Nommer les Autres ? Quelques catégories et mots utilisés par les critiques québécois pour désigner les écrivains venus d'ailleurs

Véronique BONNET,
Université Paris 13

"Comment définir clairement ce que tu es ? Es-tu quelqu'un dont on puisse dire précisément : elle est ainsi, de telle région, son origine est celle-là ? Faut-il croire que tu n'es rien de dicible ?".
Marie N'Diaye, En famille.

Les écrivains venus d'ailleurs : de l'invisibilité à la visibilité

En 1986, Robert Berrouët-Oriol signalait le quasi silence de l'institution littéraire québécoise lors de la parution de l'essai de Jean Jonassaint Le Pouvoir des maux, les mots du pouvoir consacré aux romanciers haïtiens de la diaspora [1]. Douze ans plus tard, ces voix venues d'ailleurs se sont frayé une place non négligeable au sein de l'institution littéraire. Plusieurs prix littéraires ont couronné l'œuvre d'écrivains nés hors du Québec [2]. Critique journalistique et critique savante se penchent de plus en plus sur ces textes qui sollicitent un appareil terminologique et des concepts exploratoires nouveaux ou qui, symétriquement, mobilisent à des fins analytiques des concepts qui leur préexistent : ainsi en est-il du concept de "transculturation"[3].

Par ailleurs, si l'on convient que "la détermination la plus décisive du statut social de la littérature émane de son rôle dans la formation obligatoire dispensée par les programmes scolaires [et qu'] en ce sens, la littérature est bien ce qui s'enseigne"[4], si l'on admet que l'école constitue un appareil transmettant une image normative de la littérature, posant un modèle de culture "légitime" qui joue un rôle signifiant dans le fonctionnement du champ littéraire, force est de constater que les écrivains venus d'ailleurs accèdent, par le biais de leur entrée dans les manuels scolaires, à une consécration, sinon à une forme de canonisation. Après une timide insertion dans le manuel de Bouvier et Roy [5] où, dans la section "Ruptures et pluralismes", figurent un extrait de Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière intitulé "La Drague" et un extrait d'Addolarata de Marco Micone intitulé "Mes langues", ils apparaissent de manière plus franche tant dans l'Anthologie de la littérature québécoise [6] (Section "société pluraliste et littérature métisse") que dans le manuel Littérature québécoise – Des origines à nos jours [7] ("La littérature migrante", "L'essai : la culture en question"). L'anthologie Écrivains contemporains du Québec [8] contient des textes de Naïm Kattan, de Marco Micone et d'Émile Ollivier. Le Panorama de la littérature québécoise contemporaine [9] propose également un chapitre intitulé "Les néo-québécois", consacré à une étude de l'essai "néo-québécois". Même constatation en ce qui concerne la littérature québécoise telle que présentée à un plus vaste public francophone : l'ouvrage Littérature du Québec, publié par les éditions Edicef / Aupelf, comporte un chapitre intitulé "Écritures migrantes"[10].

Afin de contextualiser notre propos, rappelons quelques éléments concernant la construction de l'ensemble "littérature québécoise" : le terme apparaît dans la revue Parti Pris (1963-1966) : "Notre littérature s'appellera québécoise ou ne s'appellera pas" affirme Laurent Girouard [11] ; certains membres de la revue nourrissent leur réflexion des écrits d'Albert Memmi, de Franz Fanon et de Jacques Berque. On passe ainsi d'une littérature canadienne française à une littérature définie comme québécoise. Parallèlement, la langue française et la culture constituent le point central du nationalisme québécois. Les littératures acadiennes et franco-ontarienne se distinguent alors de la littérature québécoise, leurs producteurs ne souhaitant pas, pour la plupart, être assimilés à ce nouvel ensemble. La constitution de l'ensemble "littérature québécoise" répond donc, mutatis mutandis, à des préoccupations fort proches de celles des pays post-coloniaux : affirmation d'une identité ethnique et surtout linguistique, volonté de se démarquer, stylistiquement et thématiquement, de la littérature française, constitution d'un patrimoine culturel en lequel les Québécois pourront se reconnaître. Émerge donc une littérature du "nous". En une décennie, le paysage littéraire québécois s'est considérablement modifié et diversifié. Des tendances esquissées dans les années soixante-dix, plus activement à l'œuvre dans les années quatre-vingt, se sont confirmées et affermies. Restent cependant des questions terminologiques, méthodologiques, voire éthiques, inhérentes au traitement et à la constitution même de ce sous-corpus produit par les écrivains migrants à propos duquel il convient de mentionner qu'il relève lui aussi d'une construction et, plus encore, d'une construction ouverte, qu'il constitue un objet qui est loin de faire l'unanimité quant à sa gestion.

