HOMMAGES

 

A

 

JACQUELINE ARNAUD

 

 

 

 

 


M'hamed ALAOUI ABDALLAOUI

 

Université de Rabat

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

JACQUELINE, SOEUR FRATERNELLE

 

 

 

 

 

 

 

   L'itinéraire de Jacqueline Arnaud en terre maghrébine commence au Maroc, en 1961: "C'est à Casablanca, dit-elle, que j'ai commencé à lire avec des lycéennes marocaines, les textes de Sefrioui et de Feraoun, qui leur faisaient découvrir avec étonnement ravi que dans les cours de français, on pouvait aborder des sujets qui les touchaient directement." Plus tard, c'était la Tunisie et l'algérien.

 

     Notre amitié née à Paris au deuxième lustre des années soixante-dix, allait être porteuse d'échanges entre nos deux universités. Sur l'initiative de Jacqueline Arnaud, je fus chargé de missions d'enseignement à Paris-13, au sein du programme des Etudes littéraires maghrébines qu'elle dirigeait, et des échanges entre elle et des étudiants et universitaires marocains allaient naître lors de missions d'enseignement qu'elle assura, à mon invitation, dans le cadre de séminaires que j'animais à  l'Université de Rabat sur les littératures du Maghreb.

 

     Le domaine des études maghrébines peut parfois être choisi, de ce côté ou de l'autre de la Méditerranée, avec l'intention inavouée d'arborer une étape du parcours universitaire, ou celle --souvent risquée-- de faire oeuvre utile, de plaire. Avec Jac­queline Arnaud, rarement oeuvre d'universitaire et de chercheur aura été aussi liée , et dès le départ, à un itinéraire personnel, et vécu comme une nécessité irrépres­sible: "Ce qui m'a (...) attirée vers le Maghreb, c'est cet "Oedipe colonial" qu'analyse si bien Jacques Berque dans Dépossession du Monde, et aussi la curio­sité d'une civilisation autre. Les hommes, les coutumes, les paysages m'ont, dans cette disposition d'esprit, profondément touchée, peut-être aussi à cause d'une as­cendance méditerranéenne qui fait que je me retrouve au Maghreb, même atlantique, en pays presque plus familier qu'au Nord de la Loire."

 

     Toute jeune, elle découvre un "Maghreb en flammes", un Maghreb convulsé, et dans la période décisive qui allait aboutir à la configuration actuelle, elle se sent emportée par la durée maghrébine. Evoquant l'hiver 1954-55, elle écrit: "Mes amis étudiants et moi suivions l'actualité dans les journaux, participions aux réunions d'information, bientôt aux manifestations contre la guerre. Au nom de ce qui était en­core pour moi antiracisme abstrait, de principe, anticolonialisme fondé sur le récit de faits vécus ou de choix par des gens que j'admirais. Un soir de cet hiver donc, des amis m'entraînaient au Collège Philosophique où se tenait une conférence-débat rassemblant plusieurs écrivains maghrébins: Albert Memmi, Driss Chraïbi, Kateb Ya­cine. Ce dernier, inconnu hors d'un petit cercle, parlait avec fougue du roman qu'il fi­nissait d'écrire, Nedjma, et en particulier du personnage du petit colon M. Ricard, qu'il montrait victime du système qui le faisait exploiter. En écoutant Kateb, on avait l'impression, malgré la guerre commencée, que rien n'était perdu."."Un an plus tard, ajoutera Jacqueline Arnaud, je dévorai, le jour même de sa parution, Nedjma."

 

     Nous sommes loin, vous en conviendrez, de la course à cette vie de sybarite qu'elle aurait pu convoiter, sous la couverture de participation à la vaste entreprise de dévoilement identitaire de pays au lendemain de la "nuit coloniale". Les études litté­raires maghrébines --mais aussi celles de l'homme et de la Société maghrébins-- n'ont été à aucun moment pour elle une occupation adventice, mais bien sa préoc­cupation. Si nous assistons aujourd'hui --au Maghreb comme en Occident-- à un pullulement d'écrits se voulant scientifiques à quoi donne le jour davantage le désir d'être lu rapidement que la sincérité et les assises d'une quête, Jacqueline Arnaud qui eût pu  --beaucoup plus tôt qu'elle ne l'a fait-- nous livrer son travail Recherches sur la littérature maghrébine, a préféré donner progressivement à son oeuvre la mâturité qu'atteignait sa pratique de la terre maghrébine, à mesure que les visites ré­pétées à la tribu --où la chaleur le disputait à la perspicacité-- donnaient assise à une oeuvre et crédibilité à un propos.

 

     C'est que la sympathie, voire l'affection, ont toujours été chez elle antonymes de la complaisance. Si elle considérait que la lecture du texte n'excluait pas "la parti­cipation à l'univers de l'autre", cette participation se faisait toujours sous l'oeil vigilant de la distanciation. Distanciation également à l'égard d'un discours aussi jargonnant que suffisant qui inonde les universités intra et extra-muros, et dont les billevesées prétendument définitoires et conceptuelles masquent souvent l'impuissance de leurs auteurs à atteindre les fibres du texte et se trouvent, de ce fait, maintenues à sa li­sière.

 

                                                      * *

                                                       *

 

     Jacqueline Arnaud n'est plus. Que nous laisse-t-elle? Un travail aussi tenace qu'original, inlassable quête pour déjouer les multiples nodosités et réduire les résis­tances d'un texte qui lui devenait chaque jour plus familier, armée qu'elle était de sa rigueur universitaire, et assistée de la culture d'une terre qu'elle avait faite sienne.

 

     Il y a quelques années, dans un congrès international qui nous avait réunis à Paris, elle disait: "C'est d'abord à Paris que se sont rencontrés les écrivains maghré­bins des trois pays (...), que se réunissent les écrivains de la nouvelle génération". A ce moment-là, ceux qui la connaissaient ne pouvaient s'empêcher de penser que Jacqueline Arnaud avait fait de sa maison un haut lieu d'écoute, où convergeaient les voix multiples du Maghreb, un sémaphore familier d'Ulysse comme de Sindibad. Son encouragement et son aide étaient appréciés par les étudiants surpris par le dédale du métropolitain, mais surtout par celui de la recherche. Son amitié --toujours pré­sente-- a vu nombre de plumes hésitantes, timides, acquérir confiance et donner corps à des textes dont certains sont devenus aujourd'hui des classiques des mul­tiples anthologies, quand ils ne sont pas des espaces de torture, surtout  pour des lecteurs mal avertis et des chercheurs trop confiants.

 

                                                      * *

                                                       *

 

     Jacqueline, fille du "pays de rafales et de gerçures, de sécheresse et de fruga­lité", tu quittas un jour la France pour "un long chemin d'initiation parmi les rebelles aux civilisateurs" qu'incarnait justement ton père. Tu as su dans ce fol "arrachement" à toi-même "en un ailleurs", garder l'image du grand-père lisant la Revue des deux mondes, en même temps que tu t'asseyais au milieu des femmes du douar "à même la natte posée sur la terre battue"; "apprendre à se taire, à écouter", en présence de cet autre ancêtre en "gandoura et guennour blancs" et au sourire "silencieux".

 

     Tu étais celle dont le Leucate nous est restitué avec ses senteurs de "bois impregné de moût", mais aussi celle qui a su remonter patiemment et tenacement les noeuds de la tribu jusqu'à son "point d'origine", sur la montagne de ses hôtes, pour écouter Si Abderrahmane lisant le Coran, en même temps que se présente l'image du grand-père Clovis. Comme si ton lieu de naissance, tout proche de la Narbonne "gallo-romaine" mais aussi arabe, te prédestinait à être une résonnance fidèle autant qu'assidue de voix sarrasines.

 

                                                      * *

                                                       *

 

Jacqueline, soeur fraternelle

Aujourd'hui, tu reposes en terre française, au Nord de la Loire

Mais ton corps n'aura pas froid

Ton frère Kateb nous a tendu ce voile qui t'est familier

Et nous t'en recouvrons

Le vieux, notre père, ton père ne paraît guère triste

Pourtant, il lève ses yeux vers le ciel

Des yeux trop usés pour soutenir cette lumière que tu as tant aimée

Et aussitôt une cicatrice s'imprime sur notre soleil.


 

Tahar BEKRI

 

Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ADIEU, JACQUELINE

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mercredi 14 janvier, Jacqueline Arnaud est décédée bru­talement d'un arrêt du coeur à Paris. Un hasard, et non des moins symboliques, voulut qu'elle fût enterrée au ci­metière du Père-Lachaise à côté de la tombe du jeune étudiant algéro-français Malik Oussekine, tué à Paris lors des manifestations estudiantines de l'hiver 1986.

 

    

    

     Ce fut en 1971 que j'ai connu Jacqueline Arnaud. J'étais alors étudiant à l'université de Tunis. Jacqueline Arnaud venait de bouleverser les études de Lettres françaises. Elle avait introduit dans les programmes d'enseignement des auteurs maghrébins: Kateb Yacine, Driss Chraïbi, Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, etc.... L'Université de Tunis était alors en ébullition. Des grèves interminables secouaient la vie universitaire; les étudiants réclamaient de quitter le conformisme régnant et de donner une place plus large aux enseignements qui répondaient aux questions po­sées à la Société tunisienne. Introduire des auteurs maghrébins, à côté de Boileau, Bossuet, Racine, Corneille, etc... n'était pas sans soulever, paradoxalement, le cour­roux des autorités universitaires et officielles du pays. Nous considérions, quant à nous, ces auteurs comme les nôtres et leur accordions une grande importance dans nos revendications. La littérature devenait ainsi un champ de lutte, une voie vers le progrès et le questionnement du monde. C'était notre mai 68 à nous. Cette contesta­tion, à côté d'autres sur le plan syndical et universitaire,,créait en nous une sympa­thie certaine envers Jacqueline Arnaud. Elle était l'amie du Maghreb, sans ambages ni détours. Inconditionnelle de nos causes, solidaire de nos jeunes voix. Ce sera une permanence dans les positions de Jacqueline Arnaud. Peu de temps après, elle de­vra, avec d'autres enseignants coopérants, quitter la Tunisie en 1973. Le confor­misme était de rigueur et la littérature maghrébine était si jeune et avait besoin de confirmer ses talents. Je me souviens toujours de ce Doyen de l'Université qui ne comprenait pas comment les étudiants préféraient l'étude de Kateb Yacine à celle de Corneille... En vérité, il fallait repousser une littérature de la colère et de la désillu­sion. Les indépendances étaient si fragiles et, officiellement, on acceptait mal toute critique, fût-elle par le biais de la littérature. Or, la littérature maghrébine se distin­guait par sa contestation et ses prises de position souvent directes et vives.

