), dans la Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée (Aix), n' 22, 2e semestre 1976, pp. 109-117.

[111] La Danse du roi, p.51.

[112] Voir la page blanche portant la seule question : « Suis-je le gardien de mon frère ? », p.60. Page qui coupe le chapitre 13, juste avant que la voix nous montre comment Dieu confia la garde de la mort à l'Ange, p.61.

[113] Blanchot, L Espace littéraire. op. cit., p. 101.