Le champ d'investigation critique est donc fort vaste. Nous le restreindrons à quelques aspects taxinomiques en tentant de répondre aux questions suivantes : quels sont aujourd'hui les termes désignant les écrivains du Québec nés hors du Québec ? En vertu de quelle histoire, de quelle tradition socio-politique s'effectuent les nominations ? Comment réagissent les écrivains concernés face aux différentes catégorisations ? Deux termes retiendront principalement notre attention : les écrivains dits "ethniques" et les "néo-québécois"[12].

Les écrivains "ethniques"

Cette catégorie est en voie d'extinction dans le discours critique contemporain du Québec, mais elle fait encore quelques apparitions. Ainsi Clément Moisan parle-t-il d'écrivains "d'origine ethnique" au Canada et au Québec [13]. Ces derniers sont à distinguer, selon lui, des écrivains canadiens de langue anglaise et des écrivains québécois, considérés ipso facto comme francophones. Les apories de cette construction catégorielle sont assez flagrantes : l'ethnie, au sens large et abstrait, ne constitue pas un en soi qui permet de former un ensemble : c'est un projet culturel et une conception politique de l'identité. Il existe aussi un processus de délimitation qui s'exerce de l'extérieur pour imposer des limites à un groupe et le confiner à l'intérieur de celles-ci, en l'occurrence par un appareil critique obéissant à un modèle de société : celui du projet politique québécois fondé, entre autres, sur la notion de communauté culturelle.

Il paraît hasardeux de parler d'écrivains ethniques sans préciser à quelle ethnie ils sont censés appartenir. Symétriquement, la notion d'écrivain québécois ne peut, sans questionnements préalables, être confondue totalement avec celle d'écrivain francophone puisque Mordecai Richler se dit québécois avant d'être canadien [14] – Québécois farouchement anglophone, certes, dans la mesure où l'écrivain a refusé de s'exprimer en français lors d'une émission de télévision –. L'unique finalité de cette catégorie semble donc avoir pour but de distinguer les écrivains dits ethniques, qui n'appartiennent pas aux deux peuples dits fondateurs [15] : les Canadiens anglais et les Québécois (anciens Canadiens français) pour mieux faire apparaître la spécificité de la production littéraire des "ethniques". "L'appellation "groupe ethnique" à laquelle j'ai souvent fait allusion [précise Clément Moisan] mérite une explication. Il s'agit d'une communauté de personnes qui partagent un héritage commun, un sens de l'appartenance à une langue et à une culture. Ainsi peut-on identifier à Montréal et à Toronto, les minorités grecque, chinoise, italienne, écossaise, haïtienne, chilienne et autres, et dans l'Ouest, l'importante communauté ukrainienne"[16]. Bien que l'auteur précise que l'identité est une question "fluide et concrète" et qu'il fasse appel au concept "d'ethnicisation" pour désigner les modifications à l'œuvre aussi bien dans les groupes dominants (la société d'accueil) que dans les minorités ethniques en situation de rencontre des cultures, la barrière entre un ou des "nous" majoritaire (s) et des "nous" minoritaires perdure.