 

     Plus tard, en 1977, en exil à Paris, je revis Jacqueline Arnaud, toujours fidèle et attentive aux auteurs maghrébins. Elle soutint sa thèse de Doctorat d'Etat sur Ka­teb Yacine (principalement) en 1978. Jacqueline Arnaud était ouverte à toutes les catégories d'analyse de la littérature maghrébine de langue française. Essentielle­ment humaniste, au sens plein du terme, sa lecture est avant tout une manière d'aborder et aimer les peuples du Maghreb. "Avant la littérature, il y a les hommes", me disait-elle souvent, en se référant à son ancien professeur René Etiemble dont elle appréciait l'ouverture et le savoir. Elle me parla souvent de ce professeur et in­tellectuel, de sa générosité et de sa rigueur, sa tolérance et sa méthode. Pour elle, les textes ne pouvaient être dissociés de leurs auteurs. Ce qui ne manquait pas, à mon sens, de rendre l'analyse délicate et risquée. Nous étions alors en période de bouillonnement théorique et il s'agissait surtout de "dépassionner" l'approche litté­raire... Or, justement, Jacqueline Arnaud était une femme passionnée. Originaire de Beziers, elle était attachée à son Occitanie natale et y voyait de nombreux points communs avec le Maghreb, notamment sur la question de la langue. La littérature, c'est aussi le moyen d'aimer un peuple. Les méthodes d'analyse sont des supports pour mieux réussir cet amour.

 

     Nommée Professeur de Littérature maghrébine à l'Université de Paris-XIII-Villetaneuse, Jacqueline Arnaud était une infatigable militante du Maghreb au sein de l'espace francophone. Mais elle n'en était pas moins attentive à sa situation par rap­port aux circuits linguistiques: arabe dialectal, arabe littéral, berbère, français. Elle avait commencé des études d'arabe, malgré ses nombreuses préoccupations. Sa volonté était réelle de comprendre pleinement le Maghreb, sa gestation , sa mutation. Un de ses voeux était de former un groupe de recherches où seraient rassemblés des chercheurs sur les différentes littératures du Maghreb.

 

     A dix-neuf ans, me disait-elle, elle avait commencé à découvrir les auteurs maghrébins. Convaincue de son anti-colonialisme, elle sera l'amie de toujours de l'Algérie, pays où elle se rendra plusieurs fois, en parcourant les différentes régions, malgré une santé fragile. Elle verra fréquemment Kateb Yacine, en France puis en Algérie, et le filmera parmi les siens. Jacqueline Arnaud était toujours émerveillée par la simplicité de Kateb et considérait son oeuvre comme fondatrice. Souvent, elle pouvait me réciter des passages entiers de l'oeuvre de Kateb. Une de ses grandes joies était de venir à bout de L'oeuvre en fragments, qui sera publié chez Sindbad peu avant sa mort, et pour laquelle Kateb recevra le Grand Prix national des Lettres en France en 1987.

 

     A Paris, l'appartement de Jacqueline Arnaud rue de la Chine ne désemplissait jamais. C'était la maison ouverte à tous les amis: écrivains, collègues, étudiants. De nombreuses réunions se tenaient à son domicile: il y avait tant de projets, de textes, de notes, de correspondances, de travaux à diriger, de livres dédicacés à lire, de manuscrits à découvrir et à juger, de thèses à examiner, de cours à préparer. Elle aura souvent besoin d'aide. Kateb Yacine, qui résidant chez elle, peu avant sa mort, disait récemment en lui rendant hommage lors d'une émission radiophonique à Paris, que Jacqueline Arnaud était morte attelée à la tâche.

 

     L'amour que portait Jacqueline Arnaud aux auteurs maghrébins, et sa connaissance précise et approfondie de leurs oeuvres me surprenaient toujours. At­tentive aux jeunes auteurs, ses remarques étaient de précieux conseils. L'avenir confirmera beaucoup d'entre eux. Plus qu'une universitaire qui rayonnait par son sa­voir et sa modestie, Jacqueline Arnaud était une amie, une soeur (comme aime le répéter Kateb) des peuples du Maghreb. Son oeuvre foisonnait de réalisations mais aussi de projets. Voici quelques-uns de ses projets formulés avant son départ brutal:

- Créer une bibliothèque sonore et filmée des auteurs maghrébins.

- Consacrer un numéro spécial de la revue Itinéraires et contacts de cultures aux Amrouche.

- Organiser un colloque international sur l'état de la recherche sur la littérature magh­rébine.

- Mettre à jour son Répertoire mondial des travaux et recherches sur la littéra­ture maghrébine de langue française.

- Faire un état des traductions.

- Présenter l'exposition Littératures du Maghreb, actuellement réalisée par le CLEF.

- Diriger et introduire quelques articles sur le mythe dans la littérature maghrébine de langue française dans le Dictionnaire mondial des mythes littéraires coordonné par Pierre Brunel

- Enfin, achever l'écriture d'un livre autobiographique.

 

     Puisse son oeuvre être poursuivie afin de prolonger la volonté qu'elle a tou­jours eue.


 

Rabah BELAMRI

 

Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A LA MEMOIRE

 

DE JACQUELINE ARNAUD

 

    

 

 

 

 

 

 

une feuille tombe du ciel

 

touche le coeur

 

 

stupeur de la pierre

 

panique de l'oeil

 

 

et rien n'arrête notre ronde

 

autour de la nuit

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                 Dimanche 18 janvier 1987


 

Hedi BOURAOUI

 

York University, TORONTO (Canada)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE NON-DIT DE JACQUELINE ARNAUD

 

(Extrait)

 

 

 

 

 

 

 

 

     Nul ne met en doute aujourd'hui, hier ou demain, la passion de Jacqueline Ar­naud pour le Maghreb, sa culture et ses écrivains. Nantie d'une érudition classique, profonde et solide, elle a consacré toute sa vie à la recherche sur la littérature magh­rébine d'expression française et à la découverte de nouveaux talents. Nous ne pou­vons pas parler aujourd'hui, lorsque nous faisons un bilan de son oeuvre critique, d'une approche systématique, d'une grille méthodologique inébranlable, ou d'une méthode scientifique sans faille. Il s'agit plutôt dans le cas de Jacqueline Arnaud d'une évolution intérieure qui lui a permis de varier les approches et les perspectives, suivant l'inclination de son imaginaire ou la nécessité des circonstances à un moment donné de sa vie.

 

     Jacqueline Arnaud ne s'est jamais leurrée dans sa démarche, puisqu'elle considérait que sa quête n'était point une recherche scientifique, mais plutôt une quête "où, je l'avoue, et aujourd'hui ce n'est pas loin d'être un crime aux yeux de certains, je me suis autant cherchée que je cherchais à comprendre l'algérien, le Maghreb."[1]. C'est cet aspect personnel, cet investissement de soi, ce dévouement et cette foi en l'autre qui donnent à son oeuvre l'impact intellectuel et émotionnel ca­ractéristique de toute contribution originale.

 

     Il existe dans la pensée de Jacqueline Arnaud une lucidité souvent effrayante, car elle ne retient aucune illusion ni dans le champ critique empirique ou normatif, ni dans le champ interprétatif, ou tout simplement personnel. Cette tendance subvertit donc toute critique impressionniste pour mettre en relief un certain éclectisme fluc­tuant entre imaginaire et réalité, mimétisme et distanciation, en modifiant les pers­pectives dans les différentes étapes de son travail. Jacqueline Arnaud est toujours consciente que ses conclusions peuvent contenir ses préjugés ou ses partis-pris. Ses partis-pris sont souvent avoués et mis en avant de son discours lorsqu'elle déchiffre la mythologie maghrébine, la tribu des Keblouti chez Kateb Yacine, l'onirisme chez Khaïr-Eddine ou le romanesque et le symbolisme chez Mohammed Dib. Et si nous retrouvons dans ses analyses judicieuses des échos psycho-critiques à la Charles Mauron, historiques à la Lanson, mythologiques à la Lévi-Strauss, ethnologiques ou linguistiques, ou autres, il n'en reste pas moins que Jacqueline Arnaud s'attache toujours à la genèse de l'oeuvre, à l'équilibre judicieux entre sources maghrébines, apport de l'Occident et processus créateur. Elle suit en même temps l'archéologie de l'imaginaire et du savoir maghrébin tout en faisant un travail d'archiviste pour mettre en lumière les richesses proliférantes des oeuvres analysées.

