Lettre ouverte à M. Mokhtar El Maouhal

Au sujet de son article « Autour de l’autobiographie maghrébine » publié dans le volume 27 de la revue Itinéraire et contact de cultures, 1er semestre 1999, pp. 107-117.

 

 

Cher collègue,

 

Nous ne saurons assez vous remercier de votre sollicitude pour notre littérature maghrébine. Les lecteurs du monde entier vous devraient aussi reconnaissance pour l’intérêt que vous portez à la littérature. Et comment ? Sans vous on n’aurait pas pu « établir une typologie susceptible de circonscrire les contours de l’autobiographie en général et maghrébine en particulier. »[1][1]

 

La reconnaissance devrait être vive de ceux (critiques dans le domaine de l’autobiographie maghrébine), en particulier, qui pataugeaient dans une nuit sans fin et à qui vous avez finalement « balisé le terrain »[2][2]. Actuellement, ils brûlent certainement d’impatience avant de découvrir la suite de votre précieuse réflexion que vous aviez promis d’  « étendre sur d’autres aspects des récits véritablement autobiographiques. »3

 

La problématique réelle se situe justement là. Vous semblez être sûr de ce que peut être le récit « véritablement autobiographique »4, alors que la question de la frontière entre la fiction et la réalité se situe encore au centre du débat actuel de la critique littéraire en France et dans le monde5.

 

J’ai, par ailleurs, du mal à définir votre attitude à l’égard de Philippe Lejeune que vous citez à certains moments comme la référence incontournable dans le domaine de l’autobiographie __ « Nous rappelons, cependant, que l’autobiographie, c’est essentiellement le récit, l’identité auteur-narrateur-personnage, etc. »6 __ et à d’autres comme le sujet de « confusion » dans ce domaine : «Nous avons relevé également des confusions dans l’usage de la terminologie relative à l’autobiographie […]. Nous citons, à titre d’exemple, « récit de vie » qui est, au fait, un « récit produit à deux, et celui qui en est le « sujet » n’écrit pas »1. Suit la référence à Philippe Lejeune. 

 

Cher collègue, si confusion il y a, elle serait plutôt dans vos propos. Sinon comment interpréter cet « etc. » qui conclue la définition que vous donnez à l’autobiographie et qui n’est autre que celle de Philippe Lejeune auquel vous ne faites pas allusion à la suite de cette phrase ? Comment comprendre l’intégration de la définition que donne ce théoricien de l’autobiographie à la notion de « récit de vie » dans l’amas de « confusions » que vous citez en vrac dans votre note 17 de la page 111 ?

 

C’est justement à cet amas de « confusions » que je veux en venir. Car, cher collègue, dans cet amas je suis incluse, froissée au même titre que d’autres collègues : « Nous citons entre autres exemples, Regaïeg Najiba. De l’Autobiographie à la fiction ou le je(u) de l’écriture… »2

La question que je me pose est la suivante : avez-vous réellement et « véritablement » lu ma thèse ? Vous donnez deux références très éloignées l’une de l’autre (p. 18 et p. 347). Vous affirmez, si j’ai bien compris, que je confonds « récit de vie »  et « roman autobiographique ». La réponse, vous la trouverez dans une lecture entière et attentionnée de ma thèse consacrée justement et précisément à une tentative de distinction entre ces deux notions.

Dans ces deux pages, je parle bel et bien de « récit de vie » au sens que vous-même lui donnez et non au sens d’une fiction autobiographique. Car L’Amour, la fantasia commence comme une autobiographie « véritable » avec un pacte autobiographique et un pacte référentiel ; mais le projet de l’auteur Assia Djebar se trouve détourné et son écriture sombre dans le chaos de la fiction collective (rassurez-vous, je ne parle pas d’ »autobiographie collective » bien que je ne voies pas de mal à ce qu’on adopte une telle terminologie pour les ouvres maghrébines où la notion d’individu n’a pas la même acception que dans la littérature occidentale).

 

La distinction que vous établissez entre « roman autobiographique » et « récit autobiographique » ne me semble pas non plus pertinente. Qu’est-ce que le roman si ce n’est d’abord un récit ? Dans la notion « récit autobiographique », vous donnez peut-être au mot « récit » une acception générique. Mais tout critique, bien averti, connaît l’étendu et la variété des définitions qu’on peut donner au mot « récit ». En parlant de « récit de vie » ou de « récit autobiographique », on peut référer au « récit » au sens que lui donne Genette  ou à celui que lui confère Benveniste (opposition entre « récit » et « discours »). Dans le second cas, la frontière entre « récit autobiographique » et « roman autobiographique » n’est plus perceptible. C’est à cette même définition du « récit » que se réfère Lejeune.

 

La synthèse de mon travail de thèse consiste à démontrer que la distinction entre « autobiographie » et « roman autobiographique » n’est finalement pas facile à établir. Vous même, dans votre article, vous avez ressenti la nécessité, pour appuyer l’aspect « factuel » de l’autobiographie, d’ajouter cet adverbe « véritablement » aux « textes […] autobiographiques » ou aux « récits […] autobiographiques »1 alors même que vous visiez à démontrer qu’un « récit autobiographique » est par définition « factuel », réel.

 

Cher collègue,

 

N’est-il pas temps que nous, qui prétendons être des critiques dans le domaine de la littérature maghrébine, abordions avec plus d’objectivité, et surtout plus d’humilité, les travaux de ceux qui nous ont précédés ? Pourquoi faut-il que, pour apporter sa touche personnelle (si on l’apporte vraiment) à telle ou telle problématique, l’on fasse table rase de tout ce qui a été écrit sur la question ? Nous sommes dans le regret de constater que ce ne seront pas de telles démarches qui feront avancer la critique. 

 

 



[1][1] . Article ci-dessus, p. 112.

[2][2] . Idem., p. 117.

3 . Ibid.

4 . Cf. également p. 111.

5 . Cf. conclusion de ma thèse : « De l’autobiographie à la fiction ou le je(u) de l’écriture : étude de L’Amour, la fantasia et d’Ombre sultane d’Assia Djebar », Thèse Nouveau Régime, soutenue à Paris XIII, décembre 1995, sous la direction de M. Charles Bonn, pp. 349-352 : référence à Genette, Gusdorf, Starobinski, Lejeune, Hamburger, May, Bruss…

6 . Article de M. El Maouhal, p. 110.

1 . Article de M. El Maouhal, p. 111.

2 . Idem., p. 111, note 17.

1 . Op. cit., p. 111 et 117.