Dès lors, toute production littéraire, indépendamment de la personnalité propre de son producteur, de sa formation, sera jugée à l'aune du discours qu'elle tient sur cette situation d'ethnicité ou de rencontres d'ethnicités. Partant du réel, la méthode en vient tout naturellement à faire l'impasse sur ce que le texte lui-même, en tant que voix singulière, a à nous dire. "En plus d'une sorte d'exotisme qui gagne les écrivains québécois eux-mêmes, ces derniers écrivains témoignent d'une écriture nouvelle qui ne laisse indifférents ni les lecteurs ni les auteurs du Québec"[17]. Les uns sont donc supposés rêver les autres sous la forme d'un exotisme au sens non ségalénien du terme, les autres semblent assurés d'une bonne réception. Dans ce cadre-là, la littérature nationale n'aurait plus vraiment raison d'être : il y aurait autant de littératures que de groupes ethniques. Québécois et "néo-Québécois" se partageraient alors le champ littéraire équitablement. Pourtant, en recoupant l'article de Clément Moisan avec sa contribution au Panorama de la littérature québécoise, on constate que parmi les "quelques représentants (tes)" illustrant les figures les plus marquantes de la poésie québécoise des années 1967 à 1996 [18], n'apparaît aucun écrivain "ethnique", ce qui conduit à poser le problème en d'autres termes : faut-il que chaque communauté prenne en charge la constitution d'anthologies, de manuels et de panoramas illustrant sa propre littérature ? Suffit-il de constater, ainsi que le fait l'éditeur du Panorama, que "l'importance des Néo-Québécois a modifié l'importance du tissu social (des pures laines)" pour assurer aux premiers une légitimité ? Dans le champ de la critique, l'introduction du terme "néo-québécois" comme catégorie générique tend à déplacer le phénomène du morcellement littéraire.

Les écrivains "néo-québécois" : une terminologie de l'ambiguïté

Le terme "néo-québécois" est issu du terme "néo-canadien" que le Grand Robert de 1994 définit ainsi : "Immigrant, européen ou non, installé au Canada", soit un groupe humain considéré sans distinction d'origine, de langue, d'appartenance ethnique et culturelle. Adjectif et substantif, le vocable "néo-québécois" figure dans le Dictionnaire du Français Plus à l'usage des francophones d'Amérique du Nord : il désigne ce qui est "relatif ou propre aux immigrés établis au Québec"[19]. Le "néo-québécois" est ainsi un québécois à trait d'union, quelqu'un qui, toute sa vie, restera un "pas tout à fait Québécois" pour parodier l'expression de l'écrivain Bharati Mukherjee : "not-not-quite Canadian". [20].

Les critiques qui font usage de ce terme s'efforcent de le redéfinir en s'éloignant quelque peu de l'acception donnée par le Dictionnaire du Français Plus. Ainsi, en présentation des autoportraits d'écrivains néo-québécois publiés dans Lettres québécoises, Jean Jonassaint écrit : "[...] il m'a semblé opportun de ne pas tomber dans le piège de l'appellation non contrôlée "néo-québécois" pour "minorités ethniques" ou "immigrant" de certains commentateurs qui oublient qu'au sens strict le terme "néo-québécois" désigne aussi bien un immigrant (né à l'extérieur du Canada, qu'il soit d'origine française, haïtienne, chinoise) qu'une migrante franco-manitobaine comme Gabrielle Roy ou l'Acadienne Antonine Maillet"[21]. Cette définition implique un élargissement puisque certains écrivains appartenant au groupe fondateur de "souche" française peuvent, suite à un déplacement spatial, être également considérés comme "néo-québécois". Reste que, dans le discours social, le terme est lesté de connotations parfois péjoratives, accompagné des "éternels clichés qui frappent les "néo" (voleurs d'emploi, poids sur la société etc.)"[22]. Son glissement et son acclimatation dans l'espace littéraire où il se vide de connotations négatives ne peut entièrement gommer, ni occulter, le sens qu'il revêt dans cet autre espace discursif – discours social et discours politique –, lequel joue un rôle non négligeable dans l'horizon d'attente des lecteurs. Certains citoyens (canadiens) et certains écrivains sont plus "néo" que d'autres en fonction de critères écrits nulle part mais tacitement admis, parmi lesquels la couleur de la peau, la langue première, la religion, en résumé toute la chaîne paradigmatique fondant, de façon consciente ou inconsciente, la façon dont un "nous" québécois perçoit les "autres" et, symétriquement, la façon dont un "nous" non québécois se détermine par rapport au groupe ethnique le plus ancien – si l'on excepte les Amérindiens.

D'autre part, l'ambiguïté du terme tient essentiellement à la définition que l'on accorde au mot "Québécois". Julien Bauer relève pour sa part non moins de cinq possibilités :

"Qui est québécois ?                 
1) Tout citoyen canadien, né ou naturalisé canadien, résidant au Québec, définition légale et géographique ?       
2) Tout citoyen résident au Québec qui se sent québécois, définition sociologique ?                                           
3) Tout descendant du peuple fondateur canadien-français au Québec, définition ethnique ?                          
4) Les Québécois sont-ils un sous-groupe de Canadiens, définition fédéraliste,        
5) Ou un groupe différent du groupe canadien, définition indépendantiste ?"[23].