 

                                                      * *

                                                       *

 

     Voyons d'abord comment Jacqueline Arnaud s'est totalement investie dans la culture maghrébine en général et dans la cellule familiale et tribale de Kateb Yacine en particulier. Dans l'introduction à sa thèse aussi bien que dans son écriture per­sonnelle, elle avoue sans ambages qu'elle fut adoptée par la tribu et la culture magh­rébine. Cette adoption s'est faite le plus naturellement possible: elle était prédispo­sée. Cela lui a permis, sur le plan de la pensée, de retrouver des échos d'un passé sarrasin dans son propre héritage culturel français. Dans ce beau texte poétique, l'ancêtre français et l'ancêtre Keblout semblent être interchangeables du fait de leur similitude, mais ils gardent quand même une zone d'ambiguïté dont Jacqueline Ar­naud est pertinemment consciente:

     "Leurre exotique de se passionner pour l'autre et ses ancêtres, en une quête de l'inaccessible origine. Pour fuir mon père, j'ai quitté la France, comme si elle ne pouvait plus rien m'apprendre, en un mouvement de détestation pour la famille, l'institution, l'hégémonie imposée par la guerre et la torture. J'ai fait un long chemin d'initiation parmi les rebelles aux civilisateurs qu'incarnait mon père, officiant du sa­voir de la Troisième République. J'ai voulu rompre le lien paternel. Séduction subtile du patriarcat! L'homme au guennour me lance en plein coeur: "Va dire à ton père français que je suis ton père algérien." Adoption de l'étrangère."[2]

 

     Le rapport passionnel qu'avait Jacqueline Arnaud pour Kateb Yacine et son oeuvre l'impose comme l'autorité incontestée sur cette oeuvre qu'elle ne cesse de révéler, d'analyser et de promouvoir. Mais cela ne l'empêche pas de commettre par­fois quelques distorsions analytiques par excès de zèle ou de dévotion. Je citerai en exemple son article "Kateb le fondateur", publié dans la revue Dérives[3]. Là, Jacque­line Arnaud insiste sur le fait que presque tous les auteurs maghrébins, et particuliè­rement Boudjedra, n'ont fait qu'imiter Kateb, n'ont fait que lui emprunter ses thèmes.

 

     Mais Jacqueline Arnaud, la critique, n'est point dupe. Elle reconnaît ses fai­blesses et ses hésitations qui vont jusqu'au reniement total. Dans une lettre qu'elle m'a envoyée le 19 décembre 1981 elle me parle de Kateb et m'écrit: "D'où la grande lassitude sur lui (Kateb Yacine), d'avoir à redire ce que j'ai déjà écrit sur lui, et le côté elliptique de l'article que je t'ai envoyé. Je ne peux plus écrire sur lui, sur une oeuvre qui ne se continue pas --ou pas comme je le voudrais. Le dialogue lecteur-auteur est bloqué quand l'oeuvre se bloque. Je n'ai plus la fraîcheur ni l'enthousiasme de jadis, même si j'arrive encore à faire des cours sur Nedjma  (devant un auditoire, je peux encore, parce qu'il y a une attente sensible)". Dans cette même lettre, Jacqueline est tellement fatiguée et, disons-le, dégoûtée des "piques empoisonnées", qu'elle ter­mine en disant: "J'ai envie de faire du Thibétain et d'oublier le Maghreb."

 

     Ces fluctuations entre amour et haine représentent bien les traits caractéris­tiques de la passionnée qui ne rate aucun moment pour venir au secours de l'être aimé, de l'oeuvre admirée. Depuis 1972, elle travaillait à acquérir la permission de rassembler les textes perdus, inédits ou introuvables de Kateb. Non point qu'elle ait voulu se substituer à lui ou écrire à sa place, mais parcequ'elle était trop éprise de cette oeuvre qu'elle n'aurait pas voulu voir disparaître dans l'oubli. Jacqueline Arnaud a de nouveau réussi à décentrer le temps pour faire "bourgeonner" les fragments de Kateb dans le "jeu incessant de dispersion et de rassemblement"[4].

 

                                                      * *

                                                       *

 

     Il existe un autre aspect de la personnalité de Jacqueline Arnaud qui n'est pas souvent très connu, et c'est son désir profond d'écriture. Le texte que nous avons cité, Echo des voix sarrasines, est un parfait exemple qui nous révèle une poétesse aux images percutantes alliées au don de la critique, rigoureuse dans sa quête de l'origine.

 

     J'ai connu Jacqueline Arnaud au début des années 70, et elle m'a souvent parlé de son désir d'écriture. Elle m'a même montré un manuscrit journal-roman au­tobiographique que j'ai lu et trouvé fascinant, mais qu'elle n'a jamais voulu publier (par modestie? par intransigeance?). J'espère que je n'offenserai pas sa mémoire en extrayant de ce texte deux poèmes:

 

 

 

 

 

 

MEDUSE

 

Claquement vif des toiles et frisson des feuillages.

A travers les courants d'ombres et de chaleurs,

Je gravis les degrés du temple de la Peur,

Enivrante et glacée, délicieux ravage.

 

L'insecte adorateur du mâle avec carnage,

Immobile se dresse en sacrificateur,

Et je suis cette idole ivre de mon ardeur,

Statue pétrifiée de religieuse rage.

 

Je suis Méduse, ô Roi, mon Regard est la Mort.

-Quelle est cette douceur qui coule dans mes veines?

Insolite langueur lascive qui me tord!

Sans détendre en ma main le geste de la haine,

Accolant l'acier froid aux tiédeurs de son corps,

Mon glaive tranchera la tête d'Holopherne.

 

 

 

 

 

 

LA REINE DE SABA AUPRES DE SALOMON

    

Aux pieds de Salomon sur le mont des acanthes,

La reine s'abattit en ce soir de Sabbat

Sur l'ennui de l'arène aux pieds du Roi des Rois,

Chancelant de ce poids qui sans cesse la hante.

 

"Ecarte les miroirs. Qui suis-je, Salomon?

Roi des Rois, pour toi seul je déroule l'énigme

De mon attrait vers toi à travers les déserts,

Plus secrète à jamais de tant me découvrir.

 

Toi vers qui j'ai marché écartant les mirages

Plus nue de partager ta douleur sans orgueil,

Une angoisse sans nom en cet ultime seuil

M'arrête suspendue au bord de tes abîmes.

 

Roi mal encor guéri des ans de ta jeunesse,

La mienne t'interroge au seuil de cette mort,

Toujours plus en secret incertain de ton sort,

Distrait de ton empire, et lassé de toi-même.

 

Déchire la douceur de ces pièges de sel,

O veilleur sur le roc! Empoigne le trident,

Dissipant les vertiges et les rêves du sang,

Arrache de la mer le monstre du soleil!


 

Denise BRAHIMI

 

Université Paris-7

 

 

 

 

 

 

 

 

 

KYRA / NEDJMA,

 

OU

 

LE LIVRE DE LA SOEUR

 

 

 

 

 

 

 

                                                   Pour tout ce dont

                                                     nous aurions encore parlé,

                                                     longuement, au téléphone

 

 

 

 

 

 

 

     De quel amour est-il question dans Nedjma?

     Ce n'est pas ainsi que je t'aurais posé la question, je crois, mais peut-être au­rais-je eu recours pour le faire à Kyra Kyralina.

     Car tu aimais bien parler de Panaït Istrati quand je te racontais comment je l'avais lu, au Caire, à l'hôtel du Khan El Khalili.

     L'inceste est un mot ennuyeux, pour débutants au cours du soir freudien. Mais pas l'amour de Stavro pour sa soeur Kyra. Car tout semble dit, ou plutôt clair, sans explication ni exégèse.

     Les deux enfants ont ri ensemble, chanté, dansé, avec leur folle de mère et ses prétendants. Ils ont eu peur ensemble des apparitions terrifiantes du père ac­compagné du méchant frère. Ils ont pleuré ensemble sur leur mère battue, enfermée, à jamais perdue.

     Ils ont vécu ensemble leur solitude d'orphelins faussement protégés par leur richesse, convoités et trahis par la perversité de faux-amis. Stavro enfin a vécu la douleur d'être séparé de Kyra, que jamais plus il ne retrouve, sans cesser pour au­tant sa quête, doublée de désespoir.

 

     Comment ne pas penser à cette autre recherche d'une étoile perdue, qui est au coeur du roman Nedjma?

     Soeur-amante elle est aussi ravie, pour un enfermement mystérieux et sans trace, qui voue le frère esseulé à l'errance, à la dérive, aux tentatives misérables d'un impossible oubli.

     Reste-t-il un amour possible, sinon compensatoire et de substitution, après la perte de la soeur aimée?

     Dans Nedjma comme dans Kyra, ce vide essentiel ouvre à la fois sur le tra­gique comme sentiment et sur le picaresque comme genre romanesque au moins apparent, cafés, bouges, travaux dégradants qui semblent recherchés autant que subis.

 

     Dans l'un et l'autre encore, cette dispersion de l'être (car on peut être à soi seul dispersé, sans qu'il faille être plusieurs pour cela), cette dispersion du frère or­phelin vient après la génération des oncles encore héroïques, voire mythiques, bien que déjà déchus. C'est après la défaite au moins partielle des oncles que Kyra et Stavro sont jetés dans le malheur. Les deux temps ne sont séparés que par une pause d'inconscience qui dans le rythme du livre est ressentie comme une ruse de leur destin.

     Leur histoire, comme celle de Nedjma, de Rachid et des autres, se joue au sein d'une histoire plus longue et collective qui est celle de la tribu. Et leur inceste, si l'on veut le dire ainsi, n'est que la réponse bouleversante de leur impuissance indivi­duelle à lutter contre le fait historique qui les englobe dans son tourbillon et les y noie.

     La mère des deux enfants, comme celle de Nedjma, et comme la cohorte de leurs amants ou prétendants, ont choisi de sombrer dans l'éclat des fêtes et dans la débauche qui transmue leur agonie en feu de joie. Reste que Nedjma, Rachid, Kyra, Stavro sont des survivants, blottis frileusement entre frère et soeur pour se chauffer aux dernières braises du bûcher noirci. Pour Rachid et Stavro privés de l'étoile-soeur, ne reste bientôt que la très petite chaleur rougeoyante de la cigarette ou de la pipe qui les accompagne dans la nuit.

 

     L'un et l'autre semblent savoir et disent parfois que la perte de la soeur est le prix à payer pour les fautes passées plus que pour l'espoir d'un avenir. Qui peut croire en effet que le Nadhor renaîtra? Le prix pour devenir adulte? Il n'est pas sûr alors que le prix suffise, ni que l'échéance en vaille la peine.

 

     Le roman de Kateb Yacine ne permet pas de connaître Rachid ni les autres vingt ans après.

     On peut cependant admettre, puisque le récit de Stavro est celui du vieil homme qu'il est devenu, une sorte d'équivalence: si le jeune Stavro est à l'image de Rachid (ou l'inverse), le vieux Stavro est comparable à Si Mokhtar; dans ce qu'il ap­pelle sa malhonnêteté, son insolence, son indifférence aux valeurs sociales, autant que par sa grande et cynique intelligence du monde comme il est, c'est bien l'équivalent du vieux brigand; et à ce titre il peut servir de père-initiateur à Panaït, comme Si Mokhtar à Rachid.

 

     L'apprentissage cynique et l'amour pour la soeur perdue sont les deux pôles dont l'écart violent crée le courant romanesque à haute tension qui traverse Nedjma / Kyra, les deux livres de la soeur. leur paradoxe est d'être si totalement lyriques par l'effet d'un amour exclu plutôt qu'inclus. mais l'exclusion n'est qu'apparente. Car l'amour implose sous les mots même qui ne semblent pas parler de lui.

 


 

Majid EL HOUSSI

 

Université de PADOUE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A LA MEMOIRE DE JACQUELINE,

 

MA SOEUR

 

 

 

 

 

 

 

     Comment parler d'une femme morte sans être inconsolé moi qui ai toujours porté le manteau bleu de la séparation

     Comment dire la mémoire le partage et la trace à l'oeil verni de berges grises qui écoute même de loin le silence sec et friable

 

     Jour noir et noires les pleureuses jusqu'à l'opposé du jour - vert le cimetière où je l'appelle depuis la rue de Chine à tue-tête - grandissent naufragés dans le cri

     Noirs les hommes du dhikr transperçant de leurs impatientes larmes l'averse du mot

 

     Tant d'amis me touchent la main et d'elle le regret nous rapproche et dresse tables et chemins pour que la vie se dise en destin

     Mais si la caravane se lève à la suprême marche - ô fille du Sud et de ma tribu! - le voyage dans l'insoutenable silence de nos pas ne me fait-il pas encore vi­siter d'autres ruptures?

 

     Le vautour-roi s'est retrouvé à l'heure promise dans l'aire de nos ombres et même au-delà avec toutes ses impasses

     Il vole après les cimes exactes où règnent l'orage et la vague là où fleurit le jujubier en fièvre du Nadhor

     Haut il vola aux confins des jours qui diffèrent le retour

     Captif d'une rose ocre où le poème fait une boue de notre sang

     Une rose effeuillée depuis la lumière d'hiver jour après jour pour vêtir de cou­leur rouge les flancs d'un peuple assailli de deuils et au bout de l'élan tel un bouc épuisé reposant sur le dur silence de sa voix

 

     La langue se perd livrée ou délivrée qu'importe!

     Puisque les roses ne sont plus que des ombres et que la scène est vide de fleurs

     Et le torrent court encore à l'embouchure et le nuage à la source

     Mais le deuil d'un extrême à l'autre contraire tarit les voix et tisse les crépus­cules

 

     Je séjourne encore dans les cités où l'être décline où les nuits ne s'allument qu'à la mort des étoiles et où les hommes se déchirent par les années de l'exil

 

     Elle est passée comme ça devant ma porte

     Et puis elle est entrée dans le pacte de mes yeux et dans la laine noire de mon coeur

     Elle est entrée comme ça entre deux fuites à Venise

     Deux songes

     Une joie têtue sous les fresques de Giotto

     Chez moi à Padoue

     Pour vaincre le temps bousculé du rêve nous avons lu les mêmes planches des jours sans rives et cherché la clé triomphale de nos pas à ruelles et palais qui rendent aujourd'hui leur rougeur à l'étoile qui saigne

 

     Fragile et soutenue de tendresse et d'audace

     De moi à moi je te dirai qu'elle était une syllabe d'été

     Pour elle l' heure est peut-être venue de vivre


 

Kamel GAHA

 

Université de TUNIS

 

 

 

 

 

 

 

à Jacqueline Arnaud

 

 

 

 

 

CHEMINS VERS

 

 

 

 

 

 

 

Si tu ne sais pas chanter ton silence,

Tu n'es pas mûr pour t'asseoir face à ta peur.

Les mots se tiennent la main, amicalement, pour t'habiller, te réchauffer,

Te donner l'espoir, t'inviter à l'éloge et à l'abdication, te remettre entre les mains des dieux.

Je te plains d'être dans ton silence comme en pays d'iniquité.

Qu'y faire!

Sinon glorifier le silence pour apprivoiser les mots?

 

J'entends sourdre la rumeur qui monte en toi,

Irrépressible,

Et je te plains d'être ainsi livrée à toi-même comme à une face incommensurable et étrange.

Etranger à toi-même par la force du désir.

Mendiant sur des sentiers déserts les bribes d'un rêve indicible.

Et de porter ainsi la mort à bout de bras qui te donne la démarche

Ample et incertaine de la houle battue,

Et de porter ainsi la mort à bout de bras fait germer dans ta tête

Une herbe plus douce que le renoncement,

Et de porter la mort à bout de bras fait de ta cage le lieu du remous et du ressac.

Mais quelle superbe, à l'affiche de la mort, se coupe ainsi des bruits de la vie?

Cet homme, cet inconnu, est perdu pour les hommes.

 

Homme écho,

Homme de la conciliation au sourire plus doux que le miel des orangers,

Homme de la fin des temps,

Des accents de pythie et des intonations de pleureuses tremblent dans ta voix.

Et d'être ainsi abandonné à ton regard donne le regret du thym, de la lavande et du pain bis.

Mais.

 

Mais toujours ce froncement des sourcils auquel la politesse imprime un air d'embellie naïve.

Et la naissance de cette ride désabusée.

Et la démesure qui bat le temps.

Mais quelle hâte!

Quelle hâte sur les traces du rêve!

 

Mais celle du corps en qui lève le vent aveugle du désir.

Car "le vent se lève"...

Et quel plus beau cortège pour le troubadour pris au piège de sa parole

Que les corbeaux et les buses!

Quelle tristesse soudain assaillit le troubadour!

Et le regret le prend au ventre comme le feu doux

Et soudain le corps qui se souvient se rappelle au chant de tout son poids de contentement.

L'amertume a le goût du fruit cueilli à l'aube.

Et c'est ta voix homme écho.

Mais quel plus grand contentement que d'être la voix d'un autre désir?

 

Mais la mort?

Mais le désir?

 

Quel silence soudain

Cette qualité du silence chez les êtres chez qui la mémoire est superfétation

Pure

Créatures souterraines

Créatures stellaires et artificielles

La mémoire est toujours d'un manque

Il faut tuer la mémoire pour faire l'homme.

 

Que la mer inonde la conscience de l'homme!

Que son esprit alcalin dissolve les décantations des joies faciles et la glu de l'abdication

Mer!

Imprègne-moi de ta réserve!

Ta démesure

Tombe la hâte stérile

 

Un blanc vieillard au seuil de la nuit me fait signe de ses yeux déserts.

Pour habiter le silence il faut faire provision de mots et de couleurs.


 

Jeanne-Lydie GORE

 

Université Paris-4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

JACQUELINE ARNAUD

 

 

 

 

 

 

 

     J'ai rencontré Jacqueline Arnaud à l'Université de Dakar en mars 1963 lors d'un colloque sur l'enseignement des littératures africaines, organisé sous le patro­nage du Président Senghor. C'est à la suite de ces journées et de leur corollaire à Fourah Bay College en Sierra Leone en avril de la même année, que le voeu avait été retenu d'inclure des textes d'écrivains africains dans le cursus des premiers et seconds cycles des Universités de langue française et anglaise.

 

     Jacqueline Arnaud est donc liée dans ma mémoire à la naissance même de ce vaste mouvement de curiosité intellectuelle pour les littératures et civilisations ex­tra-européennes qui dans le contexte français, et pour une simplification que certains ont pu juger abusive, a pris le nom de Francophonie. Au demeurant, la communica­tion de Jacqueline Arnaud manifestait combien ses recherches se situaient déjà à un carrefour d'influences: elle portait sur "L'influence des traditions littéraires euro­péennes et des techniques nouvelles sur les écrivains nord-africains".

 

* *

 *

 

     Il était toutefois évident que ce qui la fascinait dès lors c'étaient surtout les sources proprement maghrébines de ces écrivains - sujet neuf à cette date et où elle fut initiatrice au sens à la fois scientifique et magique du terme.

 

     Agrégée des Lettres classiques, profondément marquée par la tradition gréco-latine, elle avait alors déjà étudié aux Langues Orientales et sur le terrain les trois dialectes d'arabe maghrébin et suivait à l'Ecole des Hautes Etudes le séminaire d'Albert Memmi. C'est ainsi qu'elle devait participer successivement à l'Anthologie des écrivains maghrébins d'expression française, puis à l'Anthologie des écri­vains français du Maghreb et à la Bibliographie de la littérature nord-africaine d'expression française 1945-1962.

 

     Après trois ans de Maroc, en pleine guerre d'Algérie, elle "passa" en Tunisie où elle devait enseigner cinq ans à l'Université. C'est là que je devais la retrouver quelques années plus tard au cours d'une mission. Bernard Leibrich, Jean Bernabé, tous ses collègues d'alors témoigneraient mieux que moi de l'exigence de son ensei­gnement, de sa passion à analyser avec ses étudiants un texte de Nerval ou d'un écrivain contemporain. Je me rappelle notre visite à la Bibliothèque de Tunis, nos promenades à Carthage, à Dougga. Ouverte au présent, elle aimait aussi d'instinct les traces des antiques cultures qui avaient marqué cette terre.