Excluons de notre interrogation les deux dernières définitions qui relèvent exclusivement de la sphère politique. Si l'on considère la première acception du terme, elle évacue ipso facto la catégorie "néo-québécois" puisque le fait d'être québécois relève à la fois d'une citoyenneté [24] – liée à un passeport canadien – et d'une localisation géographique : vivre dans la province de Québec. La seconde définition dépendante d'un choix personnel et conscient laisserait, dans le champ social comme dans le champ littéraire, le droit à l'individu de se déterminer comme bon lui semble. C'est en fait la troisième définition, la définition ethnique et elle seule, qui est actualisée lorsque l'on établit une distinction entre "Québécois" et "néo-Québécois". Un écrivain "néo-québécois" est donc un écrivain "immigrant", ce qui amène aussi à cerner l'ambiguïté même du terme "immigrant" appliqué, sans distinction, à toute personne née hors du Québec ou du Canada : Stanley Péan, né en Haïti en 1966 et venu avec ses parents dans la région du Lac Saint-Jean un an plus tard, est-il un écrivain immigrant ou "néo-québécois" ? Il ne s'agit pas ici d'invalider une catégorie à l'aide d'un seul exemple – démarche qui serait douteuse – mais d'entrevoir aussi le devenir de la littérature du Québec. Dans les années qui viennent, il est fort possible que d'autres écrivains qui n'ont pas connu concrètement l'ailleurs parental créent une œuvre publiée au Québec. Quel nom leur donnera-t-on ? Quelle catégorie devra-t-on forger ? Si l'on utilise le seul critère de la naissance au Québec pour désigner comme québécois un écrivain, il est dès lors possible de considérer comme écrivain québécois un individu né au Québec immédiatement après l'arrivée de ses parents, tandis qu'un autre, né légèrement avant, est et restera néo-québécois ou immigrant. Le lieu de naissance est donc, lui aussi, un critère assez fragile.

Dans l'espace public et dans les champs littéraires canadien et québécois, l'immigrant porte, ad vitam æternam, la marque de son déplacement, de son immigration. Cette marque ne concerne pas, dans l'actuelle acception du terme, l'imaginaire qui travaille les textes, mais la seule origine de leur auteur : le lancinement de l'origine renvoyant éternellement aux questions : "Où es-tu né, d'où viens-tu ?" et bloquant d'autres questionnements : "Que fais-tu ? Que produis-tu ?" Tracer les contours d'un imaginaire, d'une poétique, d'une stylistique ou d'un thématisme néo-québécois serait plus ou moins douteux, à moins de décider que les seuls paradigmes de l'hétérogène, du métissage, de la mémoire et de la perte puissent servir à fédérer, sinon à subsumer, toutes les différences formelles. A la fragmentation des "Je" migrants, on opposerait alors une construction artificielle : un "Nous" fait d'une agglutination, consciente ou inconsciente, de "Je" épars. Le fait que le contenu des œuvres soit souvent étroitement lié à une problématique identitaire qui est parfois celle de l'auteur n'est pas un critère inclus dans le terme "néo-québécois" ; il est par contre souvent appelé à la rescousse pour justifier l'usage de cette catégorie. Ainsi, les auteurs de l'Anthologie de la littérature québécoise parlent-ils d'une "parole néo-québécoise" et conviennent-ils que "les perspectives littéraires de ces écrivains nés hors du Québec sont fort différentes de celles des Québécois d'origine. A tout le moins pour la majorité d'entre eux. Sans cesse, ils s'interrogent sur la problématique de l'errance et de l'appartenance."[25] Cette affirmation est tout à la fois descriptive et prescriptive ; elle nous renseigne sur l'horizon d'attente du lectorat et de la critique face aux écrivains nés ailleurs qu'au Québec.