 

* *

 *

 

     Les vicissitudes universitaires devaient conduire Jacqueline Arnaud à Libre­ville avant de la ramener définitivement à Paris où nous avons collaboré pendant plus de dix ans tant à Paris-13 qu'à la Sorbonne. C'est au Gabon je crois qu'elle mesura tout l'intérêt que pouvait présenter pour des africains - fussent-ils de la zone sub-sa­harienne - l'ouverture à la littérature maghrébine, parallèlement à un enseignement de la littérature française proprement dite.

 

* *

*

 

     En fait, le Maghreb n'avait cessé de polariser tous ses efforts de recherche, comme allait en témoigner sa thèse de doctorat d'Etat, présentée à l'Université de Paris-3 sous la présidence d'Etiemble le 7 décembre 1978. Un dossier photogra­phique était joint au texte lui-même et témoignait du point auquel ses recherches sur la littérature maghrébine l'avaient impliquée personnellement.

 

     Ainsi qu'elle l'a exprimé elle-même dans son Introduction, ce qui l'a attirée vers le Maghreb c'est cet "Oedipe colonial" analysé par Jacques Berque dans Dé­possession du monde et aussi la curiosité d'une civilisation autre. L'élan était affec­tif qui poussait vers des hommes, des coutumes, des paysages cette méditerra­néenne qui se sentait au Maghreb "en pays presque plus familier qu'au Nord de la Loire". Surtout, éblouie par Nedjma dont elle avait suivi la genèse, elle avait voulu "comprendre", comprendre le monde intérieur algérien ou arabe: "Ces impressions furent le début d'une"quête" et non d'une "recherche scientifique". Une quête, dit-elle, où je l'avoue, je me suis autant cherchée que je cherchais à comprendre l'algérien, le Maghreb: Maghreb, algérien fantômes pour parler comme Michel Leiris. Mais comment prétendre qu'il est possible d'éviter totalement illusions et mirages, parcequ'on est parti armé de raison raisonnante ou dialectique?..."

 

     En fait cette helléniste, passionnée de tragédie grecque, en visitant familles et tribus, se proposait de pénétrer un mythe, voulait le vivre de l'intérieur, en com­prendre le fonctionnement: les Keblouti en lieu et place d'Atrides. Mais le risque est là: "De cette plongée on ne remonte pas indemne".  Elle-même l'a avoué, tous ses amis l'ont éprouvé, le mystère même du mythe l'avait marquée et c'est ce qui en elle fascinait. Au-delà du chercheur scientifique à qui l'on devait la plus puissante étude réalisée et inégalée jusqu'à ce jour sur l'ensemble de la littérature maghrébine et sur Kateb Yacine en particulier, il y avait la revenante d'un autre monde, celle qui avait survécu à une expérience de dépossession de son univers premier. D'où parfois cette allure un peu timide et même gauche, cette franchise exigeante, cette lucidité prophétique et en même temps, et alors même qu'autour d'elle les deuils s'abattaient tragiquement, une absence totale de retour sur elle-même, une lucidité indulgente à autrui, une bonté très douce à l'égard de tous ceux en qui elle discernait une pro­messe d'avenir et à qui, elle-même si fragile et souvent épuisée, elle souhaitait de tout coeur un destin heureux.

 

     A y bien réfléchir, la mort de Jacqueline Arnaud le 14 janvier 1987, si elle nous prive d'elle cruellement, la restitue me semble-t-il à sa vraie patrie, à la source même de ces mythes où elle ne cesse d'étancher sa soif d'absolu et de tendresse, et de fortifier son grand courage à vivre.

 

     Au nom de la Sorbonne et du Centre international d'études francophones,

     En mon nom personnel,

     J'exprime à Madame Bernard avec la gratitude de nos étudiants pour le don qu'elle leur a fait de la bibliothèque de sa soeur, l'assurance de la fidélité avec la­quelle nous conserverons le souvenir de Jacqueline Arnaud.


 

Jean-Louis JOUBERT

 

Université PARIS-NORD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

QUELQUES MOTS

 

POUR JACQUELINE ARNAUD

 

 

 

 

 

 

 

     C'est en 1963 que j'ai rencontré Jacqueline Arnaud pour la première fois. Nous avions été invités à l'Université de Dakar pour un colloque consacré aux litté­ratures négro-africaines et à leur introduction dans l'enseignement. Colloque inaugu­ral et fondateur, d'où a procédé l'immense travail accompli depuis lors pour légitimer et promouvoir les littératures qui s'écrivent en français hors de France.

 

     Nous étions jeunes sans doute et, dans l'émerveillement de la découverte (les odeurs poivrées de Dakar, les ruelles amicales de Gorée, l'horreur aussi, à la maison des esclaves, d'où l'on chargeait autrefois le ventre des bateaux négriers...), nous ne savions pas que nous étions embarqués pour un long voyage parallèle à la rencontre des cultures de l'Afrique et de ses environs.

 

     En 1973, j'ai été nommé à Villetaneuse et, peu après, Jacqueline Arnaud y ar­riva à son tour: Madame Jeanne-Lydie Goré souhaitait développer le Centre d'Etudes francophones et, inlassablement, elle avait su aplanir toutes les difficultés pour que nous y fussions accueillis dans les meilleures conditions. Jacqueline arrivait du Ga­bon, et elle apportait à notre Centre sa connaissance chaleureuse de la littérature maghrébine, son rayonnement aussi qui attirait déjà beaucoup d'étudiants souhaitant préparer une thèse sous sa direction.

 

     Sans dresser un bilan exhaustif de son activité à Paris-13, je souhaiterais sou­ligner la marque qu'elle a laissée sur quelques-unes de nos réalisations. Des col­loques, bien sûr, ou des séminaires, des journées d'études, comme ceux qui furent organisés en collaboration avec l'Université Paris-4: sur les littératures insulaires, sur l'écrit et l'oral, sur les littératures du Maghreb. Celui qui nous réunit aujourd'hui devait être, dans son dessein, le plus ambitieux, comme un point d'orgue consacrant la maturité de l'activité littéraire moderne au Maghreb.

 

     Nous avons aussi réalisé le projet d'une revue culturelle consacrée aux litté­ratures francophones: Itinéraires, devenue pour raison d'homonymie avec une revue déjà existante Itinéraires et contacts de cultures (le projet d'ailleurs venait de nos étudiants, en particulier Michel Guerrero et Bernard Magnier, et les bons maîtres n'ont fait que mettre leurs pas dans ceux de leurs élèves: il y a là une ironie pédago­gique que je trouve assez heureuse). Toujours est-il qu'Itinéraires... demeure au­jourd'hui la seule publication universitaire entièrement dédiée aux littératures franco­phones.

 

     Tout ce travail avec Jacqueline doit beaucoup à l'automobile. Comme je suis décidément piéton de banlieue et voyageur en commun, j'ai souvent profité d'une place dans sa voiture pour rentrer, le soir, vers Paris. Et dans les embouteillages de Saint-Denis, le long de la Seine, nous avons tenu de longues séances de travail: pour régler nos petites affaires universitaires ou le sommaire d'un numéro d'Itinéraires.... Souvent, elle me racontait la littérature maghrébine: un jeune poète de Tunisie, un roman nouveau particulièrement excitant, un texte retrouvé de Kateb Yacine. J'ai beaucoup appris, dans ces conversations à bâtons rompus et automobile arrêtée.

 

     Dans des réunions plus formelles, nous savions que son tempérament un peu abrupt (disons plutôt rocailleux), sa passion aussi pour l'objet de sa quête intellec­tuelle, pouvaient l'entraîner parfois à quelques expressions d'humeur devant les obstacles rencontrés: simples péripéties, qui faisaient sourire ceux qui la connais­saient bien, -sauf dans les cas (c'est arrivé une ou deux fois) où son sens de l'honneur avait été blessé par la mauvaise foi qu'on lui opposait. Sans ranimer des querelles anciennes, je dois dire que j'ai bien aimé cette intransigeante honnêteté: les flamboyantes inimitiés qu'elle laissait parfois transparaître attestaient d'une belle fidélité à l'engagement de toute une vie.

 

     Je terminerai en évoquant le rayonnement de sa présence ici, dans une uni­versité à laquelle elle a beaucoup apporté, par le bouillonnement de ses multiples projets. L'un des tout derniers, brisé net par sa disparition, aurait été de travailler en étroite liaison avec les radios locales. Ouverture sur le monde extérieur, qu'elle avait manifestée en faisant venir beaucoup d'écrivains (Tahar Ben Jelloun fut l'un des premiers) pour les faire dialoguer avec les étudiants. Elle rêvait aussi d'un film, d'une série de films sur les littératures francophones... Elle a, pendant plusieurs années, animé des stages de formation continue sur les relations des personnels communaux avec les travailleurs immigrés. Dans ces stages, elle avait toujours insisté pour que priorité fût donnée aux aspects culturels des problèmes de l'immigration, et donc que la littérature tînt une place primordiale dans les interventions. Ce qui fut fait, à la grande satisfaction des stagiaires.

 

     Que ce soit de la part de ces travailleurs sociaux ou des étudiants de ses cours habituels, j'ai toujours été frappé de l'admiration affectueuse qu'on lui portait. Tant elle savait partager simplement le pain et le sel de ses connaissances.

 

     A nous tous, ses étudiants, ses collègues, elle a beaucoup appris.

 

     Merci, Jacqueline...


 

KATEB Yacine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

JACQUELINE, MA SOEUR

 

 

 

 

 

 

 

     Elle est tombée devant moi un matin, en me demandant: "où vas-tu?", car j'allais sortir, et c'est ainsi qu'elle est partie, apaisée, presque souriante, emportée comme une feuille morte, après les douleurs de l'opération, les heures passées dans une ambulance glaciale, en ce triste hiver à Paris, elle, la méridionale! J'aimais tant son accent, fidèle aux origines... C'était une fille du soleil, au coeur chaud et si atten­tive, subtile, d'un tel courage, d'une telle générosité, d'un optimisme à toute épreuve, malgré l'infirmité d'une enfance marquée par la poliomyélite. C'était une souffrance de la voir marcher, monter des escaliers, risquant toujours la chute, l'arrêt du coeur qui l'emporta, et bourrée de médicaments dont elle transportait une pleine corbeille, sans jamais perdre son sourire, son ardeur au travail, sa merveilleuse force d'âme, toujours prête à l'échange.