Les œuvres de ces derniers seront souvent lues et scrutées à la lumière de ces présupposés : censées parler de l'identité sous toutes ses formes et sans nécessairement que le critère de la forme soit mobilisé pour leur analyse, elles combleront ou ne combleront pas un horizon d'attente qui ne relève plus seulement d'un système de valeurs littéraires, "d'une convention relative au genre, à la forme ou au style" selon les termes de Jauss [26], mais d'un système de valeurs sociales, politiques et linguistiques. Les catégories de la réception, telles que définies par l'École de Constance, supposent en effet la connaissance partagée de schémas esthétiques tels que les genres. Que la notion de genre soit elle aussi remise en question par nombre de critiques, d'écrivains-critiques et d'écrivains tout court, – pensons aux travaux de Régine Robin [27], aux textes de Dany Laferrière qui se rattachent, problématiquement, à l'autofiction – ne devrait pas nous dispenser de revenir un tant soit peu aux catégories génériques traditionnelles, ne serait-ce que pour étudier les mécanismes de leur transgression. La réception des "néo-québécois", d'emblée inféodée à un marquage différentialiste, basculera dès lors à l'extérieur du territoire du littéraire, lequel, quels que soient ses liens avec l'espace politico-social, pourrait toutefois être accepté comme espace où ne se transfèrent pas directement les aléas de l'origine et de cette vaste problématique de l'identité que l'on ne finit plus de sonder, en la déviant parfois de son objet propre : l'écriture ici entendue au sens que lui conférait Roland Barthes.

La distinction entre deux groupes – québécois et néo-québécois – implique une perception de la littérature articulée sur un double axe : d'une part une littérature du jus sanguinis (droit du sang), d'autre part une littérature du jus solis (droit du sol). A cet égard, il n'est pas inutile de voir comment se met concrètement en place le clivage dans certains ouvrages. Si le Panorama de la littérature québécoise contient un article consacré aux "néo-québécois" (en fait à l'essai néo-québécois), son introduction générale "La littérature québécoise de 1960 à 1990" ne mentionne pour sa part aucun écrivain "néo-québécois", que ce soit sous forme d'un paragraphe spécifique – un paragraphe est par exemple consacré à l'écriture féminine – ou tout simplement comme exemple illustratif de la littérature du Québec telle qu'elle s'écrit dans la dernière décennie envisagée ; on pense à Comment faire l'amour avec un Nègre de Dany Laferrière (1985), maintes fois commenté par la critique avant la rédaction du Panorama..., à La fiancée promise de Naïm Kattan (1983), aux Compagnons de l'horloge pointue de Marilu Mallet (1981), à La Québécoite (1981) de Régine Robin, entre autres.

Se nommer soi-même ?

Si dans le champ critique cette catégorie est parfois questionnée avec une réelle acuité ainsi que le font Simon Harel [28], Bernard Andrès [29] et Maximilien Laroche, les vocables "néo-québécois" et "québécois" sont aussi sondés par ceux-là mêmes auxquels ils sont attribués. Irène Perelli-Contos, dans un projet d'une pièce de théâtre dont le titre provisoire est "Comment peut-on être Québécoise ?", écrit : "Libérée des résistances ethniques et culturelles mon héroïne découvre, cette fois, le véritable Québec. Ceci lui permettra de voir clairement que le fait d'essayer de devenir une 'vraie' Québécoise n'est qu'un leurre et que c'est plus honnête et réaliste d'essayer de devenir, pleinement, une néo-québécoise."[30] A notre connaissance, elle est la seule à manifester une forme d'empathie pour ce terme. En réponse au questionnaire de Jean Jonassaint, le critique Bernard Andrès écrit : "En débarquant dans la jeune vingtaine à Montréal, l'immigrant d'alors imaginait-il [...] avoir encore à répondre de son statut de... néo ? Près de vingt ans et quelques titres plus tard, l'étiquette colle encore au "non-natif"". [31] Naïm Kattan dit : "Toujours oriental, je suis écrivain québécois. Québécois, je suis un écrivain de la francophonie." [32] Plus offensive, Régine Robin affirme : "Je ne suis pas un écrivain 'ethnique' ou 'néo' [...] Une 'néo', comme vous dites, n'a guère de place au Québec si son écriture n'est pas de type 'best-seller'". [33] A la question suivante posée à Émile Ollivier : "Vous appartenez à plusieurs espaces, à plusieurs champs littéraires, comment vous définiriez-vous vous-même ?", l'écrivain répliquait : "La réponse serait probablement comme un écrivain, un écrivain tout court, comme quelqu'un qui dit : 'Je n'ai qu'une patrie, c'est le langage'. Je trouve ça absolument enrichissant, cette pluralité d'espaces. Parfois, au Québec, j'ai quelques problèmes, on m'a déjà décrit comme un écrivain montréalais... Les gens ont quelques difficultés à situer cette nouvelle race d'écrivains" [34].

Le refus de l'étiquetage qui prévaut chez de nombreux écrivains du Québec et du Canada rejoint évidemment une problématique plus vaste : dans la plupart des cas, les écrivains se définissent avant tout comme écrivain, au sens intransitif du terme. L'immigrant est souvent celui dont la parole se situe hors de la chaîne généalogique, dans un hors-lieu inconfortable et fécond. Certains écrivains jouent sur la parodie terminologique, l'invention de l'identité, une identité fictive, réplique à l'exclusion : "Nous sommes des Québécois pure laine crépue" affirme le poète Des Rosiers [35] en parodiant le fantasme du "pure laine", "J'suis québécoise. Pure acrylaine" dit l'héroïne de Flora Balzano, laquelle hurle comiquement son malaise :

"Ni une petite Française. Je suis née d'un père moitié italien moitié corse et d'une mère moitié polonaise moitié corse, en Algérie, pendant la guerre. Je ne suis pas une p'tite Française. Déjà le mot p'tite, ça m'énerve. Je trouve que ça nous minimise, moi et la problématique. J'ai immigré au pays des géants, je le sais bien, pas besoin de tourner et de retourner la toise dans la plaie. Est-ce que je me promène, moi, avec mon mètre à mesurer, t'es t'un un grand Canadien, toé ! ?" [36].

Émile Ollivier invente, pour sa part, la catégorie "archéo-québécois" [37]. Le malaise face à l'étiquetage, et surtout face aux catégories qui excluent plus qu'elles n'incluent, semble partagé, quoique formulé sur des modes distincts, par un nombre croissant d'écrivains, situation également valable en France en ce qui concerne la littérature dite "beur" : celle produite par les "Français de la dernière salade", pour reprendre l'expression du mystérieux Chimo [38]. Cette remise en question pourrait, à tout le moins, nous conduire à questionner la littérarité des textes afin d'échapper, d'une part, à la création catégorielle et, d'autre part, à une posture parfois par trop hagiographique, teintée de complaisance, voire d'exotisme. Une étude du patrimoine culturel utilisé par les auteurs d'origine étrangère révélerait sans doute un horizon plus vaste, un rattachement à d'autres branches de la littérature mondiale, un cosmopolitisme scriptural. A construire des catégories de plus en plus étroites, pur reflet d'une situation politique, on court en effet le risque de se retrouver un jour face à un objet étrange et chimérique semblable, sur un mode mineur, à cette "littérature du Commonwealth", que critique lucidement Salman Rushdie :

"Quelque chose comme la "littérature du Commonwealth" existe bel et bien, parce qu'on peut même faire exister des fantômes si l'on crée suffisamment de facultés, si l'on écrit suffisamment de livres et si l'on désigne suffisamment d'étudiants pour faire des recherches. Elle n'existe pas parce qu'aucun romancier ne l'écrit, mais cela est tout à fait secondaire" [39].


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   wpe4.jpg (3090 octets)   Extrait de la revue Itinéraires et contacts de cultures, Paris, L'Harmattan et Université Paris 13, n° 27, 1° semestre 1999.
Copyright L'Harmattan et Université Paris 13. Tous droits réservés.

 

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[1] "L'effet d'exil", Vice Versa n°16, Montréal, octobre-novembre 1986, pp. 20-21.

[2] Passages d'Émile Ollivier a reçu, en 1991, le Grand Prix du livre de Montréal, Le Pavillon des miroirs de Sergio Kokis a obtenu, en 1994, le Grand Prix du livre de Montréal, le Prix de l'Académie des lettres du Québec, en 1995, le prix Québec-Paris et le Prix Desjardins. En 1996, Ying Chen était finaliste du Prix du Gouverneur Général pour L'Ingratitude, elle a obtenu le prix Québec-Paris.