 

     Nous nous sommes rencontrés à Paris, en 1963, après une représentation de La femme sauvage. La sympathie fut immédiate. Elle avait lu mon oeuvre. Elle l'avait non seulement lue, mais littéralement habitée. Je me sentis souvent compris à demi-mot, au-delà de toute espérance. Ce fut le début d'une longue amitié, au point que sa thèse récemment parue porte cette dédicace: "A Kateb, mon frère"... Je la re­vis souvent, et de plus en plus attentive. Elle vint plus d'une fois en Algérie, seule ou avec moi. D'abord à Constantine, puis au douar, où elle fit la conquête de toute la tribu, femmes et hommes, grands et petits, car elle était allée, pour leur parler, jusqu'à apprendre l'arabe populaire...

 

     A Constantine, pour mieux pénétrer l'univers de Nedjma, elle rendit visite à un orchestre féminin. J'ai retrouvé après sa mort ces quelques notes, mêlées à mes notes:

 

 

 

     "La maison des fqirat[5] se trouve place Sidi Djliss, non loin de la maison des nègres (dar el wafan) auxquels les rites d'exorcisme les associent. On pénètre par un couloir en chicane jusqu'à une cour, sur laquelle donnent deux étages de galeries à arcades curieusement irrégulières, chaulées en bleu, comme c'est souvent le cas à Constantine. Dans la cour, des femmes accroupies lavent dans une cuvette posée à terre, font cuire la galette sur le kanoun, bavardent. Des couvertures de couleurs vives s'aèrent aux galeries de tous les étages. Beaucoup d'animation, des appels dans tous les sens.

 

     Les musiciennes se tiennent au premier étage, dans une assez grande pièce ouverte sur la galerie par une porte que voile un rideau. Le sol est couvert de lino­léum, un tapis placé au centre. Une banquette en équerre, pour les musiciennes, oc­cupe le milieu de la pièce. A droite, elle est continuée par des coussins posés à terre le long du mur, jusqu'à la porte: les visiteuses s'y installent. Derrière les coussins, le mur de droite est caché par une armoire. A gauche, par-delà la banquette, se trouve une alcôve, cachée par des rideaux. Sur le mur qui fait face à la porte, des photos dans des cadres, une horloge styles Lévitan 1930. C'est une pièce d'habitation ordi­naire, mais habitée par qui? Les musiciennes sont six femmes. L'une, qui a l'air de diriger, peut-être la maîtresse des lieux, a une figure longue et blanche, l'air poli d'une vieille institutrice à lunettes, elle porte un dentier, ses cheveux sont couverts d'un filet et entortillés en queue dans un foulard. Je reconnais une noire déjà vue chez les nègres. Elle porte un foulard sur ses cheveux courts. Une autre a une coif­fure d'Aurésienne, construite en forme de turban, avec plusieurs foulards. Sa figure édentée, camuse, lui donne un aspect de sorcière; elle porte un collier d'ambre. Les trois autres aussi sont un peu goyesques, vieilles rabougries, sans doute de bonnes grand-mères, proprement vêtues de gandouras claires, bleu délavé, rose passé, blanc crème.

 

     Elles s'installent sur la banquette. On apporte un kanoun, sur la braise duquel on jette un peu de benjoin (jawi). Il s'agit surtout de tendre la peau des bendirs, que l'on passe et repasse au-dessus des braises: cinq grands tambourins, plus un tar, petit tambourin muni de rondelles de cuivre qui tintent quand on le frappe. Les musi­ciennes essaient du doigt les tambourins, puis, ensemble, se mettent à jouer et à chanter à pleine voix: je pense aux vieilles dévotes de l'église de mon village, enton­nant de toutes leurs forces et avec un terrible accent méridional les cantiques de la messe ou des vêpres.

 

     La femme pour qui a lieu la cérémonie se lève. Elle est jeune, maigre et pâle, ses sourcils sont épilés et redessinés d'un gros trait noir. Elle porte une robe bleue imprimée de plumes de paon. Une musicienne lui pose une sorte d'étole rose sur les épaules, et la femme danse, de façon saccadée, en secouant les épaules, la tête, comme pour se désarticuler, se déhanchant à droite, à gauche, s'excitant, criant, provoquant l'hystérie. Une femme plus jeune, sa soeur probablement, se lève pour la soutenir tandis qu'elle danse. Mais elle titube et tombe. Le tam-tam cesse, les musi­ciennes s'arrêtent de chanter. On lui donne à boire quelques gouttes d'eau de fleur d'oranger, à même l'aspersoir, on lui verse du parfum sur le visage et elle se relève, le tam-tam et la danse reprennent. Une troisième femme, plus âgée, assez lourde, paupières et visage bouffis, se lève à son tour pour danser: c'est la mère ou la belle-mère. Elle est vêtue de rouge, coiffée d'un foulard vert. on lui passe une écharpe rose, et elle danse avec la jeune, en secouant les épaules; leurs visages sont déses­pérés, fanatiques, elles ferment les yeux. La jeune femme s'écroule à sept ou huit reprises, et recommence, ses cheveux dénoués balaient son visage, de droite à gauche, de haut en bas. On pousse des you-you, la femme crie comme pour expul­ser d'elle tous les démons. Elle appelle à son secours Kh.[6], l'invite à danser pour se­conder ses efforts. Celle-ci se lève, lourde, majestueuse, se met à danser d'un pied sur l'autres en balançant ses jupes, souriante; elle dénoue ses cheveux, pousse des cris saccadés d'encouragement. On lui passe une écharpe blanche, et elle chante. La poudre de benjoin est renouvelée, une bouffée de parfum chaud s'élève du ka­noun, on verse des parfums sur les visages, les chevelures.

 

     La femme qui danse est stérile, et craint la répudiation, d'où cette cérémonie d'exorcisme, pour que les démons lui sortent du corps. Cela coûte cher: cent dinars aux musiciennes et autant aux nègres chez lesquels elle ira danser le lundi suivant. Elle est épuisée, mais réconfortée par les encouragements des femmes, leur partici­pation à son angoisse. Kh. lui prédit qu'elle aura un fils qu'il faudra appeler Noured­dine. le malheur est qu'il ne suffit pas de danser pour guérir une stérilité qui est peut-être celle du mari..."

 

 

 

     Jacqueline se passionnait pour le Maghreb, qu'elle connaissait en profondeur, pour y avoir vécu et enseigné, sur le conseil d'Etiemble. Elle se passionnait aussi pour l'Afrique noire. Elle m'envoya du Gabon, son dernier poste à l'étranger, de longues lettres, des livres, des disques, des photos. Même de loin, elle suivait mon travail, et lorsque je cessai d'écrire en langue française pour fonder un théâtre algé­rien en arabe populaire, elle vint voir la troupe à plusieurs reprises, et nous la retrou­vions jusque dans nos tournées à travers l'Algérie. Durant cette expérience, pendant plus de quinze ans, elle ne cessait pas de me harceler pour que je me remette aussi à la littérature en langue française.

 

     Mon dernier livre, L'oeuvre en fragments, n'aurait pas paru sans elle, qui prit la peine de rassembler des textes oubliés, perdus et retrouvés uniquement par ses soins, grâce à elle. C'est ainsi qu'elle entra dans mon oeuvre et ma vie, parfois plus que moi-même... Qu'elle soit morte est pour moi chose inconcevable. A présent, j'ai conscience de ne pouvoir lui rendre hommage qu'en achevant une oeuvre qui est aussi la sienne.


 

Mouloud MAMMERI

 

Alger

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA REDEMPTION DE CHAM[7]

 

 

 

 

"Les fils de Noé étaient Sem, Cham et Japhet.

Cham fut le père de Canaan...

 

Lorsque Noé s'éveilla de son vin, il dit:

Maudit soit Canaan!..

 

Que Dieu étende les possessions de Japhet,

Qu'Il habite dans les tentes de Sem,

Et que Canaan soit leur esclave!"

 

(Genèse, 9)

 

 

"Le royaume de Dieu ne vient pas de manière

à frapper les regards...

 

On ne dira point: Il est ici, ou bien: Il est là!

Car voici, le royaume de Dieu est au milieu de vous!

 

(Luc, 17)

 

 

 

 

 

 

 

 

Cham abîmé, as-tu su la

     Bonne Nouvelle?...

Les temps son révolus et le terme est venu -

     De ta malédiction!

Cham libéré, crie, hurle à tous les vents

     Tes chaînes brisées.

     Car le temps est venu,

     Cette ère est celle des bris des malédictions

     Bientôt l'ange à la trompette viendra:

                             Il ira

     Du pôle au pôle

     Et de l'Est au Couchant

     Et dans tous les coins de la terre sa trompette

                             Sonnera.

                             A mesure

     Tomberont les murailles

                             Qui dessinent

     En pierres dures

     En pierres sûres

     Les prisons des captifs assez vains pour voir dans leurs geôles des paravents.

     Aux éclats de la trompette éclateront

     Toutes les malédictions:

                             Celle des Peaux Noires

                             Celle du Travail Forcé

                             Celle des Femelles accoucheuses

                             Celle des minorités exilées des autres et...

                                         d'elles-mêmes

                             Celle des groupuscules...

                                         Qui sont le sel de la terre.

 

 

 

     Cham mémorieux, souviens-toi:

                             Il avait fait...

                 ("Il", c'est Lui...l'Irréfragable, les textes disent: l'Eternel)

     Il avait fait des partages selon Sa vieille manière:

                             Princière

                             Altière

                             Superbe

                             Et gratuite...

     Le geste large du semeur!

     Pourtant, Cham oublié,

     Tu n'avais rien demandé

     Pas demandé à naître

     Demandé à être.