[3] "[...] le sens exact et créateur de transculturation selon son 'inventeur' F. Ortiz, est clair et doit être réhabilité : la transculturation est un ensemble de transmutations constantes ; elle est créatrice et jamais achevée ; elle est irréversible. Elle est toujours un processus dans lequel on donne quelque chose en échange de ce que l'on reçoit : les deux parties de l'équation s'en trouvent modifiées. Il en émerge une réalité nouvelle, qui n'est pas une mosaïque de caractères, mais un phénomène nouveau, original et indépendant." "Transculturation : naissance d'un mot", Métamorphoses d'une utopie, Montréal/Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle / Éditions Triptyque, 1992, p. 47.

[4] Denis Saint-Jacques, "Les pratiques littéraires des acteurs sociaux" in La recherche littéraire — Objets et méthodes, Montréal, XYZ Éditeur, 1993, p. 79. Énoncé qui constitue un prolongement de l'affirmation de Barthes : "La littérature, c'est ce qui s'enseigne, un point c'est tout". "Réflexions sur un manuel", Le bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984, p. 49. Barthes parlait de la littérature française assimilée à l'histoire littéraire, démarche qui semble aussi prévaloir au Québec.

[5] Luc Bouvier, Max Roy, La Littérature québécoise du XXe siècle, Montréal, Guérin, 1996.

[6] Laurin Michel, avec la collaboration de Michel Forest, Anthologie de la littérature québécoise, Montréal, Les Éditions CEC, 1996.

[7] Heinz Weinmann, Roger Chamberland (sous la direction de), Littérature québécoise — Des origines à nos jours, Montréal, Hurtebise HMH, 1996.

[8] Lise Gauvin, Gaston Miron [sous la direction de], Écrivains contemporains du Québec, Montréal, l'Hexagone/Typo, 1998. (première édition 1989).

[9] Réginald Hamel (sous la direction de), Panorama de la littérature québécoise contemporaine, Montréal, Guérin, 1997. Maximilien Laroche, "Les néo-québécois", pp. 612-628.

[10] Littérature du Québec, sous la direction de Yannick Resch, Paris, Edicef/Aupelf, coll. Universités francophones, 1994.

[11] Laurent Girouard, "Notre littérature de colonie", Revue Parti Pris, décembre 1963, p. 19.

[12] Nous n'interrogerons pas, dans le cadre de cet article, les notions de littérature migrante et d'écrivains migrants.

[13] Clément Moisan, "La littérature dans la société multilingue et multiculturelle du Canada et du Québec", Québec-Canada — Cultures et littératures immigrées, Neue Romania n° 18, Berlin , Institut für Romanische Philologie der Freien Universität, édité par Peter Klaus, 1997.

[14] "En lisant à peu près tout ce que Richler, polémiste, a écrit sur le Québec, j'ai découvert à ma grande surprise qu'il se dit Québécois avant d'être Canadien" précise Donald Smith que l'on ne peut soupçonner d'adulation envers Mordecai Richler. "Donald Smith, D'une nation à l'autre", entretien avec André Vanasse, Lettres québécoises, printemps 1998, p. 8. Trevor Hodge écrit également : "Richler appartient à la classe des écrivains québécois juifs de langue anglaise établis rue Saint-Urbain. Le problème étant que, parmi les personnalités littéraires, il est le seul dans sa catégorie, ce qui ne le rend pas très utile", cité par Nadia Khouri in Qui a peur de Mordecaï Richler ? Montréal, Les Éditions Balzac, coll. Le Vif du sujet, 1995.

[15] En ce qui concerne la question des peuples fondateurs, nous renvoyons à l'analyse de Julien Bauer : "Chaque État a sa propre mythologie liée à ses origines, pour créer un idéal auquel puissent se référer tous les citoyens. [...] Au Canada, le mythe a trait à ce que l'on appelait autrefois les "races fondatrices", devenues, de nos jours, les "peuples fondateurs". Ceux-ci, en l'occurrence les Canadiens français et les Canadiens anglais, sont les descendants des colons venus respectivement de France et des îles Britanniques. Tous les autres groupes, qu'ils soient arrivés avant, comme les Amérindiens ou les Inuits, ou après les fondateurs, comme les multiples vagues d'immigrants viennent s'y ajouter". Les Minorités au Québec, Montréal, Boréal, coll. Express, 1994, p. 15.