     Non...Mais au Divin Maître Sa solitude...

                             Pesait et...

     Il te condamna...à Vie!

                             Avec Lui,

     Cham désespéré, tu le sais,

     C'est toujours comme ça:

                             A vie et...à mort!

     L'Eternel ne fait pas dans le détail et puis...

     Ca ne Lui coûtait rien:

     Il est aussi le Tout-Puissant.

     A Sa Toute-Puissance il suffit d'un mot,

                             Une syllabe!...

                             Fiat lux!...

                             Et la lumière fut!

     La lumière ­ cet immense cadeau

                             (Immense ­ parceque tu le sais, Cham ébloui,

                             Ses dons sont comme Ses malédictions:

                                         Ecrasants...

                                         Sans mesure!)

     La lumière ­ l'Irréfragable la donna aux autres:

                             Aux hommes

                             Aux chiens

                             Aux poissons de la mer

                             Aux pierres du chemin

                             Aux libellules

                             Aux mondes qu'un Verbe de Lui faisait germer

                                         Dans l'Espace

                                         Pour rien

                             Pour emplir le Vide

                             Parceque le Vide L'irritait

                             Pour que dans ce Vide il y eût quelque chose

                                         Qui chantât Sa puissance

                                         Qui fît écho à Sa gloire

                             Aux autres Il donna les troupeaux,

                                         Les tentes mobiles

                                         Les demeures fixes

                             Chaudes comme un sein chaud de mère.

                             Il leur envoya des anges pour leur annoncer la

                                         Bonne Nouvelle

                             Il leur parla dans des buissons ardents

                             Il signa des pactes avec eux,

                                                     Mais...

     Cham élu pour servir de pâture au Destin,

                             L'Eternel est un grand artiste:

                             Il a horreur du sirupeux,

                             Des bonheurs plats.

                             Avec Lui ce n'est jamais: Ils furent heureux et ils eurent beaucoup d'enfants

                             La mer étale le jette dans d'insondables spleens

                             A Sa joie il faut la tempête

                             Les grands bouleversements

                             Il aime les éclairs,

                             Le tonnerre,

                             Les nuages de feu

                             Il trompe Ses états d'âme avec des déluges

     Sa dextre venait de prodiguer le bonheur sans histoire

     Dans la boîte aux divins lots il ne restait plus que...

                             La Malédiction:

                                         Tu l'eus!

     Dans le tas épars Sa gauche préleva et...

                                         Vlan!

     Elle te colla la Nuit au fer rouge sur la peau!

                             Noirs tous les deux!

                             (L'Eternel est un grand artiste:

                             Il ne souffre pas que les couleurs jurent!)

     A tes pieds Il mit les entraves de

                             La servitude

     A ton cou le collier rond

                             Des larmes

                             De la sueur

                             Et du sang...

     Un seul monosyllabe,

     Le même,

     A peine amodié:

                             Fiat nox!

                                         Et...

     Tu en eus pour une éternité de Nuit!

                             Car avec Lui,

     Tu le sais, Cham disgracié,

     C'est toujours comme ça:

                             Toujours pour les siècles des siècles!

 

 

 

                             Mais, Cham,

                             L'heure est venue et

                             Quand l'heure vient,

     Rien ni personne ne peut en arrêter l'explosion,

                             Pas même ton Divin Maître.

     Ta malédiction, vieux père endolori,

                             A les griffes sur le cou

                             Elle va rendre gorge

                             Tes poumons vont respirer

                             Et la prochaine aube

                                         Se lèvera

                                         Rouge

                                         Pour toi

     Vois comme le monde est beau

     Aux yeux désasservis

     Suce comme le lait est bon

     Et fraîche l'aube

De qui ne s'y lèvera plus pour chercher l'eau des autres

                             Entre...

                             Ou sors...

     C'est comme tu veux, Cham désenchaîné,

     Car la tente est au maître

     Et le maître c'est toi,

                             Enfin toi,

                             Cham sauvé!

 

 

 

                             Ou bien non!

                             Vieux père, non!

Ne te laisse pas prendre au piège éventé de

                             La bénédiction

                             Les oripeaux,

                             Les troupeaux,

                             Les pipeaux,

     Jette-les au vent

     Et que le vent les prenne!

     Ouvre la tente aux vents

                             Aux hôtes de vent

                             Aux gazelles frêles

                             Aux amants fascinés

                                         Aux fleurs.

     Cham allégé,

                             Les tentes n'ont plus de maîtres

                             Et les gazelles plus de chasseurs...

                             Nous les avons exilés dans le désert et la race...

                             S'en est perdue depuis.

                             Ils ne subsistent plus

Que dans les récits de nos mères-grands

Quand elles veulent effrayer les enfants

                             Les tentes

                             Les gazelles

                             Les amants

                             Et les fleurs

     Ont ressoudé la joie des jours

     Réconcilié la terre des hommes

     Le marteau a brisé tous les fers

     Où que tes pas te portent

                             Tes pas sont libres

     Le bois des barrières a brûlé

Au feu que nos mains libres ont allumé

Pour qu'au vent s'envole la cendre de la

     Vieille malédiction

     On a lavé tes yeux de leurs larmes,

Car à quoi te servirait désormais le sel de tes larmes?

                             Cham rédimé

                             Lève la tête

                                         Et vois:

     Plus rien ne subjugue ton cou vers la terre

     Lève tes paupières lavées de leurs larmes,

                             Lève et...

                             Au ciel qui rit

                 Ouvre le rire de tes yeux, car...

                 Après tant de jours perdus

                 Et tant de siècles engeôlés,

                             Cham maudit,

                             Cham sauvé

     Pour toi aussi...

                 Enfin...

                             Cham...

                                         Enfin...

                             Fiat lux!

 


 

Abdallah MDARHRI-ALAOUI

 

Université Mohammed V, RABAT

 

 

 

 

 

 

A Jacqueline Arnaud

 

 

 

 

 

 

 

    J'ai connu notre regrettée Jacqueline Arnaud d'abord en tant qu'étudiant (ses travaux sur la littérature algérienne, et en particulier sur Kateb Yacine, m'ont beau­coup aidé dans la recherche), puis en tant que collègue (lors de discussions que nous avons eues de 1980 à 1986 à Rabat puis à Paris pour oeuvrer au développe­ment des relations entre nos deux universités). Jacqueline Arnaud était, pour nous, exemplaire pour ses diverses qualités intellectuelles. Je n'en retiendrai ici que deux: celles qui cadrent le plus avec l'esprit de cette rencontre.

 

     1°/ L'ouverture à la culture de l'autre, en l'occurrence celle du Maghreb, dans ses différentes expressions: arabe, berbère et française; orale et écrite.

 

     2°/ La persévérance dans la recherche universitaire pour faire connaître et re­connaître la valeur de la littérature maghrébine d'expression française.

 

     Aussi peut-on dire que notre collègue a contribué largement à la consécration récente de cette littérature: celle-ci vient d'être honorée en la personne de l'écrivain Tahar Ben Jelloun. Cette consécration est l'aboutissement d'un travail de longue ha­leine que les écrivains maghrébins n'ont cessé de déployer. mais chacun sait com­bien l'Université a contribué à faire connaître cette littérature; combien, à travers des démarches intellectuelles diverses, elle a mis en évidence sa richesse et ses spécifi­cités.

 

     Jacqueline Arnaud fut l'une des rares parmi les universitaires français à consacrer la majeure partie de ses travaux au Maghreb, et plus spécialement à la littérature maghrébine d'expression française. Ni les difficultés rencontrées ni les blessures de l'Histoire n'ont entamé sa conviction essentielle: le dialogue des cul­tures.

 

     C'est à ce dialogue des cultures que nous sommes aujourd'hui conviés, c'est ce dialogue que nous souhaitons poursuivre.

 

     Pour sa part, le Groupe d'études maghrébines de l'Université Mohammed V de Rabat (G.E.M.), fidèle à l'esprit de Jacqueline Arnaud, a l'intention d'organiser un colloque international consacré aux études littéraires maghrébines d'expression fran­çaise. Forts des résultats de l'actuel colloque, qui seront importants, nous en sommes convaincus, nous voudrions en approfondir les domaines de recherche les plus féconds.

 

     Nous souhaitons un grand succès au colloque Jacqueline Arnaud.

 


 

Mansour M'HENNI

 

Faculté des Lettres de KAIROUAN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA LECON

 

 

 

 

 

 

 

     Travailler sur la littérature maghrébine de langue française est un choix scien­tifique; se passionner pour elle est une philosophie. Dans un cas, cette littérature est considérée comme un corpus, une matière à partir de laquelle on peut réfléchir à des techniques esthétiques ou à des expériences humaines; dans l'autre elle est une ex­périence existentielle à laquelle on demanderait de changer la vie en changeant les rapports entre les hommes. La relation de Jacqueline Arnaud à cette littérature me semble relever du second ordre; c'est la vraie leçon que je me sens en devoir de tirer de la vie et de la mort de celle qui avait, la première, excité mon intérêt littéraire par des textes d'auteurs maghrébins de langue française.

 

     Dix-huit ans durant, Jacqueline (elle voulait que je l'appelle ainsi) a "appris à vivre au milieu" des maghrébins, surtout les Keblouti, pour rendre compte des rap­ports esthétiques et philosophiques que la littérature maghrébine avait avec l'imaginaire des autochtones. Ainsi, cherchant à mieux connaître leur littérature, Jac­queline a fini par connaître convenablement les Maghrébins - les connaître dans le sens où la connaissance est le premier pas vers l'amour. Et de fait, elle les aima du fond de son coeur. Je n'ai pas à citer ici tous ceux qui ont pu trouver auprès d'elle l'hospitalité et les soutiens moraux et financiers et qui ont, par conséquent, réussi à s'ouvrir un chemin dans la vie après que les portes leur en avaient semblé fermées. Je me contenterai de cette relation singulière qui liait Jacqueline à Kateb Yacine. Le hasard a d'ailleurs voulu que sa mort soit la consécration de cette relation puisqu'elle est morte devant lui, "un matin de janvier, d'un brusque arrêt du coeur" (Lettre de Kateb).

 

     Là, je me souviens qu'un après-midi de juin elle m'avoua ne pas réussir à in­terviewer Kateb, me demandant de faire ce travail pour elle; car elle avait l'intention de publier dans un volume l'ensemble de ses articles et des interviews qu'elle avait réalisées avec des auteurs maghrébins de langue française. Pourtant, elle avait consacré à l'auteur de Nedjma la majeure partie d'une thèse dont la valeur scienti­fique n'est plus à prouver. C'est dire combien cette femme était capable de faire la part des choses et de travailler au-dessus de ses sentiments les plus forts. Il faut avoir du coeur pour cela, et souvent c'est cela qui fait flancher le coeur.

 

     En fait il me semble qu'au-delà de l'amitié -vraie- entre Kateb et Jacqueline, celle-ci avait trouvé en celui-là le symbole de la littérature maghrébine de langue française et son digne représentant. Hérétique indomptable, Kateb crachait le feu des siens, "ajoutant au flux masculin le reflux pluriel". Poète génial et esprit fondateur, il traçait devant ses semblables les plans futurs de l'action politique et de la création littéraire. Bref, Kateb était cet alchimiste qui transcendait le langage populaire dans le royaume du divin: une façon comme une autre -sans doute mieux que d'autres- de niveler les individus entre eux ainsi que les peuples. Cela me semble être l'objectif de l'écriture katébienne en particulier et de la littérature maghrébine de langue française en général, et cela me semble être le port d'attache de Jacqueline dans cette littéra­ture.

 

     La philosophie de Jacqueline concernant la littérature maghrébine de langue française est donc que cette littérature est l'espace où doit germer un nouvel huma­nisme fondé sur la tolérance, plus même sur la communion avec l'Autre sur les bases d'une communication sincère et d'un échange franc et respectueux; l'espace où s'écrouleront tous les systèmes totalitaires et tous les ethnocentrismes en vue d'une conception nouvelle des rapports entre les êtres et les civilisations pour fabriquer l'Homme universel: non plus conçu conformément à un modèle préalablement choisi, mais rendu capable d'accepter tous les hommes malgré leurs différences, je dirais même pour leurs différences; car dans ce monde nouveau les différences ne seraient plus une source de discorde mais d'enrichissement mutuel.

 

     C'est sans doute pour mieux porter la voix de cette philosophie que Jacqueline aurait aimé voir Kateb revenir à l'écriture et éviter "le dépérissement de l'écrivain". Lui, doit entendre sa cause autrement puisqu'il continue de lutter contre "un autre colonialisme". Quant à moi, je n'en finis pas de me demander qui, de Jacqueline ou de Kateb , est resté à la fin plus poète que l'autre.


 

Lucienne SAADA

 

CNRS, Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

GOUTTE D'EAU BRULEE PAR L'ECLAIR

 

 

 

 

 

 

 

     Malte, Hammamet, Amalfi, Djerba cachée, Djerba gâchée, étapes d'un ques­tionnement en compagnie d'aînés et de cadets prestigieux; l'esprit de la Méditerranée draînait nos enthousiasmes et nos énergies creusées par un espoir lancinant, le dia­logue, la communication, et cheminait comme affriandé vers un lieu de pèlerinage aux sources pures.

 

     C'est par là que je rencontrais pour la première fois une collègue tellement ré­servée: oasis de silences quelquefois brûlants, sourire distingué, visage au dessin fascinant à bout de doigts retrouvé par un artiste gigantesque, érudition talentueuse; voici un peu Jacqueline Arnaud, une femme forte s'il en fut.

 

     Son amitié, il fallait l'imaginer par touches, pas à pas; mais son rayonnement était gratuit; depuis les salles de congrès ou d'Ecoles réputées jusqu'aux cafés mo­destes, toujours un ton serein assurait la pérennité des échanges scientifiques et bar­rait la route, en secret, aux zélés, amateurs de choix bornés quelquefois dévasta­teurs.

 

     Après ce dîner fastueux, en sa maison, Amalfi fut notre dernière rencontre avant celle du mois de décembre 1986 dans la petite librairie parisienne autour de Kateb Yacine où Jacqueline me parut plus lasse qu'à l'accoutumée.

 

     Jadis.... tributaires d'avions, métros et trains aux trajets mal précisés un jour de grève, nous décidâmes après ce congrès d'aller ensemble revoir les ruines de Pompéï et surtout découvrir les nouvelles salles ouvertes au public. Un soleil frileux, puis tiède puis "ruisselé" fut de la partie; et toute la beauté et toute la tristesse du monde s'étaient coulées dans l'ombre de la cité antique consumée; pourtant elles ne parvenaient pas à investir l'immense champ de fouilles où flottait quelque enivrante odeur de terre, où la surprise esthétique était lovée à chaque détour de ruelle, somptueuse parfois. D'un émerveillement à l'autre, une tension née du regarder en­semble, religieusement, silencieusement, nous tint lieu de toutes les nourritures et donnait des ailes à nos jambes lors de ces parcours d'ordinaire exténuants. Comme en un rêve! Moment privilégié. Qualité d'un temps en nuances, déroulé; léger, allégé, scintillant; là, ses ailes au bord du chemin nous effleurent. Grille immémoriale, éva­sion de soi vers soi.

 

     Faste fut la visite du Colisée et du Forum de la capitale italienne, le lendemain. Arrivée et halte sous l'arche de Titus. L'une contemple, à droite, le magnifique cheval sculpté; elle en repaît son regard; l'autre revoit, en face, la procession des juifs pa­lestiniens vaincus, portant le chandelier à sept branches, derrière la monture du gé­néral romain.

 

     Dire sans mots, nuire;

     Blasphème, injonction douloureuse, épreuve,

     Zeste de croyance infondée,

     Relent du passé sans miséricorde;

     Sérénité relâchée, avortée face à la pierre...

 

après quoi nous nous séparâmes....

 

     Personne ne voit mourir les papillons.


Taïeb SBOUAI

 

Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

A Jacqueline Arnaud

 

 

 

 

 

 

 

     Jacqueline Arnaud nous a quittés, c'est effroyable et j'ose à peine y croire! Je la revois encore, la veille de son décès, attablée dans sa cuisine pour le petit déjeûner, et, bien que convalescente, un sourire aux lèvres, elle m'accueille avec un: "Alors, l'homme aux livres?", façon de railler ma vocation tardive pour le métier de libraire. Et à Kateb Yacine d'ajouter: "Puisque c'est ton métier, essaie de me procurer L'Affaire Jésus." C'était entendu, je faisais, en me transformant en libraire, des ordalies un métier; nous en avons beaucoup ri. C'est qu'avec Jacqueline Arnaud ­ dont je fus le voisin de quartier tout en étant tour à tour l'auditeur libre de son séminaire de la rue d'Ulm et le jeune collègue de l'Université de Villetaneuse ­ Nous avons toujours ri de situations cocasses lues, vécues ou racontées: les "gags" montés ou racontés par Kateb Yacine et Jean-Marie Serreau étaient l'une des sources que nous fréquentions. J'entends encore Jacqueline rire aux éclats en racontant comment Jean-Marie Serreau se débarrassait des visiteurs importuns en jouant de son oeil de verre: exhibant un globe blanc à l'endroit de l'oeil à tel visiteur au moment où il s'y attend le mois, ou présentant son oeil au creux de la main à tel autre...

 

     En perdant Jacqueline Arnaud, je perds une complice, une soeur et un soutien, sans savoir expliquer à mes enfants où était passé l'être familier de toutes les fêtes.

 

     Mais s'il me faut lui rendre hommage, je dirai que l'Université française a perdu un pionnier, et la littérature francophone un critique profond et averti.

 

 


 

Habib TENGOUR

 

Université de Constantine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PIERRE 1.

    

 

 

 

 

 

 

Jacqueline m'ouvrait souvent la porte

aujourd'hui je m'étonne qu'elle soit morte

celle qui savait dire voyante n'est plus

qu'un rêve dans la nuit d'un coeur meurtri

unie à la pierre l'âme guette encore

encerclée comme le frère bien-aimé

loin les jours s'en vont gerçures d'hiver

indicible la peine elle demeure

nouée là où nul ne peut la voir

étoile vacillante silencieuse

 

entre dans le jardin

sereine ô réjouie

tu es vivante

 

morte je ne crains pas cette mort

onde pure mon sommeil sans fin

retour calme au vertige

très ancien de ma vie

enveloppe usée

 

 

 

aburule.gif (651 octets)

   wpe2.jpg (3090 octets)   Extrait de la revue Itinéraires et contacts de cultures, Paris, L'Harmattan et Université Paris 13, n° 10, 1° semestre 1990.
Copyright L'Harmattan et Université Paris 13. Tous droits réservés.

 

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[1]/ ARNAUD (Jacqueline). La littérature maghrébine de langue française. 1) Origines et perspectives. Paris, Publisud, 1986, p.11.

[2]/ ARNAUD (Jacqueline). Echos de voix sarrasines. Peuples médi­terranéens (Paris), n° 30, Janvier-mars 1985, p. 79.

[3]/ N° 31-32, pp. 101-115.

[4]/ KATEB (Yacine). L'oeuvre en fragments. Textes rassemblés et présentés par Jacqueline ARNAUD. Paris, Sindbad, 1986, p. 13.

[5]/ Faqir signifie à la fois pauvre et religieux, mais aussi ma­gicien.

[6]/ Khadoudja, vieille tante aujourd'hui décédée. C'était une veuve inconsolée depuis l'assassinat de son mari, un des per­sonnages de Nedjma.

[7]/ Texte envoyé par Mouloud Mammeri pour les Actes du Colloque Jacqueline Arnaud le 16 février 1988, peu de temps donc avant sa mort accidentelle.