[16] Clément Moisan, "La littérature dans la société multilingue et multiculturelle du Canada et du Québec", Op. cit., p. 13.

[17] Ibidem, p. 22.

[18] "Trente ans de poésie québécoise", Panorama de la littérature québécoise, Op. cit., pp. 435-487.

[19] Montréal, CEC, 1988, p. 1105.

[20] Cité par Natalia Apuniuk, Op. cit., p. 2.

[21] Jean Jonassaint, "De l'autre littérature québécoise", Lettres québécoises, n°66, été 1992, pp. 1-16.

[22] Hans-Jürgen Greif, "La littérature allophone au Québec — Écrire en terre d'accueil", Québec français, Québec, Printemps 1997, p. 63.

[23] Les Minorités au Québec, Op. cit., p. 86. La numérotation a été ajoutée.

[24] Citoyenneté qui, ici, se confond avec la nationalité. Sans être essentielle dans le champ littéraire, la nationalité est pourtant importante : les maisons d'édition québécoises publient majoritairement des écrivains de nationalité canadienne qui vivent au Québec. Par ailleurs, la nationalité, sans recouvrir toutes les appartenances, n'est toutefois pas un ensemble vide. Les propos de Marie Cardinal sont en ce sens assez éloquents. A la question : "Ta nouvelle citoyenneté canadienne, ça représente quoi pour toi ?", l'écrivain répond : "Beaucoup, un vrai désir, pas du tout une simple histoire de papiers. Moi, je suis une fille d'Algérie et j'ai des rapports difficiles avec la France. Je n'ai jamais accepté la guerre d'Algérie, parce qu'elle était fratricide, scandaleuse, honteuse [...] La citoyenneté canadienne, ça veut dire que je m'installe ici mais aussi que je vivrai avec des papiers qui ne sont pas des papiers français. Symboliquement, pour moi, c'est capital" (cité par Jean Jonassaint, "Pour Patrick Staram", Vice Versa, Vol. 2, n° 3, mars-avril 1985, p. 12).

[25] Op. cit., p. 274.

[26] Pour une Esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978.

[27] En particulier Le Golem de l'écriture — de l'autofiction au Cybersoi, Montréal, XYZ Éditeur, coll. Théorie littéraire, 1997.

[28] Simon Harel, Le Voleur de parcours — Identité et cosmopolitisme dans la littérature québécoise contemporaine, Longueil, Éd. Le Préambule, 1989.

[29] En particulier dans Écrire le Québec : de la contrainte à la contrariétéEssai sur la constitution des Lettres, Montréal, XYZ, 1990.

[30] "Comment peut-on être québécoise", Québec français, n°90, été 1993, p. 105.

[31] "Autoportraits", Lettres québécoises, Op. cit., p. 5.

[32] Cité par Laurent Mailhot, La Littérature québécoise depuis ses origines, Montréal, Typo essais, 1997, p. 248.

[33] "Autoportaits", Lettres québécoises, Op. cit., p. 12.

[34] Entretien avec Émile Ollivier, réalisé par Véronique Bonnet, Etudes littéraires africaines, 1998, n° 6, p. 8 à 12.

[35] Théories caraïbes — Poétique du déracinement, Montréal, Triptyque, 1996. Des Rosiers écrit : "En 1986 je déclarais : 'Nous sommes des Québécois pure laine crépue.' Ce qui signifie que le Québec est aussi notre pays. Nés ici ou arrivés à un âge précoce, nous avons vécu une expérience de la migration et de la société canadienne totalement différente de ceux qui immigrèrent adultes. Nous réclamons notre appartenance au Québec autant que nos racines dans la Caraïbe : nous sommes haïtiens québécois. Nous n'entendons pas être des citoyens de seconde classe au Québec." (p. 182).

[36] Soigne ta chute, Montréal, XYZ Éditeur, p. 35.

[37] Passages, Paris, Le Serpent à plume, 1991, p. 39.

[38] Lila dit ça, Paris, Plon, 1996.

[39] Salman Rushdie, "La littérature du Commonwealth n'existe pas", Patries imaginaires, Paris, Christian Bourgeois éditeur, 1991, pp. 86-87.